société
L’expression du religieux dans le football africain
Le défenseur marocain n° 2 Achraf Hakimi, qui a fait son entrée en Coupe d’Afrique, se relevant d’une blessure, à un moment d’invocation de la bonté divine lors du match de football de la phase de groupes de la Coupe d'Afrique des nations (CAN) entre la Zambie et le Maroc au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat, le 29 décembre 2025. (Photo de Gabriel BOUYS / AFP)
À travers les compétitions africaines, et tout particulièrement lors de la Coupe d’Afrique des Nations organisée au Maroc, le football devient un espace d’expression symbolique où le religieux occupe une place visible et assumée. Loin d’un simple folklore, ces gestes de foi traduisent des logiques culturelles profondes, liées au rapport africain au sacré, à l’identité et au sens accordé à la réussite sportive. En comparant ces pratiques avec le football européen plus marqué - même s’il arrive que des joueurs manifestent des signes religieux - par la neutralité symbolique et la laïcité, Ahmed Laayouni met en lumière la capacité d’adaptation des joueurs africains aux contextes sociaux et institutionnels dans lesquels ils évoluent, et souligne le rôle singulier du Maroc comme espace de médiation entre ces univers.

Ahmed LAAYOUNI
Le football occupe au Maroc et en Afrique une place centrale, non seulement comme pratique sportive, mais aussi comme fait social total, révélateur de dynamiques culturelles, identitaires et symboliques. Les compétitions continentales organisées sur le sol marocain constituent, à cet égard, un terrain d’observation privilégié des comportements et des représentations des acteurs sportifs.
Lors de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), de nombreux joueurs africains manifestent de manière explicite leur appartenance religieuse, par des prières, des gestes de remerciement ou des invocations visibles. Or, ces mêmes joueurs tendent à éviter ce type de manifestations lorsqu’ils évoluent dans le cadre du football professionnel européen. Cette différence soulève une interrogation centrale :
Comment expliquer la variation des expressions religieuses des joueurs africains selon les contextes de pratique sportive ?
Dans une grande partie des sociétés africaines, y compris au Maroc, la religion constitue un référent structurant de la vie sociale. Elle ne se limite pas à la sphère privée, mais s’inscrit dans l’espace public à travers des pratiques, des discours et des symboles largement acceptés. Dans ce contexte, l’expression religieuse dans le domaine sportif ne rompt pas avec les normes sociales dominantes ; elle apparaît au contraire comme une continuité naturelle des pratiques quotidiennes.
Les gestes religieux observés sur les terrains africains ne sont donc pas perçus comme transgressifs, mais comme des manifestations ordinaires d’une identité socialement reconnue.
Pour de nombreux joueurs africains, la religion joue un rôle central dans la construction du sens de leur trajectoire personnelle et professionnelle. Les parcours sportifs, souvent marqués par la précarité, la mobilité et l’incertitude, favorisent le recours au religieux comme ressource morale et symbolique.
L’expression de la foi lors d’un succès sportif est alors interprétée comme un acte de gratitude et de reconnaissance, cohérent avec un système de valeurs partagé par l’environnement social immédiat, notamment lors des compétitions organisées en Afrique.
À l’inverse, le football européen s’inscrit dans un cadre culturel dominé par le principe de laïcité et par une séparation plus nette entre religion et espace public. Les institutions sportives européennes promeuvent une image du joueur fondée sur la neutralité symbolique, afin de préserver le caractère consensuel et commercial du spectacle sportif.
Dans ce contexte, les expressions religieuses visibles peuvent être perçues comme sources de controverses ou d’interprétations idéologiques. Les joueurs africains, conscients de ces contraintes, ajustent leur comportement afin de se conformer aux normes implicites du champ sportif européen.
Le Maroc, en tant que pays hôte de compétitions africaines majeures, occupe une position singulière de médiation entre différents univers culturels. L’organisation de tournois continentaux sur le sol marocain, surtout la CAN 2025, favorise un climat de reconnaissance des expressions identitaires africaines, tout en s’inscrivant dans un cadre institutionnel structuré.
Cette position intermédiaire contribue à expliquer la visibilité accrue des expressions religieuses lors des compétitions africaines organisées au Maroc, perçues comme légitimes et socialement intelligibles par les acteurs et les publics.
L’analyse montre que la différence d’expression religieuse chez les joueurs africains entre les compétitions continentales et le football européen ne relève ni d’une contradiction identitaire ni d’une instrumentalisation opportuniste de la religion. Elle traduit plutôt une capacité d’adaptation aux normes culturelles et institutionnelles propres à chaque espace sportif. Le cas des compétitions organisées au Maroc illustre de manière exemplaire l’importance du contexte dans la compréhension des comportements symboliques dans le sport.