L’islamophobie et la force intrinsèque de l’Islam – Par Mustapha Hmimmou

L’islamophobie et la force intrinsèque de l’Islam – Par Mustapha Hmimmou

Rémi Brague - philosophe et historien de la philosophie français, membre de l'Institut de France, à la question récurrente "Pourquoi l’islam est-il violent ?", répond simplement : "Il n’est pas violent, il est fort. Et ce n’est pas la même chose"

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Dans cette tribune, Mustapha Hmimmou propose une relecture de l’islamophobie, en la détachant des seules explications politiques ou géopolitiques. À partir d’une réflexion nourrie par la philosophie et l’histoire religieuse, il avance l’idée que la peur de l’islam ne procède pas d’une violence intrinsèque, mais de la force spirituelle, rationnelle et cohérente de son culte. Une force tranquille, perçue comme dérangeante par des systèmes de croyance fragilisés, qui engendre rejet, crispation et parfois hostilité.

Mustapha Hmimmou

Il arrive que l’on comprenne plus en écoutant calmement une conversation qu’en accumulant des certitudes toutes faites. Longtemps, j’ai cru que l’islamophobie était avant tout un phénomène politique, né de circonstances historiques récentes : la révolution iranienne de 1979, sur fond de l’hostilité américaine, puis le passage d’une résistance palestinienne d’inspiration plus laïque à une résistance explicitement islamique. Cette explication me semblait suffisante. Mais un podcast du professeur Rémi Brague - philosophe et historien de la philosophie français, membre de l'Institut de France - intitulé "Qu’est-ce que l’islam ?" m’a conduit à reconsidérer cette lecture.

À la question récurrente "Pourquoi l’islam est-il violent ?", il répond simplement : "Il n’est pas violent, il est fort. Et ce n’est pas la même chose" Cette distinction, en apparence anodine, éclaire pourtant bien des malentendus. Le fort n’a pas besoin d’être violent pour inquiéter le faible, qui perçoit déjà et souvent la seule force comme une agression. Ce n’est pas l’attaque fantasmée qui l’effraie, mais la seule solidité du puissant. Et c’est là que se situe, me semble-t-il, une cause profonde de l’islamophobie, non pas simplement politique, mais fondamentalement cultuelle.

Dès ses origines à La Mecque, l’islam en offre une illustration saisissante. Le Prophète (SPL) était, humainement et socialement, en position de faiblesse. Pourtant, son message suscita une peur réelle au sein de l’oligarchie mecquoise. Non par la contrainte, mais par sa seule force face à un paganisme sacralisé mais assez fragile dans sa substance. L’affirmation d’un monothéisme simple, rationnel et universel apparut comme une menace. Les notables ne lui reprochaient pas la violence, mais la force de "tourner en dérision leurs croyances". Autrement dit, de les exposer à la fragilité de leur culte sacralisé.

Une analogie simple permet de comprendre ce mécanisme. Dire que 1+1=2 est une affirmation forte, sans être violente. Dire que 1+1=3 ou toute autre valeur que 2, est une assertion faible par essence. Celui qui se plait à la sacraliser se sent agressé non parce qu’on l’attaque concrètement, mais parce qu’il pressent la solidité de ce qui lui fait face. Là ce n’est pas la force de 1+1=2 qui, concrètement, opprime, mais la faiblesse de 1+1=3 sacralisée qui prend peur et se défend par la violence. La force se trouve du côté du vrai et la violence manifeste se retrouve plutôt du côté du faible. Telle est la réalité de l’islam : une religion fondamentalement forte, faisant face à une islamophobie généralement violente ; Islam fort contre islamophobie violente, et non l’inverse.

La persécution des premiers musulmans, l’exil à Médine, puis le traité d’al-Houdaybiya confirment cette logique. Lorsque le Prophète (SPL) accepta que les nouveaux convertis mecquois soient rendus aux païens, et que ceux qui reniaient la foi quittent Médine librement, ses compagnons en furent troublés. Lui, il ne l’était pas. Il ne craignait rien pour une foi fondée sur une vérité forte : le nouveau croyant rendu aux siens n’était pas perdu mais il pourrait en éclairer d’autres, et l’apostat qui choisissait de croire aux chimères païennes était libre de retourner parmi ceux qui partageaient cette croyance.

Et partout où l’islam s’est implanté durablement, il a suscité des adhésions par conviction plus que toute autre chose. À l’inverse, les puissances chrétiennes ont conquis et colonisé de vastes territoires musulmans avec une liberté totale d’évangélisation, sans parvenir à convertir leurs populations. En revanche, certains colons ou résidents européens, après une immersion réelle dans les sociétés musulmanes, se sont convertis à l’islam par conviction profonde. Étienne Dinet, Isabelle Eberhardt, René Guénon, Leopold Weiss ou Abdullah Philby n’étaient ni naïfs ni opportunistes. Leur démarche relevait d’une rupture intellectuelle avec l’idéologie dominante et d’une reconnaissance de l’islam comme système spirituel cohérent, rationnel, vivant et qui répond parfaitement à leur quête de sens.

Aujourd’hui encore, avec l’élévation du niveau intellectuel de nombreuses populations musulmanes en Europe et la démocratisation de l’accès au savoir par le numérique, les conversions à l’islam se poursuivent. Cette dynamique purement pacifique est souvent ressentie comme une violence par certains adeptes d’autres convictions cultuelles ou athées fragilisées, alors qu’elle n’est que l’expression d’une force contraire perçue comme dérangeante. De là naît une fois de plus l’islamophobie qui n’est pas seulement politique, mais celle déjà ancienne et profondément cultuelle.

Convaincu de l’unicité absolue de Dieu, Seigneur de tous les univers, omnipotent, omniscient et miséricordieux par essence, le musulman assez serein de son côté où qu’il se trouve au monde, ne sent sa foi nullement menacée ni par la foi en un dieu exclusif d’un peuple élu, ni par le culte rendu à un dieu trinitaire, ni par celui dévolu à toute créature et encore moins par l’athéisme, le plus fragile de tous ces systèmes de croyance. Il n’éprouve donc envers quoique ce soit d’autre ni peur ni hostilité d’ordre cultuel. Sa résistance, lorsqu’elle s’exprime, ne se manifeste légitimement que face à l’agression réelle pour la repousser. À l’inverse, là où d’autres systèmes de croyance se perçoivent comme vulnérables, la force tranquille de l’islam est vécue comme une mise en cause insupportable.

Ainsi, le musulman n’a pas à s’inquiéter outre mesure de l’islamophobie tant qu’elle ne se traduit pas par une violence concrète. Comme ne l’avons vu, elle n’est ni une nouveauté ni une injustice incompréhensible, mais bien souvent le signe inverse de ce qu’elle prétend être. On ne combat pas ce qui est vide de sens, on n’attaque pas ce qui est insignifiant ; on l’ignore, on le néglige. Si l’islam dérange et suscite la peur, c’est qu’il demeure fort et solide et tient debout par sa seule force, face à ce qui est fragile mais sacralisé. Et une vérité sûre n’a nul besoin de violence pour exister : elle se suffit à elle-même pour se transmettre et se perpétuer.

De surcroît, l’islamophobie éveille aussi la curiosité de nombreux non-musulmans, en particulier chez les jeunes, soit en quête de sens pour leur vie, soit désireux de vérifier par eux-mêmes ce qui est dit de mal sur l’islam. À l’ère de la révolution numérique, quelques clics suffisent pour se retrouver face à face avec un culte dont la force réside dans sa simplicité et dans une vérité longtemps recherchée et qui pour cela dérange et fait peur chez ceux qui tiennent à des chimères sacrées mais vides de sens. De cette confrontation choc peut naître parfois une réflexion sincère, et, pour certains, le chemin vers la conversion.

Pas de panique donc, Dieu, omnipotent, omniscient et omniprésent, garantit Lui-même la pérennité du culte révélé qu’Il a voulu pour le grand bien  de toute l’humanité. Il l’a décrété en des termes dont voici le sens : "Nous avons fait descendre le Rappel et nous en assurons la protection" (Coran : 15/9).  Et Son agreement ouvert à tous se gagne par le seul mérite sans aucune autre considération.