Pour une reformulation contemporaine du Serment d’Hippocrate – Par Abdeljelil Lahjomri

Pour une reformulation contemporaine du Serment d’Hippocrate – Par Abdeljelil Lahjomri

Aucune éthique, si noble soit‑elle, ne vit sans droiture. L’esprit du soin se défigure dès lors que l’intérêt mercantile, quelle qu’en soit la forme, s’insinue dans la formation, la recherche ou la décision publique et privée.

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Les Journées Maroc–France en santé, organisées les 11 et 12 novembre 2025 à Rabat, ont placé l’éthique médicale et la bioéthique au centre des débats. Sous la houlette de l’Académie du Royaume du Maroc et de l’Académie de Médecine de France, Chercheurs, médecins et philosophes y ont confronté leurs approches autour d’une même ambition : réconcilier science et conscience dans un monde médical en pleine mutation. Sous la présidence du secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, Abdeljalil Lahjomri, du président de la Fondation Mohammed VI des Sciences et de la Santé, Lahcen Belyamani, de Omar Fassi-Fihri, secrétaire perpétuel de l’Académie Hassan II des Sciences et Techniques, et de Jean-Noël Fiessinger, président de l’Académie de Médecine de France, la rencontre avait pour objectif d’approfondir la réflexion théorique sur la bioéthique et appuyer cette approche sur les sciences humaines et sociales, notamment dans la formation des professionnels de santé. Trois axes principaux ont structuré les échanges : les fondements philosophiques de la bioéthique, les interactions entre médecine et sociologie, et le dialogue entre humanités et sciences biologiques. Ce dernier champ, souvent désigné sous le terme d’« humanités médicales », vise à replacer le patient au centre du soin, en conjuguant rigueur scientifique et sensibilité humaine. Les interventions croisées des spécialistes marocains et français ont produit des recommandations concrètes pour améliorer les pratiques en matière d’éthique médicale, de pédagogie et de recherche. Le projet s’adresse autant aux médecins qu’aux chercheurs, étudiants ou membres de comités d’éthique.

En liant savoir médical, valeurs universelles et responsabilités collectives, ces Journées Maroc–France entendent nourrir une réflexion durable : celle d’une médecine plus juste, plus humaine et plus consciente de ses implications morales.

Dans un discours vibrant, Abdeljalil Lahjomri appelle à revisiter le serment d’Hippocrate à la lumière des bouleversements scientifiques et éthiques du XXIᵉ siècle. À l’ère de l’Anthropocène, il plaide pour une médecine consciente de sa responsabilité envers la Terre et le vivant, où science et conscience se conjuguent au service de la dignité humaine.

Science et conscience : le cœur battant de la réflexion éthique

La rencontre, la première du genre, réunit, autour d’un même idéal, quatre institutions dont les vocations se répondent et se complètent : l’Académie du Royaume, l’Académie Nationale de médecine de France, la Fondation Mohammed VI pour les sciences de la santé et l’Académie Hassan II des sciences et techniques.

Cette réunion va au-delà du simple protocole : elle installe une dynamique nouvelle un dialogue d’excellence entre les rives du savoir où la science retrouve sa conscience et où la santé se veut comme bien commun et valeur universelle.

Le thème retenu : « Éthique en santé et bioéthique au cœur de l’humain : entre science et conscience », ne se contente pas de nous rassembler ; il nous interroge et nous oblige. La question est cardinale : comment conjuguer la puissance du progrès scientifique et la fragilité de la condition humaine ?

La santé n’est plus l’affaire exclusive des organes et des techniques ; elle mesure la manière dont une société accueille la souffrance, protège la dignité et fait place à la vulnérabilité.

L’éthique en santé ne se considère pas l’adversaire de la science ; elle en est la conscience vigilante. Elle ne ralentit pas l’innovation ; elle en éclaire le sens, l’infléchit, lui assigne des limites justes. Elle rappelle, pour dire comme Paul Ricœur, que « la sollicitude pour l’autre est la réciprocité des consciences ».

Vers une médecine plus humaine et plus responsable

Je n’entrerai pas dans l’ampleur du sujet : il revient aux savants, aux médecins, aux philosophes et aux anthropologues d’en explorer la complexité et la portée. Mon rôle est plus modeste : en dessiner le cadre et en rappeler la visée.

Nous vivons une accélération de l’histoire sans précédent : en quelques décennies, la génétique, l’intelligence artificielle, les neuro‑technologies, les greffes et la biologie du vivant ont déplacé les frontières anciennes de la médecine. L’homme intervient désormais non seulement sur son corps, mais sur son destin biologique. Plus le pouvoir grandit, plus doit s’accroître le devoir de discernement.

Nous entrons dans ce temps que les géologues nomment l’Anthropocène : un âge où l’homme transforme la Terre au point d’en menacer la stabilité, l’habitabilité. Dès lors, la question médicale ne se réduit plus à « comment soigner ? », mais s’élargit à « comment soigner et préserver ? ». Il s’agit d’apprendre à soigner le monde : soigner la Terre et le vivant, c’est préserver la possibilité même du soin. Michel Serres l’énonçait avec force : « Nous devons désormais signer un contrat naturel avec la Terre, car elle souffre de nos excès comme un corps blessé souffre de sa plaie ».

D’où la nécessité d’un engagement symbolique : un serment renouvelé pour l’Anthropocène.

Pour une reformulation contemporaine du serment d’Hippocrate

Depuis Hippocrate, son serment rappelle que la science du soin n’est pas seulement une technique, mais un acte moral. Mais le serment d’hier était celui d’une médecine du face‑à‑face : un médecin, un malade, un soin à exercer. Celui que l’on peut imaginer être le nôtre, à l’ère des biotechnologies et des réseaux mondiaux, doit être celui d’une médecine de l’écoute, de la solidarité et du respect du vivant dans toutes ses dimensions et sa diversité.

C’est pourquoi, prolongeant nos travaux sur l’éthique de l’urgence avec la Société marocaine de la médecine d’urgence, lorsque nous affirmions, il y a quelques semaines, la nécessité « d’agir vite, agir juste, agir humain », je soumets à votre réflexion, sans prétention aucune, le projet d’un serment enrichi : non pas rupture avec Hippocrate, mais reformulation contemporaine, ajustement humble pour un temps de désordre et d’excès.

Je précise que la reformulation que je vais lire n’est pas de moi : je l’ai suggérée ; elle résulte d’une réflexion collective, nourrie de nombreuses voix, dans le même esprit d’espérance.

  • Je jure de servir la vie, dans toutes ses formes et dans toutes ses fragilités.
  • Je jure de ne jamais séparer la science de la conscience, ni la technique de la tendresse bienveillante.
  • J’agirai vite lorsque la vie vacille, juste lorsque la décision s’impose, et humain toujours, même dans l’incertitude.
  • Je jure de soigner sans commercer, sans spéculer, sans négocier ; d’écouter et de comprendre avant de prescrire ; d’accompagner avant et après avoir soigné et réparé.
  • Je jure de respecter la Terre comme un grand corps vivant dont chaque être humain est un organe fragile.
  • Je jure enfin de transmettre non seulement le savoir, mais la compassion, sans laquelle il n’y a ni médecine ni humanité.

Humanités médicales : replacer le patient au centre du soin

Mais aucune éthique, si noble soit‑elle, ne vit sans droiture. L’esprit du soin se défigure dès lors que l’intérêt mercantile, quelle qu’en soit la forme, s’insinue dans la formation, la recherche ou la décision publique et privée. De la science au profit : la pente est rapide. À la fin, la confiance se défait et la dignité du malade autant que celle du médecin s’en trouvent atteintes. L’éthique médicale commence lorsqu’on résiste au commerce, qu’on promeut la probité et qu’on tient parole.

Pour que cette noblesse soit durable, elle doit être constitutive de la formation du futur soignant. La science ne se réduit pas à la précision d’un atlas biologique ni à des protocoles immuables ; elle s’enracine dans ce qui est humain chez l’humain : traditions, croyances religieuses ou autres, éthique, coutumes, choix, interdits, langues, silences ; tout ce qui fonde la singularité de chacun de nous dans l’univers que nous partageons. La formation médicale doit se réinventer comme un espace commun avec ce qu’on appelle aujourd’hui les humanités : sciences sociales, langues, anthropologie, philosophie, sociologie, théologie, ethnologie qui devraient être aussi des composantes essentielles de l’enseignement médical.

Apprendre la langue du patient pour lui parler ; comprendre ses rites, la représentation qu’il a de son corps, sa perception de la douleur, de la souffrance et de la mort : c’est déjà commencer à le soigner. La vocation véritable des humanités médicales est de préparer l’esprit du soignant avant de préparer la main qui soigne et la parole aux mots qui réparent.

En accueillant nos confrères de l’Académie nationale de médecine de France et, à leurs côtés, la Fondation Mohammed VI pour les sciences de la santé et l’Académie Hassan II des sciences et techniques, l’Académie du Royaume ambitionne d’inscrire cette réflexion dans la durée.

Nous avons également voulu associer à cet échange des chercheurs et praticiens franco‑marocains, dont le parcours illustre la vitalité des liens entre nos deux pays. Leur expérience, leur savoir et leur ouverture constituent une richesse à transmettre aux jeunes générations. Même s’ils ne peuvent revenir durablement, nous souhaitons qu’ils continuent, par l’encadrement et la recherche, à nourrir ces échanges : exemple vivant de notre humanisme médical commun.

Si vous le permettez, deux citations pour conclure :

Hippocrate : « Là où l’art de la médecine est aimé, il y a aussi amour de l’humanité ».

Saint‑Exupéry : « Nous n’héritons pas de la Terre de nos parents, nous l’empruntons à nos enfants ».

Ces pensées nourrissent une exigence universelle : si l’on veut soigner et préserver la vie, il faut respecter la dignité du vivant dans sa complétude, sa complexité et sa diversité. À l’ère de l’Anthropocène, où nous sommes à la fois patients et soignants, sachons résister ensemble, afin de ne pas laisser à nos enfants une terre mourante et calcinée.