société
Les miroirs d’une semaine presque ordinaire – Par Abdelfettah Lahjomri
Certaines semaines ressemblent à une succession de miroirs dans lesquels se reflètent les multiples visages du monde. Une autorité démasquée par un mot. Un sport qui rappelle le besoin humain de rêver. Un extrémisme qui dévoile son vide à travers le crime. Une politique habile à embellir l’illusion. Et une femme qui rappelle à la vie le secret de son équilibre profond.
Que disent de nous les événements d’une seule semaine ? Parfois, quelques scènes suffisent à dévoiler les paradoxes d’une époque : une parole qui démasque un discours officiel, le départ d’un entraîneur qui touche à l’orgueil d’un peuple, l’extrémisme qui prétend parler au nom du ciel, la politique qui tente de maquiller la réalité ou encore une date qui célèbre la femme. À travers ces fragments d’actualité, Abdelfettah Lahjomri dessine une réflexion plus large sur la société, ses illusions et ses espoirs…

Abdelfattah Lahjomri
Le mot qui a démasqué le discours
À un moment qui devait être solennel et officiel, le haut responsable, comme pour bien marquer ce qu’il allait proférer, se pencha légèrement vers le micro avant de lancer son mot comme on jette un petit caillou dans un lac silencieux : « Bazza3te ! » Terme familier du dialecte marocain, “بالزّعْط!” est souvent utilisé face à une comportement jugé prétentieux qui signifie approximativement : ‘’quoi qu’il en soit rien ne te permet de la ramener.
La salle oscilla entre un rire étouffé et une surprise perplexe. Personne ne s’attendait à voir un discours politique s’ouvrir par une expression plus proche du langage des cafés que de celui de l’État.
L’homme semblait avoir décidé, soudainement, d’abandonner la cravate de la rhétorique officielle pour parler la langue quotidienne des gens. Mais l’ironie résidait dans le fait que ce mot portait en lui une satire implicite, comme s’il disait : ce que nous allons vous annoncer, vous le savez déjà, et vous connaissez aussi le sort réservé à nos promesses.
Le responsable poursuivit ensuite d’une voix aiguë son discours avec une gravité étudiée, égrenant promesses et projets comme on distribue des cartes sur la table d’un café populaire. Pourtant, ce premier mot restait suspendu dans l’air, semblable à un sourire discret qui se moquait de la scène entière.
La salle entendait les chiffres, les plans et les stratégies. Mais, en profondeur, elle percevait autre chose : l’aveu implicite que le langage officiel lui-même était devenu un théâtre de paradoxes.
Lorsqu’un discours du pouvoir commence par une expression moqueuse, il devient difficile de savoir si l’on assiste à une déclaration politique ou à un long spectacle comique. À la fin de l’intervention, les applaudissements furent polis, comme il est d’usage. Mais certains sourires trahissaient ceux qui avaient compris la scène : l’orateur n’avait peut-être pas dit grand-chose, mais il avait tout résumé dans ce premier mot.
Un mot bref, familier et ironique. Pourtant, il révélait soudain l’étrange distance entre ce qui se dit sur les tribunes et ce que chacun sait déjà dans la rue.
Entre l’adieu de Regragui et la voix d’un nouveau rêve
Le football nous surprend parfois comme le ciel lorsqu’il abandonne soudain la douceur du printemps pour laisser passer un vent inattendu. Un vent porteur de promesses, mais aussi d’incertitudes.
Walid Regragui n’a pas traversé la mémoire des Marocains comme un simple entraîneur passant d’un banc à un autre. Il s’est installé dans les cœurs comme une histoire d’espérance accomplie. Les tribunes scandaient son nom et une nation entière voyait en lui le visage capable de réveiller l’orgueil lorsque celui-ci s’endormait.
Lorsque cette étape s’est achevée, un nouveau nom est apparu à l’horizon : celui de Mohamed Ouahbi.
Il entre dans un espace encore chargé de l’émotion de l’instant précédent, un lieu où subsistent les traces de ceux qui ont façonné la joie et l’inquiétude. Le nouveau sélectionneur sait, ou doit savoir, que les schémas tactiques ne suffisent pas.
Les statistiques ne construisent pas la gloire si elles ne réveillent pas, chez les joueurs, l’étincelle intérieure qui leur rappelle qu’ils ne disputent pas seulement quatre-vingt-dix minutes, mais participent à un moment capable de rester dans la mémoire pendant des années.
Le passé éclaire par derrière, l’avenir s’ouvre lentement devant, et entre les deux se tient le rêve marocain, debout, sans plier ni se fatiguer.
Dans le football, personne ne peut saisir l’avenir par le col. Mais chacun peut lui tendre son cœur. Et le Maroc, chaque fois que certains pensent que le rêve s’est apaisé, rallume son étoile et se remet à courir derrière elle.
Un crime au nom du ciel… contre le ciel
Quel paradoxe ! Un imam assassiné par un extrémiste qui prétend défendre la religion. Comme si l’idée elle-même décidait de se suicider par la main de ses propres partisans.
L’homme qui se tenait chaque jour devant les fidèles pour leur rappeler que la miséricorde est au cœur du message religieux est tombé victime d’un individu qui comprend la religion comme on comprend un marteau : un instrument pour frapper, non pour réfléchir.
L’extrémiste ne lit généralement pas les textes ; il lit sa propre colère à travers eux. Il ouvre les livres non pour chercher le sens, mais pour trouver un prétexte.
C’est pourquoi l’imam, qui rappelle que la foi est d’abord une éthique avant d’être un cri, devient une menace pour son projet. L’extrémiste ne craint pas tant l’incroyance que la modération, car la modération révèle la fragilité de sa voix tonitruante.
Quelle sombre ironie : un homme tue un imam et croit servir le ciel. Comme si le ciel avait besoin de son couteau tremblant.
La vérité est plus simple et plus dure : l’extrémiste ne protège pas la religion, il protège son ignorance. Ce qu’il commet n’est pas une défense de la foi, mais un crime contre la raison et contre cette voix calme qui rappelait que Dieu est plus grand que la haine des hommes.
Les partis ne mentent pas… ils embellissent l’illusion
Lorsqu’un responsable politique affirme avec assurance que « les partis ne mentent pas », on a l’impression d’assister à une découverte scientifique étonnante. Comme si l’on annonçait que la pluie tombe vers le ciel ou que les promesses électorales vivent plus longtemps que la saison qui les voit naître.
La phrase semble sortir d’un laboratoire de rhétorique plutôt que d’une tribune politique.
Les partis, tels que nous les connaissons, ne mentent pas vraiment. Ils repoussent simplement la vérité, la réorganisent et l’habillent d’un langage élégant afin de la rendre moins dérangeante.
Ils ne disent pas directement une chose et son contraire. Ils pratiquent une forme plus souple de l’esquive : affirmer quelque chose aujourd’hui, puis revenir demain pour l’interpréter d’une manière qui conduit les auditeurs à douter de leur propre mémoire plutôt que de la parole politique.
La formule du responsable apparaît ainsi remarquable malgré lui. Elle révèle un art ancien de la vie publique : transformer le mensonge en phrase polie, la promesse en possibilité et la réalité en discours.
Lorsqu’un politique affirme que les partis ne mentent pas, il offre finalement la meilleure démonstration de leur talent : dire des choses que la réalité elle-même peine à reconnaître.
Le jour de la vérité qui s’appelle femme
Le 8 mars n’est pas une simple date du calendrier. Il ouvre un espace où le monde peut se regarder avec sincérité et reconnaître que la femme n’a jamais été l’ombre de l’histoire, mais l’une de celles qui en ont écrit le sens.
Toute civilisation qui a ignoré la femme a perdu une part de sa lucidité. Toute société qui lui rend justice se rapproche davantage de son humanité.
La femme construit la vie avant même d’en parler. Elle donne à la maison le sens de la sérénité, à l’école le goût du savoir et à la société l’équilibre qui lui permet de tenir debout.
Elle transforme le monde par la persévérance, la patience et une force tranquille qui laisse des traces profondes.
Elle éduque, enseigne, endure, résiste et rêve. Puis elle poursuit son chemin avec suffisamment de courage pour rendre au monde son équilibre chaque fois qu’il vacille.
C’est pourquoi le 8 mars ne peut se réduire à des fleurs ou à des formules élégantes. Cette journée mérite une reconnaissance réelle du rôle des femmes dans la construction de la vie, dans la formation des générations et dans la réparation de ce que la dureté brise.
Le 8 mars, on ne célèbre pas la femme parce qu’une date l’exige, mais parce que la vérité elle-même nous pousse à reconnaître qu’elle n’a jamais été en marge de la vie. Elle en a toujours été au cœur.
Quand la semaine devient un texte
Que reste-t-il d’une semaine comme celle-ci lorsque le tumulte s’apaise ? Faut-il y voir une succession d’événements isolés ou bien un seul texte que le temps aurait écrit à la hâte ?
Un pouvoir qui trébuche dans son langage. Des foules qui s’accrochent à leur rêve. Une violence qui révèle son ignorance. Une politique qui se pare pour masquer son vide. Et une femme qui demeure le sens le plus clair au milieu de toutes ces ambiguïtés.
Peut-être est-ce là la plus belle fonction de l’écriture : elle ne change pas ce qui s’est produit, mais elle nous permet de le voir comme si nous le découvrions pour la première fois.
À méditer, et à une prochaine conversation.