Le youtubeur marocain entre l’éclaircissement et l’obscurcissement – Par Ahmed Laayouni

Le youtubeur marocain entre l’éclaircissement et l’obscurcissement – Par Ahmed Laayouni

Dans quelle mesure le youtubeur marocain participe-t-il à l’éveil civique et intellectuel des citoyens, et dans quelle mesure peut-il, à l’inverse, contribue-t-il à l’obscurcissement de leur vision du monde ?

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En l’espace de vingt ans, YouTube et les autres réseaux sociaux qui ont suivi, ont bouleversé le paysage médiatique dans le monde et dans ce monde, le marocain, révélant une nouvelle génération de faiseurs d’opinion. Entre pédagogie et polémique, les youtubeurs ou ce que l’on appelle désormais communément les influenceurs, tous réseaux sociaux confondus, oscillent entre l’éveil de la conscience citoyenne et la dérive du spectacle. Figures hybrides d’un espace public en mutation, ils incarnent autant la promesse d’une démocratisation du savoir que le risque d’une désinformation massive. Ahmed Laayouni revient dans cette chronique sur l’enjeu éthique de ces évolutions : faire du numérique un levier de lucidité plutôt qu’un miroir d’illusions.

Ahmed LAAYOUNI

Au cours des deux dernières décennies, le Maroc a connu une transformation profonde de son paysage médiatique. L’avènement d’Internet, l’essor des réseaux sociaux et la généralisation de You Tube ont donné naissance à une nouvelle génération de communicateurs : les youtubeurs. Que ces créateurs de contenu, souvent jeunes et autodidactes, se soient imposés comme de véritables faiseurs d’opinion dans une société numérique, n’est pas sans ambigüité. Si certains youtubeurs contribuent à éclairer la conscience citoyenne en vulgarisant des questions sociales, politiques ou éducatives, d’autres au contraire entretiennent la désinformation et la superficialité. Le phénomène interroge donc la nature du rôle social et intellectuel du youtubeur marocain dans la construction d’une opinion éclairée.

Dès lors, la question centrale se pose : dans quelle mesure le youtubeur marocain participe-t-il à l’éveil civique et intellectuel des citoyens, et dans quelle mesure peut-il, à l’inverse, contribue-t-il à l’obscurcissement de leur vision du monde ?

Le youtubeur marocain : un acteur de sphère publique et médiateur du savoir

Le youtubeur s’inscrit dans un contexte de mutation du champ médiatique marocain, où les frontières entre producteurs et consommateurs d’informations s’effacent. Comme le souligne Jürgen Habermas dans L’espace public (1962), la sphère publique est un espace de discussion rationnelle où les citoyens débattent librement des affaires communes. Or, les plateformes numériques comme You Tube ont contribué à définir cette sphère, en permettant à des voix jusque-là marginalisées d’accéder à la visibilité.

Au Maroc, de nombreux youtubeurs se présentent comme journalistes citoyens, des éducateurs populaires ou encore des débateurs critiques. Par leurs vidéos, souvent réalisées en dialecte marocain et diffusées massivement, ils touchent un public jeune et connecté. Cette accessibilité renforce ce que Pierre Bourdieu appelle Le capital symbolique (1979), c’est-à-dire la reconnaissance sociale fondée sur la crédibilité et la légitimité perçue.

En vulgarisant des sujets complexes - la corruption, la justice sociale, la santé, l’éducation - ces créateurs participent à la démocratisation du savoir et à la formation d’une culture civique numérique. Certains youtubeurs marocains, à l’image de créateurs engagés dans des projets éducatifs ou écologiques, incarnent cette nouvelle forme d’intellectuel organique (Gramsci 1930) ancré dans la réalité sociale et proche des préoccupations quotidiennes des citoyens.

Dans cette perspective, le youtubeur devient un agent de médiation culturelle et politique, capable de relier les citoyens à des problématiques sociales souvent absentes du discours médiatique traditionnel. Il contribue aussi, selon la logique décrite par Manuel Castells (Communication Power, 2009) à la constitution d’un pouvoir communicationnel, où l’influence se mesure à la capacité de structure des réseaux d’information et d’opinion.

Cependant, cet espace de liberté et de créativité n’est pas exempt de dérives, l’absence de régulation, la recherche de notoriété et la logique économique des plateformes risquent de transformer cette parole citoyenne en simple produit de communication médiatique. D’où la nécessité d’interroger la face sombre de cette influence.

Une influence ambivalente : entre désinformation, perte de sens et responsabilité éthique

Si le youtubeur peut jouer un rôle d’éclaireur, il peut aussi devenir vecteur d’obscurcissement. Dans Sur la télévision (1996), Pierre Bourdieu analyse déjà la tendance des médias à céder à la logique du spectacle et de la rentabilité. Cette dérive est amplifiée sur You Tube, où la course aux vues et aux Likes encourage le sensationnalisme.

Au Maroc, certains youtubeurs privilégient les contenus polémiques, les rumeurs ou les « buzz » émotionnels au détriment de la rigueur intellectuelle. La vérité devient secondaire face à la quête de visibilité. Ce phénomène rejoint les observations de Guy Débord  dans La société du spectacle (1967) où la représentation finit par remplacer la réalité.

Cette transformation de discours en marchandise favorise une culture de la distraction où le citoyen devient consommateur d’émotions plutôt qu’acteur de réflexions. Le sociologue, marocain Driss Ksikes Le monde d’intellectuel, (2014) met en garde contre ce glissement vers un « vide critique » dans lequel la parole perd sa valeur émancipatrice. De même, Abdelmalek Alaoui, « Intelligence économique et sociale du savoir » (2018), souligne que la jeunesse marocaine, bien que hyperconnectée, reste vulnérable à la manipulation médiatique et à la fragmentation de la vérité.

Face à cette situation, une question éthique se pose : celle de la responsabilité numérique. Le philosophe Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), rappelle que tout acteur disposant d’un pouvoir d’influence doit anticiper les effets de ses actes sur la collectivité. Appliqué aux youtubeurs, ce principe implique la vérification des sources, la transparence du discours et le respect du public.

L’éveil de la conscience citoyenne dépend donc d’une double dynamique : celle du créateur, tenu à une éthique de la parole publique, et celle du spectateur, appelé à exercer un esprit critique. Une éducation aux médias, (Serres, 1921) s’avère dès lors indispensable pour permettre à chacun de décrypter les messages et de résister aux manipulations.

En définitive, le youtubeur marocain s’impose comme un acteur ambivalent du champ médiatique contemporain : à la fois passeur du savoir et producteur d’illusions. Il détient un pouvoir de transformation sociale considérable, mais son efficacité dépend de la qualité éthique et intellectuelle de son engagement. Lorsqu’il s’inscrit dans une démarche de vulgarisation éclairée, il contribue à renforcer la citoyenneté et la conscience critique ; lorsqu’il cède à la logique du « buzz », il participe à la confusion et à la dégradation du débat public.

Ainsi, l’enjeu pour la société marocaine n’est pas de rejeter le phénomène des youtubeurs, mais de l’encadre et l’élever, en encourageant une écologie numérique responsable où la créativité s’allie à la vérité.

L’avenir du discours public marocain se jouera sans doute dans cette capacité à faire du numérique non pas un espace d’ombre, mais un lieu de lumière et de discernement.