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Les vestiges de l’hôpital Sidi El-Ayachi : Sauver un lieu éponyme et centenaire - Par Mustapha JMAHRI
L’ancien centre antituberculeux Sidi El-Ayachi situé sur la rive droite de l'embouchure de l'Oum-Erbia, à 2 kilomètres de la ville atlantique d’Azemmour et à 15 kilomètres de la ville d’El Jadida, aujourd’hui à l’abandon
À deux kilomètres d’Azemmour, les ruines de l’ancien hôpital Sidi El-Ayachi, aujourd’hui à l’abandon, témoignent d’un siècle d’histoire mouvementée — militaire, politique, humanitaire et médicale. Tour à tour caserne de la Légion étrangère, camp d’internement sous Vichy puis sanatorium pour tuberculeux, ce site emblématique, profondément enraciné dans la mémoire régionale, appelle à une réhabilitation urgente. Mustapha Jmahri, auteur et éditeur des Cahiers d’El Jadida, plaide pour sauver ce lieu centenaire et le transformer en espace de culture et de jeunesse.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
L’ancien centre antituberculeux Sidi El-Ayachi situé sur la rive droite de l'embouchure de l'Oum-Erbia, à 2 kilomètres de la ville atlantique d’Azemmour et à 15 kilomètres de la ville d’El Jadida, est aujourd’hui à l’abandon depuis sa fermeture en 2017. Il avait servi plus de 60 ans après l’Indépendance et autant lors du Protectorat. Une page de son histoire est tournée à jamais, une autre reste à ouvrir au bénéfice de la nouvelle génération.
À l’origine, ce lieu éponyme fut ouvert en tant que campement militaire construit en 1912, il servait de caserne pour la Légion étrangère française. Puis, lors de la Seconde Guerre mondiale, il devint camp d’internement et de transit des opposants au régime de Vichy.
Dans son ouvrage « Les camps de Vichy en Afrique française du Nord », Peter Gaida rapporte qu’en juillet 1942, il recevait 200 internés, surtout des Espagnols et des Juifs étrangers. Les officiers allemands le qualifient comme « camp pour inaptes ».
Composé d’une quinzaine de bâtiments sans étage, séparés en plusieurs groupes et construits en maçonnerie, une petite clôture de fils barbelés s’élevait tout autour. Le nom de Sidi El-Ayachi lui fut attribué en mémoire du moujahid Si Mohammed El-Ayachi (1563-1641) qui, au temps de sa lutte contre les Portugais de Mazagan, déposait, dit-on, ses armes en cet endroit, et fut, un certain moment, caïd d’Azemmour.
Le 22 octobre 1941, les autorités du Protectorat l’avaient transformé en camp de détention pour réfugiés et d’internement pour toutes sortes de personnes indésirables aux yeux du gouvernement de Vichy : Juifs étrangers, Espagnols républicains, Italiens, Polonais, francs-maçons, marins norvégiens et danois. Les civils italiens âgés de plus de dix-huit ans y étaient internés parce que la France était alors en guerre contre l'Italie. Une autre catégorie de population y a subi des mesures discriminatoires comme les Républicains espagnols réfugiés au Maroc depuis la victoire de Franco en 1939 au terme d'une terrible guerre civile. Vichy haïssait les idéaux politiques de gauche ou d'extrême gauche de cette communauté qui fut donc placée sous la surveillance des autorités du Protectorat. Les francs-maçons et les quelques résistants gaullistes furent également internés par les autorités françaises avec, parfois, le concours des services secrets allemands. Ils y côtoyaient d'autres détenus français, socialistes et communistes.
Dépendant de la direction des Affaires politiques du Protectorat, le camp Sidi El-Ayachi, considéré comme le plus grand du Maroc, était un lieu de transit et non pas un camp de travaux forcés. Au total, durant le Protectorat français au Maroc, il y eut 14 camps de nature diverse regroupant 4 000 hommes dont 500 Juifs étrangers de nationalités différentes. Les camps de travaux forcés se trouvaient, entre autres, à Casablanca, Mechraâ Benabbou, Boujniba, Imfout, Boudnib, Erfoud, Ain Leuh, Béni Mellal, Bouarfa, Tadla, Mrirt et Oued-Zem. Tous étaient des camps d’hommes, sauf celui de Sidi El-Ayachi à Azemmour où il y avait des femmes et même des enfants d’où son appellation de « camp familial ».
Représentant la Croix-Rouge en Afrique du Nord, l’épouse du maréchal Lyautey organisa, en mars 1942, une tournée dans la plupart des camps. Si elle ordonne quelques améliorations pour le camp de Sidi El-Ayachi, son impression est plutôt favorable : « Contrairement à ce qui a été dit à l’étranger, j’ai trouvé les camps bien tenus, la vie bien organisée, la nourriture suffisante ». Elle réussit en effet à débloquer les fonds nécessaires pour améliorer les conditions matérielles de séjour : construction de lits, achat de paillasses et de couvertures.
Quatre mois plus tard, le 23 juillet 1942, c’est au tour du général Charles Noguès, résident général de France au Maroc, de se rendre à Sidi El-Ayachi. Soucieux de propagande, il tint à envoyer à son ministre deux séries de photos de lui-même au milieu d’hommes, de femmes et d’enfants, vêtus proprement, soignés et nourris.
Le nombre des internés du camp Sidi El-Ayachi fluctuait sans cesse durant cette période de guerre. Un rapport de la Croix-Rouge internationale, daté de Genève le 17 août 1942, nous apprend que le camp hébergeait à cette date 290 personnes environ, dont 138 hommes, 99 femmes et 51 enfants. Parmi cette population hétérogène, il y avait de rares internés étrangers de la ville d’El Jadida, toute proche. Par contre, il hébergeait beaucoup de Juifs d’Allemagne et d’Autriche qui s’étaient réfugiés au Maroc, surtout des femmes, des vieux et des personnes handicapées. Ils attendaient leurs papiers pour transiter vers des pays d’accueil en Amérique et au Canada. Le camp comprenait aussi beaucoup de prisonniers de guerre et, après novembre 1942, d’anciens légionnaires EVDG (engagés volontaires pour la durée de la guerre). Ledit rapport signale également qu’en mai 1942 des marins belges et norvégiens, qui y étaient internés, avaient été transférés dans un camp à Oued-Zem suite à une tentative d’évasion.
Les conditions climatiques favorables sur la rive de l’Oum-Erbia et en bord de mer rendaient la vie à l'intérieur de ce camp plus agréable que dans d'autres camps d'Afrique du Nord.
Dans les années 1950, le site fut employé comme asile pour vieillards européens. Fermé au début des années 1960, il ouvrit en 1966 en tant que sanatorium pour traiter les malades tuberculeux. L’endroit, se trouvant dans une zone boisée d’eucalyptus géants à quelques mètres de la rive droite de l’oued Oum-Erbia, semblait convenir à la guérison des personnes atteintes de maladies pulmonaires. Les quatre pavillons du site pouvaient accueillir plus de 80 malades à l’époque. Aujourd’hui ces anciens pavillons, avec auvent, sont délabrés et leurs plafonds avec des charpentes en bois en état de décomposition. En son temps, ce genre de construction apportait un cachet très classique et noble à l'ensemble. L'auvent pouvait servir aussi bien pour s’abriter de la pluie que du soleil.
En face des pavillons, existe encore une ancienne chapelle, avec sa porte centrale en plein cintre dans le mur pignon, qui fut utilisée, bien plus tard, comme logement.
Le bâtiment ayant abrité les malades a une série de fenêtres en hauteur et assez rapprochées pour apporter systématiquement beaucoup de lumière à l'intérieur. Les grilles de fenêtres, qu’elles soient en fer forgé ou en maçonnerie, adoptent le style « mozarabe » ancien ou contemporain.
Depuis sa fermeture, l’impact économique et social sur la région est assez considérable en termes de manque d’activités, d'arrêt des visiteurs, de petits commerces touchés, de diminution des moyens de transport locaux et de dégradation progressive des lieux.
C’est bien dommage de laisser dépérir ce lieu de plus d’un siècle d’histoire. Le terrain dans son ensemble, s’étendant sur plusieurs hectares, peut être scindé en deux parties, tout en préservant celle construite à l’entrée du site pour la réalisation d’un projet au profit de la jeunesse et de la culture. Le lieu tout en verdure et loin de toute pollution est très approprié pour abriter un centre de création artistique et culturelle ou une résidence d’auteurs. Une réhabilitation adéquate des bâtiments existants est à même de sauvegarder le cachet authentique et historique du site et de le rendre plus attractif pour l’avenir.
La société civile et les intellectuels de la ville d’Azemmour, en concertation avec les autorités et les administrations concernées, sont appelés à réfléchir sérieusement sur la possibilité de création d’un projet utile à la jeunesse plutôt que de laisser ce magnifique domaine à l’abandon total.