Les gardiennes du fil…Ces femmes qui perpétuent Tarz al-fassie

Les gardiennes du fil…Ces femmes qui perpétuent Tarz al-fassie

De fil en aiguille, des losanges, étoiles, fleurs et lignes ressortent progressivement sous des couleurs sobres et élégantes : noir profond, bleu nuit, rouge grenat, vert bouteille ou vert plus clair, pour l’essentiel.

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Au cœur de la médina de Fès, des artisanes perpétuent dans la discrétion et la rigueur l’art ancestral du Tarz fassi, une broderie d’une finesse exceptionnelle qui incarne la mémoire et l’identité culturelle du Maroc. Entre transmission fragile, exigences techniques et passion intacte, ces femmes défendent un savoir-faire millénaire menacé par le désintérêt des jeunes générations, mais toujours vivant grâce à leur engagement quotidien.

Par Morad Khanchouli - MAP

Fès - Dans l’entrelacs des venelles de la médina de Fès, derrière les portes de bois sculpté, qui en gardent des secrets, des doigts de fée continuent de dompter l’aiguille avec une précision d’orfèvre.

A l’heure de la mécanisation à tout bout de champ, des femmes perpétuent dans l’ombre d’ateliers domestiques ou de coopératives des gestes d’une grande noblesse pour préserver l’art de la broderie fassie. Grâce à elles, ce métier-signature de la cité idrisside, réputé pour la finesse de ses points et l’harmonie de ses motifs géométriques, fruit d’une dextérité et d’une patience exceptionnelles, résiste à l’épreuve du temps, de l’inflation et des changements des habitudes.

Chaque fil de soie est minutieusement choisi, pour dialoguer avec la trame du tissu et composer des nappes, des coussins, des caftans et des tentures qui traversent les générations. Il faut voir ces femmes à l’ouvrage pour comprendre la portée de leur engagement. Le silence religieux n’est troublé que par le froissement des tissus et le chuchotement des conseils. Leur investissement est total, mystique. Car, le Tarz fassi ne se contente pas d’orner. Il raconte et dit les saisons, les arabesques des zelliges, les noces et les fêtes. Il consigne un vécu, un ressenti, une mémoire collective que les livres ne sauraient fidèlement conter.

Amina Milane, Arfi Oum Kalthoum et Samira Rachid sont parmi les quelques gardiennes du fil, qui continuent de pratiquer et transmettre cet art qui traverse plus d’un millénaire de raffinement rare et d’identité profondément enracinée dans l’histoire du Royaume.

 Au complexe de l’artisanat de Fès, bien loin du tintement des dinandiers et des crieurs de Chrabliyines, elles font vivre une coopérative, qui a vu le jour la même année de l’indépendance du Royaume. Un haut-lieu de 70 ans où on continue de prendre le temps de produire des pièces uniques et de transmettre le métier aux apprenties. Et elles sont hélas très peu nombreux.

Pour Arfi Oum Kathoum, la broderie fassie n’est pas seulement un métier, mais une vie entière consacrée à la transmission. "Avant d’adhérer à la coopérative, j’ai appris le métier en 1971 chez les Sœurs", raconte-t-elle. Depuis, elle n’a cessé de former à son tour de jeunes apprenties dans les centres d’artisanat. "De jeunes garçons ont même appris les fondements, alors qu’à la base c’était un métier de filles", sourit-elle.

Mais son constat est teinté d’inquiétude : "Aujourd’hui, rares sont celles qui ont vraiment à cœur d’apprendre. Certaines disent que c’est difficile, que ça fait trop travailler les neurones et les doigts, que ça altère la vue…".

La difficulté, justement, est au cœur de cet art ancestral. Dans le Tarz fassi, chaque point doit être exécuté avec une précision extrême. "Le recto est identique au verso", insiste la Maalma. Une prouesse technique qui distingue cette broderie des autres traditions textiles. Sous les doigts des artisanes, le point - délicat, mesuré, presque calligraphique - devient langage. Grâce à un sens aiguisé de la géométrie, une maîtrise parfaite de la symétrie et une esthétique délicate, les œuvres prennent lentement vie. Sur un fond blanc ou écru, en lin ou en coton, la broderie fassie fait appel à des motifs rigoureux, habilement exécutés.

De fil en aiguille, des losanges, étoiles, fleurs et lignes ressortent progressivement sous des couleurs sobres et élégantes : noir profond, bleu nuit, rouge grenat, vert bouteille ou vert plus clair, pour l’essentiel.

"Des entreprises chinoises nous ont approché pour nous proposer des machines de broderie, mais nous leur avons démontré que, aussi performantes soient-elles, elles ne pourraient donner ce même résultat, fruit de nos doigts et de notre savoir-faire. Aucune machine ne peut reproduire cela !", tranche-t-elle fièrement.

Malgré les défis, les commandes continuent d’arriver et permettent encore à des familles de vivre de cet artisanat. "Nous avons élevé nos enfants grâce à ce métier", confie Arfi Oum Kathoum, avant d’évoquer sa plus grande crainte : "Notre hantise, ce n’est pas de manquer de ressources, mais de voir ce métier disparaître un jour".

Pour Amina Milane, qui pratique la broderie depuis un demi-siècle, la passion reste intacte malgré les années. "Ça fait 50 ans que j’exerce ce métier. Aujourd’hui nous commençons à accuser le coup : les yeux souffrent, le corps aussi. C’est la passion qui continue de nous motiver", confie-t-elle.

Les gestes, eux, n’ont pas changé. "Nous pratiquons les mêmes techniques qu’il y a cinquante ans". Elle évoque avec émotion Malika Thifa, figure marquante de cet artisanat : "C’était une grande Maalma, une dame magnifique. Grâce à elle, le métier s’est beaucoup développé".

La complexité du Tarz fassi tient autant à la technicité des points qu’au temps qu’exige chaque pièce. Samira Rachid, la plus jeune des trois, en témoigne. Après un passage par la formation professionnelle, elle a perfectionné son apprentissage dans un centre d’artisanat avant d’intégrer la coopérative. "Nous travaillons avec quatre ingrédients : un tissu, du fil de soie, une ’mrimma’ (cercle à broder) et notre cerveau", explique-t-elle. Le temps de réalisation donne la mesure de cette exigence : "Un petit coussin demande environ quatre mois de travail.

Un drap peut prendre entre dix-huit et vingt-quatre mois". Certaines pièces, plus élaborées, nécessitent plusieurs années. Pour le prix, comptez 20.000 DH pour une petite nappe. Nonobstant une lenteur imposée par la perfection du geste, les artisanes restent attachées aux modèles traditionnels. "Nous continuons à travailler sur les anciens motifs", souligne Samira Rachid, qui partage, elle aussi, la même inquiétude que ses aînées : "Il y a un problème de transmission. Les jeunes générations ne sont pas toujours réceptives à nos appels. Pourtant, le métier est beau. Nous l’avons dans le sang".

Entre inquiétude pour l’avenir, patience et passion, Amina, Oum Kalthoum et Samira continuent pourtant de broder comme on veille sur une flamme. Car ce sont des fragments d’histoire que ces artisanes tissent en silence. Dans l’intimité de leurs ateliers, elles prolongent un geste séculaire qui relie les générations comme un fil invisible.