Manifeste contre les Harkaoui et les « f’raqchi » - Par Abdelfettah Lahjomri

Manifeste contre les Harkaoui et les « f’raqchi » - Par Abdelfettah Lahjomri

Le harkaoui est la créature du bruit et de la précipitation. Il envahit l’espace public comme il envahit un marché à l’heure de pointe. Il hurle au téléphone dans les cafés, jette ses déchets par la fenêtre de sa voiture, occupe les trottoirs et traite les autres comme s’ils n’étaient qu’un mobilier provisoire sur son chemin

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Les figures populaires du « harkaoui » et du « f’raqchi », brossées dans cette chronique par Abdelfattah Lahjomri, interrogent les mutations du comportement social et politique au Maroc. Derrière ces expressions issues du langage populaire, l’auteur décrit avec beaucoup d’humour amer l’effacement des valeurs civiques, la banalisation de l’opportunisme et la dégradation du sens collectif dans l’espace public.

Abdelfettah Lahjomri

Des marchés aux mots

Je n’avais pas l’intention d’écrire ce manifeste, ni d’ajouter une voix supplémentaire à un vacarme déjà saturé de cris. Mais ce qui circule aujourd’hui autour des « harkaouis » et des « f’raqchiya » n’est plus une simple raillerie passagère ni une désignation populaire moqueuse. Cela est devenu le signe éclatant d’une panne plus profonde dans les comportements et dans le sens même des choses. Lorsque l’impudence devient du courage, le courtage une forme d’intelligence, et la médiocrité une présence sociale reconnue, le silence devient une participation au crime.

C’est pourquoi j’écris ce texte, non pour défendre une langue policée, mais pour défendre une patrie épuisée par les voix creuses et les consciences mises aux enchères sur tous les marchés.

À quel moment les mots ont-ils cessé d’être chez nous des clés pour comprendre le monde pour devenir des bâtons symboliques de correction et de domination ? Comment des expressions sorties de la poussière des souks hebdomadaires ont-elles pénétré la politique, la culture et les médias comme s’il s’agissait de théories sociales prêtes à l’emploi ? Et depuis quand le Marocain a-t-il besoin d’un dictionnaire satirique pour expliquer la ruine des comportements, la corruption du sens et l’effondrement du goût collectif ?

Au Maroc, comme ailleurs, les mots ne vivent pas uniquement dans les dictionnaires ; ils vivent aussi dans les nerfs. Le « harkaoui » n’est plus une simple injure lancée à la volée, pas plus que le « f’raqchi » n’est seulement un intermédiaire du marché aux bestiaux. Tous deux sont devenus des miroirs impitoyables reflétant une transformation profonde de la société marocaine : le premier révèle l’effondrement du comportement civique, le second celui du sens et de la valeur.

Le vacarme du « harkaoui »

Le harkaoui est la créature du bruit et de la précipitation. Il envahit l’espace public comme il envahit un marché à l’heure de pointe. Il hurle au téléphone dans les cafés, jette ses déchets par la fenêtre de sa voiture, occupe les trottoirs et traite les autres comme s’ils n’étaient qu’un mobilier provisoire sur son chemin. Son danger ne réside pas seulement dans son manque de savoir-vivre, mais dans sa capacité à transformer l’indifférence en mode de vie.

Mais le harkaoui ne vit plus seulement dans les marges. Il a gravi les échelons et enfilé le costume. Il siège au Parlement, participe aux colloques, et parfois même écrit sur la « crise des valeurs » tout en humiliant un serveur parce que le café n’était pas comme il l’aurait souhaité. Le véritable harkaoui n’ignore pas seulement l’usage de la fourchette et du couteau ; il prend la patrie elle-même pour cendrier. Il parle de modernité puis gare sa voiture sur le trottoir ; il défend la démocratie puis interdit à son épouse de parler devant les invités ; il réclame une réforme de l’enseignement puis achète un diplôme comme on achète de la volaille au marché.

Le « f’raqchi », maître du repositionnement

Le f’raqchi, lui, raconte une histoire plus froide et plus rusée. Il a commencé comme intermédiaire entre la vache et l’acheteur, faisant monter ou descendre les prix selon les circonstances, tout en prélevant sa commission dans tous les cas. Puis le mot a quitté le marché aux bestiaux pour entrer dans le marché des positions et des intérêts. Le f’raqchi politique vend désormais des orientations plutôt que des moutons, et hume le sens du vent avant de choisir sa place.

Révolutionnaire le matin, libéral à midi, conservateur le soir, puis profondément nationaliste au moment de dormir : le f’raqchi ne croit pas aux principes, il croit au repositionnement permanent. Il ressemble au caméléon qui ne change pas de couleur par peur, mais par avidité. Il était socialiste lorsque le socialisme rapportait, puis devint libéral lorsque les investissements affluèrent, avant de découvrir l’identité et le patrimoine lorsque le patriotisme devint un marché rentable.

Le f’raqchi ne tombe jamais. Parce qu’il ne repose sur rien. C’est une créature liquide, qui se moules dans tous les récipients idéologiques et en adopte provisoirement la forme.

Dans les médias, le harkaoui et le f’raqchi ont conclu une étrange union catholique : le premier crie, le second commercialise les cris. Nous avons désormais des influenceurs harkaouis qui expliquent le patriotisme tout en insultant les gens en direct, et des f’raqchis de l’élite qui vendent l’analyse politique comme on vend des épices : un peu de populisme, un peu de théorie du complot, une pincée de nationalisme, puis un plat brûlant servi à un public chauffé à blanc.

Même l’université et la culture n’ont pas échappé à cette épidémie symbolique. Il existe un harkaoui universitaire qui hurle dans l’amphithéâtre à propos de la révolution du savoir, mais qui n’a jamais terminé un seul livre sans en photographier la couverture pour Instagram. À ses côtés se tient un f’raqchi académique qui transforme le savoir en petit réseau d’intérêts : il vend l’encadrement, distribue les faveurs, et traite la recherche scientifique comme un courtier traite un troupeau de moutons : le poids compte davantage que l’esprit.

Dans le champ culturel, une nouvelle espèce de f’raqchis du sens est apparue. Ils ne produisent pas d’idées ; ils les reconditionnent. Ils prennent des concepts occidentaux complexes, les saupoudrent de noms comme Foucault ou Derrida, puis les revendent au public local comme s’ils avaient découvert le feu. Quant au harkaoui culturel, il transforme tout débat intellectuel en combat de coqs. Si vous discutez poésie avec lui, il vous accuse de trahison ; si vous lui parlez philosophie, il vous demande combien vous avez d’abonnés ; et si vous lui dites que la culture exige de la patience, il vous répond avec une courte vidéo intitulée : « Exclusif ! Un intellectuel célèbre explose et humilie tout le monde ».

Les deux créatures qui ont avalé l’espace public

Nous nous sommes ainsi retrouvés face à une véritable économie de la harkaouia et de la f’raqchiya, où les réseaux sociaux se sont transformés en immense souk hebdomadaire : un vacarme ininterrompu, des marchandises mises en circulation, des négociations en continu, tandis que la vérité demeure reléguée à la marge, presque ignorée de tous. Le harkaoui numérique confond l’insulte avec la prise de position intellectuelle, tandis que le f’raqchi numérique voit dans chaque tragédie une occasion d’augmenter son audience.

Même le chagrin n’a pas échappé à ce marché. À peine une catastrophe survient-elle que le premier apparaît en larmes devant la caméra, tandis que le second place sa publicité commerciale en bordure du drame. Tous deux incarnent les deux faces d’un effondrement plus profond : l’effondrement du lien entre l’être humain et la valeur.

Le harkaoui a perdu le sens de la forme ; le f’raqchi a perdu le sens du contenu. Le premier vit sans goût, le second sans conscience. Le premier occupe les trottoirs, le second occupe les consciences ; le premier corrompt l’espace public par sa voix tonitruante, le second le corrompt par son discours fuyant et manipulateur.

Un pays entre vacarme et marchandage

Le paysage ressemble parfois à un immense théâtre de l’absurde. Tout le monde parle de la patrie, tandis que la patrie cherche encore quelqu’un pour parler d’elle avec sincérité.

Aujourd’hui, l’enfant marocain grandit entre deux modèles d’une extrême brutalité : réussir par le vacarme ou gravir les échelons par le courtage. Où peut encore aller l’homme ordinaire dans un tel pays ? Où peut se cacher celui qui ne vend pas ses convictions, ne méprise personne et ne transforme pas sa voix en projet professionnel ? Doit-il crier pour survivre ? Ou apprendre le marchandage pour être respecté ?

Quelle ironie : à l’époque du harkaoui et du f’raqchi, le calme est devenu suspect, la sincérité une forme de naïveté, l’intégrité crédulité et l’homme honnête une créature rare, semblable à une vieille bibliothèque demeurée seule dans une ville qui a choisi d’habiter à l’intérieur d’un écran.

Quand abandonnerons-nous tout ce vacarme ?

Quand comprendrons-nous que les cris ne construisent pas une patrie, que le courtage ne fabrique pas une élite, et que transformer la médiocrité en métier n’en fait pas un projet de société ? Quand reconnaîtrons-nous qu’une partie de notre ruine ne vient ni des « autres », ni des complots, ni de l’histoire, mais de notre étonnante capacité à justifier la laideur lorsqu’elle sert nos petits intérêts ?

Le problème est que nous ne détestons pas le harkaoui parce qu’il est vulgaire ; nous le détestons seulement lorsqu’il n’est pas de notre côté. Nous ne méprisons pas le f’raqchi parce qu’il vend ses positions ; nous le méprisons seulement lorsqu’il les vend aux autres. Mais lorsque le harkaoui crie au nom de notre cause, nous l’applaudissons. Et lorsque le f’raqchi négocie pour notre clan, nous le qualifions d’intelligent, de réaliste, de quelqu’un qui sait par où commencer le roti.

C’est là que commence la véritable ruine : lorsque la décadence devient une compétence, l’impudence une forme de courage, et l’opportunisme une intelligence sociale.

À partir de ce moment, la société n’a plus besoin d’ennemi extérieur, puisqu’elle élève ses propres adversaires à l’intérieur même de sa maison, les nourrit de sa langue, les applaudit sur ses téléphones, puis pleure ensuite la disparition des valeurs.

La culture de la débrouille érigée en système

Nous devons donc cesser de sacraliser cette « débrouillardise » marocaine devenue pathologique. Cette aptitude à contourner la loi, à embellir la fraude et à transformer la tricherie en plaisanterie nationale. Nous ne pouvons pas bâtir une société tout en considérant l’homme honnête comme un pauvre naïf, et l’escroc comme « un gars malin et redoutable ».

Nous devons abandonner la culture du « débrouille-toi », lorsqu’elle signifie : écrase les autres pour survivre. Renoncer à cette mentalité qui voit dans la rue un butin, dans l’administration une jungle, dans la politique un marché, dans la culture une vitrine, et dans la patrie une simple occasion de discourir et de s’en enrichir.

Le plus cruel n’est pas l’existence du harkaoui et du f’raqchi ; le plus cruel est que nous les produisons chaque jour.

Nous les produisons à la maison lorsque nous apprenons à l’enfant que la politesse est une faiblesse ; à l’école lorsque nous récompensons la mémorisation et étouffons le questionnement ; à l’université lorsque nous lions le savoir à l’allégeance ; en politique lorsque nous permettons à la médiocrité de parler en notre nom ; dans les médias lorsque nous transformons l’ignorance en invitée permanente et la trivialité en événement national.

Une société saturée d’excuses

Il n’existe aucune issue sans un aveu douloureux : nous ne souffrons pas seulement d’un manque de moyens ; nous souffrons d’un excès d’excuses.

Chez nous, tout trouve sa justification : le désordre devient des « circonstances », la corruption un simple « café », le mensonge une « politesse », l’hypocrisie de la « politique », la médiocrité une « proximité avec le peuple », et l’ignorance une « spontanéité ». Avec ce dictionnaire usé, n’importe quelle catastrophe peut obtenir un certificat de bonne conduite.

Quand abandonnerons-nous tout cela ? Le jour où nous cesserons de glorifier ceux qui réussissent sans mérite ; le jour où nous arrêterons de considérer la morale comme un luxe ; le jour où nous comprendrons que respecter la loi n’est pas un service rendu à l’État, mais une protection contre nous-mêmes ; le jour où nous réaliserons que la patrie n’a pas besoin d’une voix plus forte, mais d’une conscience moins disposée à être vendue.

Sinon, nous continuerons à récolter le même résultat : un harkaoui plus bruyant, un f’raqchi plus élégant, un citoyen plus épuisé, et une patrie ressemblant à une immense salle d’attente où tout le monde parle de réforme, mais où personne ne veut commencer par soi-même.

Réfléchissons-y ; à une prochaine méditation.

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