Quand Roland Barthes s’ouvre à la Vita Nova dans les environs d’El Jadida – Par Mustapha Jmahri

Quand Roland Barthes s’ouvre à la Vita Nova dans les environs d’El Jadida – Par Mustapha Jmahri

Avec Abdelkébir Khatibi, natif d'El Jadida et l’un des premiers universitaires à avoir accueilli Roland V-Barthes au Maroc, ils arpentent la ville comme un texte. Pour le sémiologue, El Jadida n'est pas un décor, mais un « champ de signes » permanent.

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Roland Barthes (1915-1980) est l’un des intellectuels français les plus influents du XXe siècle. À la croisée de la littérature, de la linguistique et de la philosophie, il a profondément renouvelé notre manière de lire les textes, d’analyser les images et de comprendre les mécanismes du sens. Méhioula, aux environs d’El Jadida, ce petit village sur les rives de l’Oum Erbia, deviendra son refuge et à son insu le berceau de la « Vita Nova » de l’un des plus grands penseurs du XXe siècle. La chronique de Mustapha Jmahri plonge dans les détails de l’escale secrète de Roland Barthes, où la douleur du deuil s'est mêlée à la beauté de la nature marocaine pour donner naissance à un projet de roman inachevé, mais qui a immortalisé la « vérité de l’émotion ». Et suggère la mise en place d’un itinéraire touristico-culturel pour faire revivre ce lien entre Méhioula et la pensée universelle de Barthes.

Mustapha Jmahri

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Une constellation de motifs, tant intimes qu'intellectuels, ramène inlassablement Roland Barthes (1915-1980) à El Jadida durant les années 1960-70. Si son ancrage institutionnel se situe à l'Université de Rabat – où il enseigne de 1969 à 1970 au lendemain de Mai 68 –, son véritable port d'attache est familial. Son demi-frère, l’architecte Michel Salzedo (1927-2020), est établi dans la cité portugaise. Par son union avec Rachel, issue d'une lignée juive locale, depuis 1951, Michel offre à l'écrivain une immersion organique dans une identité marocaine plurielle, loin du vase clos de la coopération.

Éric Marty, l’éditeur des Œuvres complètes de Roland Barthes, m’a précisé (courriel du 22 mars 2026) que l'ancrage de l'écrivain à El Jadida correspond à l'époque où son demi-frère, Michel, y résidait avec sa première épouse, Rachel. Comme me l’a également confirmé l'universitaire Mourad El-Khatibi, Barthes fréquentait déjà assidûment cette cité durant les années 1950.

Parmi les anciens étudiants de la Faculté des Lettres de Rabat qui revenaient passer leurs vacances à El Jadida, certains se souviennent avec précision de cette silhouette familière. C'est notamment le cas de Belaïd Bouimid (1951-2024), futur journaliste et caricaturiste de renom, qui aimait raconter avoir croisé Roland Barthes à plusieurs reprises. L'écrivain apparaissait souvent sirotant un thé à la terrasse du Café français, juste en face du Théâtre municipal.

D’autres fois, ces témoins l’apercevaient marchant sur la longue plage ou déambulant en compagnie du sociologue Abdelkébir Khatibi (1938-2009) dans le centre-ville, alors animé par l'effervescence d'une cité encore très cosmopolite. Pour ces jeunes originaires d’El Jadida, voir le maître de la sémiologie française arpenter les rues de leur ville natale n'était pas un mince événement.

À El Jadida, Barthes ne se contentait pas de traverser l'espace ; il s'imprégnait de la rumeur urbaine, traquant ce « bruissement de la langue » au milieu des calèches, des passants et du bouillonnement de Souk Lekdim, l’ancien marché de la médina. Ces rencontres fortuites, dont Bouimid fut l'un des observateurs attentifs, témoignent de l'ancrage réel et sensible de l'écrivain dans la géographie locale, loin de l'austérité des amphithéâtres de Rabat.

Avec Abdelkébir Khatibi, natif d'El Jadida et l’un des premiers universitaires à l’avoir accueilli au Maroc, ils arpentent la ville comme un texte. Pour le sémiologue, El Jadida n'est pas un décor, mais un « champ de signes » permanent. Il est ébloui par la charge symbolique de cette ville cosmopolite et de ses environs ruraux, comme la campagne de Méhioula (zone naturelle souvent appelée Les Orangers, située à 30 km d’El Jadida et à 17 km d’Azemmour).

Une utopie contre l’absence

Barthes trouve à Méhioula un espace de « solitude supportable ». Dans son Journal de deuil (Seuil, 2009), écrit après la mort de sa mère en 1977, Méhioula apparaît comme un remède à sa détresse. C'est dans ce calme rural, près de l'Oum-Erbia, qu'il puise la force de supporter l'absence, transformant ce coin de terre marocaine en une utopie personnelle. Le point fixe de Roland Barthes était sa mère, une femme qu'il chérissait par-delà les mots. Henriette Barthes, née Binger, partagea soixante ans de son existence avec son fils. Elle mourut en 1977, âgée de 84 ans.

Pourquoi ce choix du village de Méhioula ? Selon un ancien d’El Jadida, Roland Barthes aurait découvert le site grâce à la belle-famille de son frère. Durant les années 1950-1960, la communauté juive d’El Jadida y organisait fréquemment de grands pique-niques familiaux. Notamment au lendemain de la Pâque juive (la Mimouna). Des cars et des voitures convergeaient alors vers ce lieu, transformant les rives de l’oued en un espace de convivialité traditionnelle.

Si le Journal de deuil a principalement été écrit, entre 1977 et 1979, dans l'appartement que Barthes partageait avec sa mère en France, à l'opposé de cette géographie de la perte, Méhioula, incarne pour le sémiologue un havre de liberté. Il y louait une petite maison de campagne – refuge personnel loin de l'agitation intellectuelle parisienne – dont il avait gardé le souvenir depuis ces réunions familiales. Ce site représentait, pour lui, un espace de partage hors du temps au bord de l’Oum-Erbia.

En juillet 1978, alors qu’il se trouve à Méhioula, poursuivant l'écriture de ses pages de deuil, il note ce fragment : « Ici à Méhioula, où j’ai été si proche d’une solitude supportable, où je me suis senti en somme le mieux de tous mes voyages ; ici, dès que le « monde » montrait son nez (amis de Casa, petite radio, amis d’El Jadida, etc.), je me sentais moins bien. »

Dans sa biographie de référence, Roland Barthes (Seuil, 2015), Tiphaine Samoyault s'appuie sur les archives inédites de l'auteur pour documenter ses séjours à Méhioula. Elle y décrit une véritable retraite intellectuelle et physique. En consultant ses agendas personnels, Samoyault révèle que ce lieu n'était pas un simple décor d'exotisme, mais le théâtre d'un attachement authentique.

Cette expérience marocaine trouve son expression littéraire dans le recueil posthume Incidents (Seuil, 1987), plus précisément dans la section consacrée au Maroc. Barthes y consigne ses rencontres avec des jeunes du village qu'il qualifiait de « gratuites », au sens où elles étaient vécues sans but précis et sans lendemain. Qu'il s'agisse d'un garçon lui apportant des fleurs ou de simples échanges de regards au bord de l'eau, ces scènes quotidiennes illustrent ce que Samoyault appelle une utopie de la relation.

Pourtant, malgré l’éminence de l’auteur dans le champ académique, le passage de Roland Barthes à El Jadida et Méhioula est resté presque inaperçu faute de documentation : aucun article, témoignage ou photographie ne semble subsister. Ce silence est d’autant plus frappant si on le compare à son séjour à Rabat en 1969-1970, lequel est à l’inverse très documenté. Hormis Abdelkébir Khatibi, l’identité de ces « amis d’El Jadida » évoqués au pluriel dans son journal demeure un mystère. De même, son lieu de résidence exact à Méhioula reste inconnu, tout comme l’adresse de la maison de son frère, dont on ignore s'il était alors en activité ou déjà à la retraite. De fait, malgré nos investigations auprès des anciens des deux localités concernées, aucun élément tangible n’a pu être recueilli, d’autant plus que les plus âgés ne sont plus de ce monde.

Prenant connaissance de mon texte sur Roland Barthes et notamment cette allusion à la discrétion, Yves Chemla, qui a été son secrétaire privé en 1979-1980, a souligné que cet éloge de la retenue de Roland Barthes, de son frère et de Rachel, rendait ce portrait encore plus touchant. Selon lui, c'est un fait marquant : cette pudeur partagée dessine les contours d'un monde intérieur préservé, où les liens les plus profonds n'avaient nul besoin d'éclat pour exister. « Roland Barthes, je m’en suis rendu compte peu à peu, savait être très discret sur sa vie familiale », confirme-t-il dans un courriel du 20 mars 2026. L'écrivain habitait en effet son intimité, préférant la vérité des rituels quotidiens — le café partagé, le silence du travail — à toute forme d'exposition de soi.

Éric Marty, pour sa part, m’a indiqué que Michel Salzedo est décédé en 2020, rejoignant sa première épouse, Rachel, disparue avant lui. Leur décès marque la fin d'une époque, celle du cercle intime ayant directement côtoyé Roland Barthes, au Maroc comme en France. Après le décès de Rachel, Michel avait épousé en secondes noces une femme marocaine, M. Bien que cette dernière n’ait pas connu le sémiologue, elle demeure néanmoins le témoin privilégié de l'attachement indirect de la famille Barthes au Maroc. 

Méhioula et la Vita Nova

Tiphaine Samoyault a attiré mon attention sur un point essentiel : c’est à Méhioula, au Maroc, que l'écrivain a vécu un tournant décisif en recevant une véritable révélation.

Barthes connaît à Méhioula, en 1977-78, ce qu’il appelle un « Satori » (une illumination soudaine qui change sa vision du monde). Ce moment marque le début de sa Vita Nova (une Vie Nouvelle) : il décide alors de transmuer son chagrin en une forme de littérature inédite. Son refuge marocain devient ainsi le lieu d'une transformation profonde, où le désir d'écrire un roman prend le pas sur la rigueur de ses travaux sémiologiques.

Dans son œuvre La Préparation du roman — qui retrace ses derniers cours au Collège de France — Roland Barthes confirme cette illumination. Son séjour dans ce petit village, entrepris pour surmonter le deuil de sa mère, marquant effectivement un changement radical. Dans cette conversion spirituelle, il abandonne l'analyse technique pour se consacrer entièrement au désir d'écrire un roman, transformant son chagrin en un projet de vie : une préparation amoureuse à la création littéraire.

Cette transformation intellectuelle est visible dans son Journal de deuil et ses cours au Collège de France. Pour Barthes, passer au roman ne signifie pas forcément écrire une fiction, mais changer sa manière de vivre. À Méhioula, il adopte plutôt une nouvelle posture d'écrivain (une façon d’exposer sa propre sensibilité). Son projet de Vita Nova, devient alors un voyage intérieur où il cherche, plus que l'invention d'une histoire, la « vérité de l'émotion».

Le paradoxe est que Barthes a décidé de devenir romancier sans jamais publier de roman. En réalité, c’est sa préparation qui est devenue son œuvre. Ses derniers livres, comme La Chambre claire, sont les bribes de ce « roman impossible ». En résumé, Méhioula n’a pas vu naître une intrigue ou des personnages, mais la décision de passer de l’analyse des signes à la création d’une œuvre du cœur. Dès lors, pourquoi ne pas imaginer aujourd'hui un itinéraire touristico-culturel pour faire revivre ce lien entre Méhioula et la pensée universelle de Barthes?