société
Les mots croisés à l’épreuve du "scrolling" - Par Nadia El Ahmar.
Face à l’irrésistible montée du numérique, mots croisés et mots fléchés peinent à retenir l’attention d’un public désormais pressé et très connecté
À l’heure où les écrans et les plateformes numériques occupent une place croissante dans les loisirs quotidiens, les mots croisés et les mots fléchés voient leur présence reculer dans les kiosques, les librairies et les habitudes culturelles. Sociologues, spécialistes du cerveau et professionnels du secteur soulignent toutefois que ces jeux de lettres conservent d’importantes vertus cognitives, culturelles et éducatives, malgré la transformation des usages et l’essor des pratiques numériques dominées par le “scrolling”.
Par Nadia El Ahmar - MAP
Dans les cafés de Rabat, le scrolling a progressivement remplacé une autre habitude : celle de chercher, stylo à la main, le mot juste dans une grille de mots croisés ou une grille de mots fléchés. Dans les kiosques comme dans les salons, ces jeux de lettres, longtemps compagnons fidèles des Marocains, semblent peu à peu relégués au rang de souvenirs.
Face à l’irrésistible montée du numérique, mots croisés et mots fléchés peinent à retenir l’attention d’un public désormais pressé et très connecté. Selon des professionnels du secteur de la presse et de la distribution, l’intérêt pour ces contenus imprimés a diminué au fil des ans pour atteindre des records ces dernières années, particulièrement auprès des jeunes générations, davantage tournées vers les applications mobiles et les plateformes digitales.
En sillonnant plusieurs stands de la 31e édition du Salon International de l’Edition et du Livre (SIEL), organisée du 1er au 10 mai à Rabat, des maisons d’édition aux grandes librairies, les magazines et ouvrages dédiés aux mots croisés et aux jeux de lettres se font de moins en moins disponibles. Les différents acteurs et éditeurs s’accordent à reconnaître une transformation profonde des habitudes des lecteurs et des consommateurs, désormais davantage attirés par des formats électroniques rapides, interactifs et instantanés.
Un constat relevé par le sociologue Abderrahim Bourkia qui préfère, toutefois, nuancer l’idée d’un véritable déclin. Pour lui, les mots croisés n’ont pas disparu, mais ont changé de statut "dans un nouvel écosystème de loisirs". "On peut parler d’un rapport au temps libre qui s’est fragmenté", a-t-il expliqué, soulignant que les mots croisés exigent concentration et régularité, alors que les pratiques contemporaines privilégient l’instantanéité, la rapidité et la stimulation continue.
Le sociologue évoque également la multiplication des écrans, smartphones, plateformes de streaming et réseaux sociaux, qui favorisent des loisirs plus rapides et dispersés.
Au-delà de leur aspect ludique, ces jeux continuent pourtant de porter une dimension culturelle et intellectuelle forte. "Ce sont un bon exercice de mémoire et de langage dans une société", estime-t-il. Cette dimension cognitive est également soulignée par la psychomotricienne en neuropédiatrie, Sofia Chmicha. Selon elle, les mots croisés constituent un exercice bénéfique pour le cerveau, puisqu’ils stimulent la mémoire sémantique, l’attention soutenue et certaines fonctions exécutives comme la recherche, la stratégie ou la flexibilité mentale.
La psychomotricienne établit également une distinction claire entre le support papier et le format numérique. "Les bénéfices ne sont pas tout à fait équivalents", affirme-t-elle, estimant que le papier favorise une meilleure implication sensorielle grâce au toucher et au repérage spatial, permettant une attention plus stable et une meilleure mémoire visuo-spatiale. À l’inverse, le numérique, bien que plus accessible et motivant, s’accompagne souvent d’une attention plus fragmentée et d’un moindre ancrage corporel et spatial.
En psychomotricité, ajoute-t-elle, le support papier demeure privilégié, notamment parce qu’il engage davantage la coordination œil-main, la structuration spatiale et la présence corporelle. Même son de cloche chez le neurochirurgien, Adyl Melhaoui qui considère que les mots croisés font partie des activités qui favorisent pleinement l’entretien des capacités cognitives. "Toute activité intellectuelle sollicitant la concentration, la mémoire et l’effort cognitif contribue à stimuler et entretenir ces capacités", explique-t-il.
Selon lui, les mots croisés mobilisent simultanément "la recherche en mémoire, l’attention soutenue et le raisonnement lexical", exerçant ainsi un effet bénéfique démontré sur les fonctions mnésiques et attentionnelles. Rappelant que le cerveau fonctionne comme un muscle, le neurochirurgien recommande le maintien d’une activité intellectuelle régulière, associée à des interactions sociales et à une activité physique, afin de préserver les capacités cognitives sur le long terme.
Entre vertus culturelles, sociales et sanitaires, les mots croisés apparaissent ainsi comme bien plus qu’un simple jeu de divertissement. À l’heure de l’instantanéité et des écrans omniprésents, le véritable défi n’est peut-être pas seulement de redonner aux mots croisés leur place dans le quotidien culturel, mais de retrouver cette montée d’adrénaline discrète que procuraient autrefois quelques minutes passées