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L’énigmatique fissure du bastion de l’Ange : enquête croisée - Par Mustapha JMAHRI
Faute d’études d’archives et de recherches de terrain, la cité portugaise de Mazagan n’a toujours pas dévoilé tous les secrets qu’elle cache depuis six siècles
Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Cette étude essaie d’analyser la signification et l’origine d’une fissure-fracture visible à la base du bastion de l’Ange, dans la cité portugaise de Mazagan (El-Jadida). Au-delà de l’aspect purement technique, cette étude adopte une approche historique et documentaire. Le recours à des experts marocains et étrangers (historiens, architectes, ingénieurs et géologues)[1] a été crucial pour mener cette enquête croisée et de déchiffrer un matériel iconographique relatif à ce vestige.
Faute d’études d’archives et de recherches de terrain, la cité portugaise de Mazagan n’a toujours pas dévoilé tous les secrets qu’elle cache depuis six siècles. Dans nos écrits précédents, nous avons essayé d’en éclairer certains tels l’absence de cimetière portugais dans cette forteresse, la Saba disparue dans les années 70, la citerne manuéline et l’épouse du consul belge, la controverse sur le plan de Mazagan attribuée au capitaine Béllicard. Mais bien d’autres aspects restent encore méconnus.
La fissure du bastion
Parmi les aspects non explorés, il y a l’histoire de la fissure-fracture visible à la base du bastion de l’Ange, l’un des quatre bastions de la cité portugaise de Mazagan. Ce bastion se dresse au-dessus de la mer où il prend ses fondations, protégeant ainsi l’entrée de l’ancien port, comme l’illustre la photo (document 1), annotée par l’architecte portugais Frederico Mendes Paula. On peut apercevoir une fissure presque circulaire et l’on se demande quelle est sa signification et son origine ?

L’image montre, a priori, un délitement de la maçonnerie à la base du bastion. Le front inférieur de la muraille, observable depuis l’autre côté du quai, révèle une dégradation partielle caractérisée par l'effritement des pierres et une détérioration notable de la maçonnerie. On y note également un déclin des matériaux et un affouillement significatif induit par l'action des vagues. Le géologue français Hervé Diot remarque que : « Des blocs de la muraille se sont détachés en raison de la dégradation des joints due à un défaut d'entretien ».
Cette identification externe restera incomplète sans le recours à un éclairage historico-documentaire et aux connaisseurs. L’adoption d’une approche multiple est nécessaire pour ce cas d’espèce. Car il ne s'agit pas ici d'une décomposition naturelle partielle de la muraille, mais plutôt de l’histoire d’un vestige hérité de l'époque du Protectorat français.
À cet endroit du flanc nord, entre le bas du bastion de l'Ange et le quai, se trouvait une jetée protégeant des vagues la darse portugaise. C’est là le point d'ancrage de la jetée disparue, visible sur le plan de la forteresse portugaise datant de 1611 (document 2). Sur le plan se trouve le fossé portugais qui entoure la cité, ainsi que les dispositifs de protection destinés au contrôle de l’entrée de l’eau.

La jetée disparue, édifiée en pierres, est bien visible aussi sur la carte postale en noir et blanc (document 3), datant bien avant l’installation du Protectorat en 1912. En effet, quand l’administration française a lancé la construction du port d'El Jadida le 20 février 1914, elle a procédé à l’édification des deux jetées Nord et Sud et, par conséquent, à la démolition de ce petit obstacle devenu inutile.
Cependant une carte postale vintage en noir et blanc (Photo Maillet – Casablanca) offre un aperçu très révélateur. La légende du document 4 explique qu’il s’agit de l’entrée du port d’où sont visibles des marins marocains à l’œuvre et un Européen en costume. Ce muret en pierres, d’une vingtaine de mètres de longueur et de plus de quatre mètres de largeur, est très solide. Le document donne une idée assez claire du contexte avant la démolition du muret. On peut également observer le départ vers la gauche d’un renflement de maçonnerie en bordure de la photo. Ce dernier détail, visible à gauche de la jetée, ressemble à un léger contrefort.

Si, toutefois, ce contrefort a depuis disparu, la réparation effectuée, en son temps, n’a sans doute pas été réalisée dans le respect de la structure militaire antérieure, laissant aujourd’hui visibles des trous : une finition peut-être négligée ! Autre constat : le colmatage de la fissure présente une forme presque ronde ou en demi-cercle. Sur la nature de cette forme, l’universitaire Fouzia Kassou, professeure à l’École Hassania des Travaux Publics de Casablanca, explique que « la roche est hétérogène et l'altération n'est jamais uniforme. Dès que le phénomène s'amorce dans une zone de faiblesse, le retour à l'état meuble affaiblit le matériau, facilite les infiltrations et accélère le processus. » Ce qui veut dire, d’après le document visuel numéro 5, réalisé, à notre demande, par la professeure Kassou, que la roche ne s’abîme jamais de manière uniforme. Lorsqu’une zone fragile commence à se déliter, l’eau pénètre plus facilement et le phénomène s’aggrave rapidement.

Selon Fouzia Kassou : « Les joints n’étant pas fracturés, on observe un retour de la roche de l’état lapidifié à l’état meuble. Ce phénomène est la conséquence de la salinité, qui altère chimiquement la roche avec le temps, tandis que les marées arrachent les morceaux altérés. Cette agression est d’autant plus préoccupante qu’elle compromet la stabilité de la structure. L’agent agressif est également présent dans l’atmosphère. Par conséquent, la détérioration peut se généraliser à l’ensemble du bastion, y compris en dehors de la zone de marnage, mais avec une intensité moindre. »
Muret et jetée disparus
Un éclairage majeur est venu de l’architecte portugais Frederico Mendes Paula qui défend l’idée qu’il y avait en fait deux éléments de maçonnerie, l’un près de l’autre, un prenant l’ancrage dans le bastion de l’Ange et l’autre adossé. Son point de vue est corroboré par une photo ancienne en noir et blanc datant de la période 1910-1912 (document 6), qui montre bien la juxtaposition de deux murets : l’un externe de protection et l’autre faisant partie de l’ancienne jetée dont l’extrémité a disparu.

Frederico Mendes Paula explique que : « Le mur qui enfermait la darse, construit d’origine, est dessiné dans tous les plans de la cité. Il était fini en haut avec une configuration triangulaire, comme le prouvent des photos anciennes, et comme témoigne la cicatrice de son ancrage dans la base du bastion de l’Ange. Cette cicatrice est aussi la preuve que sa construction était contemporaine de la construction du bastion de l’Ange. Au contraire, le muret extérieur, fini en haut en escalier, n’était pas encastré dans le bastion, mais adossé, car il ne présente pas de cicatrice d’un possible encastrement, et sa construction aurait comme fonction de renforcer le rôle de protection du muret de la darse, affaibli par l’effet de la mer. On ne connait pas sa date de construction ».
Le géologue Hervé Diot adhère à la même idée et affirme que « cette photo en noir et blanc est intéressante car elle prouve que la fissure est actuellement à l'implantation de la digue démolie. Là où justement il y a actuellement des dégâts ».
À cet endroit de la muraille, la fissure est bien ancienne et date des débuts du Protectorat. La démonstration visuelle ci-après, réalisée par Jean-Yves Le Lan (historien et expert maritime) montre que la fissure de la muraille est effectivement liée à la jetée disparue. Par la flèche 1, on retrouve bien le même trou avec les mêmes pierres qui l'entourent. Par la flèche 2, c'est aussi le même endommagement mais moins net. La zone endommagée est donc bien dans le cercle de la jetée qui a disparu (A) et non due à l'enlèvement du muret adossé (zone B).
Mendes Paula attire l’attention sur une autre structure, dite la Buxa, qui faisait partie de la darse portugaise et fut démolie pendant la construction du port.
Ce dernier élément d'origine, la Buxa, est un mur intérieur transversal qui permettait le renouvellement de l'eau, évitant ainsi que la darse ne se retrouve à sec à marée basse. Sur le plan de 1611 — premier plan de la cité illustrant les travaux de curage de la darse — cet élément est identifié par la lettre S avec la légende suivante : "buxas por onde enche e vaza a cava" (traduction : "buxas par où se remplit et se vide la darse").
Remise en état
La fissure énigmatique du bastion de l’Ange persiste depuis plus d’un siècle, consécutivement à la disparition du muret et de la jetée de l’ancienne darse. Une intervention appropriée et durable demeure nécessaire pour stabiliser cette zone dégradée, car, à la longue, le mouvement récurrent des vagues, des marées et des courants peut affaiblir la fondation des structures en érodant les matériaux (sable, pierres). La roche est modifiée par la salinité et les marées détachent les pierres. Ce processus de perte d’ancrage ou « déchaussement » peut entraîner un délitement de la structure. De plus, l'humidité persistante et le sel marin dégradent les mortiers anciens (généralement constitués de chaux, de sable et d'argile), ce qui conduit à une diminution de la cohésion entre les pierres. Le danger principal vient de la disparition des joints de scellement des blocs de construction et donc le risque demeure que la détérioration se propage progressivement à tout le bastion, même au-delà de la zone de marnage. Hervé Diot explique que ces conditions étaient autrefois bien connues des villes maritimes et que des cantonniers municipaux étaient chargés de combler les vides entre blocs pour éviter ces effets de « coup de piston » en arrière des blocs.
Concernant d’éventuels travaux de remise en état, un ingénieur à la retraite contacté, recommande l'installation d'une protection contre l'affouillement (enrochement ou gabions), la restauration des maçonneries endommagées à l'aide de matériaux compatibles, en faisant usage de ciment hydraulique marin pour réaliser un nouvel enrochement, avant de travailler la finition et les joints. Le soin des joints entre les blocs en façade marine est crucial, surtout lorsque le joint s'efface par dissolution ou impacts de vagues. Ce type de ciment réagit chimiquement avec l’eau pour durcir, même sous l’eau. Sa composition permet de résister aux attaques des sulfates et des chlorures de l’eau de mer et de générer un béton plus dense et moins perméable (donc moins vulnérable à la corrosion).
Toutes ces actions doivent avoir pour objectif de rétablir la stabilité de la muraille et d'assurer sa durabilité face aux contraintes hydrauliques, tout en préservant le caractère historique de l'ouvrage.
