société
Leïla Shahid, l’ambassadrice d’une patrie en suspens – Par Hassan Zakariaa
De D à G : Le président du jury du 26e Festival du film de Carthage, le Marocain Noureddine Sail (à droite), aux côtés des membres du jury, la Palestinienne Leila Shahid (au centre) et le Nigérian Newton Aduaka, lors de la cérémonie d'ouverture le 21 novembre 2015 à Tunis. (AFP)
Avec la disparition de Leïla Shahid s’efface l’une des dernières figures d’une diplomatie habitée par l’Histoire. Pendant plus de trois décennies, elle aura incarné aux yeux de l’Occident, quand il avait encore des prédispositions à trouver un Etat-strapontin aux Palestiniens, la cause palestinienne. Epouse de l’écrivain marocain Mohamed Berrada, mémoire vivante, elle mêle engagement politique, culture et dialogue. Son parcours épouse les espérances et les désillusions du processus de paix, depuis l’optimisme d’Oslo jusqu’aux ruines contemporaines de Gaza.
Par Hassan Zakariaa
Une enfance façonnée par l’exil
Leïla Shahid naît à Beyrouth en 1949, dans un monde déjà fracturé par la Nakba. Son existence commence dans le déplacement, non comme accident mais comme condition. La Palestine n’est pas un lieu vécu mais un récit transmis, une présence sans territoire.
Dans la maison familiale, la politique n’est pas un débat abstrait. Sa mère aide les réfugiés entassés dans les camps aux abords de la capitale libanaise. L’enfant observe la fatigue, la dignité, la colère silencieuse. La question palestinienne entre en elle par les gestes quotidiens avant les discours.
Plus tard, elle dira que la douleur collective a précédé chez elle toute idéologie. Elle n’adhère pas à une cause: elle y naît.
L’apprentissage de la complexité
Adolescente envoyée à Londres, elle rencontre pour la première fois des Israéliens. Non pas des soldats ni des dirigeants, mais des jeunes filles de son âge. L’ennemi devient visage. L’expérience fissure les simplifications.
Cette rencontre produit chez elle une conviction durable: la tragédie est partagée mais asymétrique. Comprendre l’autre ne signifie pas renoncer à soi.
Après la guerre de 1967, la défaite arabe transforme sa génération. Le retour paraît désormais lointain. Elle rejoint alors le Fatah, convaincue que la lutte doit aussi être intellectuelle et politique.
La rencontre avec Arafat
En 1970, elle rencontre Yasser Arafat. Entre le chef révolutionnaire et la jeune intellectuelle se noue une confiance immédiate. Elle appartient à cette génération de militants pour qui la diplomatie doit prolonger la résistance.
Parallèlement, elle étudie la sociologie à l’université américaine de Beyrouth puis à Paris. Elle observe les camps, analyse leur organisation sociale, comprend que la nation palestinienne survit par la mémoire collective.
Mais l’Histoire la rattrape brutalement. Sabra et Chatila. Les ruelles jonchées de cadavres. Le traumatisme est profond. Elle comprend que la violence détruit autant l’avenir que le présent. Sa conviction se renforce: seule une solution politique sauvera les deux peuples. Elle ne savait pas encore qu’elle allait vers d’autres désillusion, qu’elle enfourchait d’autres impasses.
Paris, la scène diplomatique
À partir des années 1990, elle devient la représentante palestinienne en France. L’Égérie de la Cause en Europe. Le moment correspond à celui des accords d’Oslo. L’espoir paraîssait alors raisonnable.
Elle s’impose rapidement dans l’espace public. Accent chantant, culture française maîtrisée, rhétorique précise: elle parle à la société française dans sa propre langue intellectuelle. Elle n’explique pas seulement la Palestine, elle la raconte.
Sur les plateaux de télévision, elle condamne la colonisation mais refuse aussi la logique de vengeance. Elle dialogue avec des responsables israéliens, débat avec des universitaires, intervient dans les banlieues pour prévenir la confusion entre conflit politique et haine.
Elle devient une interlocutrice rare: une adversaire politique crédible et un partenaire possible. Du moins le croyait-elle.
La paix comme horizon
Durant cette période, elle défend l’idée d’un compromis territorial. Elle croit qu’Israéliens et Palestiniens peuvent partager la terre sans partager la mémoire. Sa diplomatie volontariste flirte avec la naïveté géopolitique. Mais cela, elle le saura rétrospectivement.
Elle sait que les accords d’Oslo comportent des zones d’ombre, notamment la colonisation non traitée, mais elle considère qu’ils ouvrent un espace historique inédit. Pour la première fois, la paix semble imaginable. Elle n’était la seule à y croire.
Sa proximité avec intellectuels, écrivains et artistes prolonge ce travail. Pour elle, la culture prépare la réconciliation que la politique tarde à conclure. Un leurre encore.
La rupture des illusions
La seconde Intifada puis l’enlisement du processus de paix assombrissent progressivement cet horizon. À Bruxelles, où elle représente ensuite la Palestine auprès de l’Union européenne, la diplomatie devient plus défensive. Un homme et ses acolytes, Benyamin Netanyahu, travaillent à saboter l’heureuse perspective. Leur entreprise commencera par l’assassinat d’un des héros d’Israël, signataire des accords de paix : Itzhak Rabbin.
Les négociations échouent, la confiance disparaît, la violence s’installe. Elle continue pourtant d’argumenter, d’expliquer, de convaincre. Mais le temps de la persuasion laisse place à celui du témoignage.
Elle multiplie alors les initiatives culturelles, convaincue que la mémoire palestinienne doit survivre même sans solution politique immédiate.
Le poids du présent
À partir des années 2010, la fatigue devient perceptible. L’éloignement progressif du projet de paix l’affecte profondément. La guerre de Gaza, surtout après 2023, marque une rupture intime.
Elle continue d’appeler au cessez-le-feu mais confie son pessimisme. Le conflit lui paraît entrer dans une phase où l’Histoire n’avance plus mais s’accumule.
Retirée dans le sud de la France, elle assiste à distance à la destruction de l’espoir auquel elle avait consacré sa vie. Pour celle qui avait cru à la coexistence, voir disparaître l’horizon politique devient une épreuve personnelle.
La disparition d’une génération
Leïla Shahid appartenait à une génération pour laquelle la diplomatie n’était pas gestion mais transformation. Elle pensait la politique comme un espace moral autant que stratégique.
Sa trajectoire épouse celle du processus de paix lui-même : naissance dans l’exil, espoir d’Oslo, désillusion progressive, puis solitude des témoins.
Elle laisse l’image d’une parole qui refusait les simplifications. Dans un conflit saturé de certitudes, elle défendait la nuance. Non comme faiblesse, mais comme condition d’une paix possible.
Sa disparition referme peut-être un cycle: celui où la politique croyait encore pouvoir devancer la tragédie. Elle croyait en la lumière, elle ne savait pas encore que celle-ci sera obscure.