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Sur les pas d’Edmond Doutté à Boulaouane, un héritage de Moulay Ismail à sauvegarder - Par Mustapha JMAHRI
À l’intérieur de la kasbah, environ deux tiers des édifices et des murailles sont détériorés, presque en ruines
À Boulaouane, sur les rives sinueuses de l’oued Oum-Erbia, la majestueuse kasbah édifiée par le sultan Moulay Ismaïl au début du XVIIIe siècle demeure l’un des témoins les plus saisissants de l’histoire architecturale et stratégique du Maroc. En suivant les traces de l’anthropologue et arabisant Edmond Doutté, qui visita les lieux en 1901 et en laissa une description détaillée dans son ouvrage Merrâkech, Mustapha Jmahri propose une plongée dans la mémoire de ce site emblématique livré aux outrages du temps, rappelant l’urgence d’une politique de sauvegarde pour préserver cet héritage unique lié à l’histoire du Makhzen et à la mémoire des routes impériales.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
Edmond Doutté (1867-1926) était un anthropologue et arabisant français, figure centrale de la sociologie coloniale au Maghreb au début du XXe siècle. C’est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence, dont Merrâkech (Paris, 1905), un récit détaillé de ses missions au Maroc mêlant observations sociologiques et anthropologiques. Ce récit consacre douze pages à sa visite, en 1901, à Boulaouane et à sa région. Son équipe était constituée de huit personnes disposant de matériel et de nourritures ainsi que de deux chevaux, cinq mulets et deux ânes. Doutté s’était d'ailleurs appuyé sur les écrits antérieurs du géographe allemand Théobald Fischer (1846-1910) concernant cette même zone.
Afin de retracer l'itinéraire emprunté par Doutté à Boulaouane, nous avons été accompagnés (dimanche 8 mars 2026) par Jilali Sajai, jeune professeur et auteur d’un ouvrage en arabe sur l’histoire de Boulaouane (en cours de publication). Originaire de ce terroir où il réside, il a parcouru ce trajet à de nombreuses reprises.
Une immersion historique
La kasbah de Boulaouane (photo 1), érigée en 1710 par le sultan Moulay Ismaïl, est une forteresse historique majestueuse dominant une boucle de l'oued Oum-Erbia. Ses murailles sont en pierres taillées. Sentinelle stratégique autrefois destinée à sécuriser les routes impériales, elle se distingue par son architecture défensive.
Dans son ouvrage, Doutté relate son périple sous l’intitulé « Itinéraire d’Azemmour à Boulaouane ». Il y consigne avec précision les horaires du trajet effectué avec son équipe. Partis d'Azemmour le 7 juin, ils ont traversé le territoire des Ouled Frej, passant successivement par El Khoritat, Sidi M’hammed Eddaher, les douars Ouled Si Ameur et Ouled Si Amara, ainsi que le marabout de Sidi Amara Chelh. Après avoir franchi le gué de Mechra el-Karma, ils atteignirent enfin la kasbah de Boulaouane, que l’auteur orthographie "Bou l’Aouan", alors qu'ils arrivaient de la direction d’Azemmour.
La kasbah est distante du centre administratif actuel de Boulaouane d’une douzaine de kilomètres, que nous avons traversés en voiture. Nous avons d'abord emprunté la route des Aounates, avant de bifurquer dans la direction indiquée par le panneau bilingue « Boulaouane ». La route goudronnée, parfois ponctuée de nids-de-poule sur un tronçon, serpentait entre des champs de pommes de terre et des vignobles. C’est ici le terroir de prédilection de notre guide, Jilali Sajai.
Lorsqu'Edmond Doutté et son équipe atteignent le gué de Mechra el-Karma, ils constatent que le fleuve coule à pleins bords. La traversée ne put se faire qu'au moyen de radeaux soutenus par des outres. Les passeurs autochtones leur demandent alors les raisons de leur passage. Quand Doutté explique qu'il souhaite visiter la kasbah de Boulaouane, visible au loin sur l'autre rive, il s'entend répondre : « Mais pourquoi voulez-vous traverser l'oued deux fois ? »
C’est alors que Doutté réalise son erreur : la kasbah ne se situe pas sur la rive droite, mais sur la rive gauche, celle-là même où il se trouve. À cet endroit, le fleuve dessine un méandre serré en forme de S. En l'absence de pont, le trajet direct imposerait effectivement de franchir le courant à deux reprises. À vol d’oiseau, quelques trois kilomètres séparent le gué de la forteresse.
Plutôt que de subir le transbordement fastidieux des bagages par radeau, Doutté et son équipe choisirent de contourner la presqu'île par voie de terre. Ce détour représente une heure de marche que Doutté qualifie de « pénible », mais qu'il juge finalement moins contraignante que la double traversée du fleuve.

La kasbah de Boulaouane, érigée en 1710 par le sultan Moulay Ismaïl
Enfin parvenus à une centaine de mètres de la forteresse, nous nous sommes arrêtés, marchant dans les pas d'Edmond Doutté pour contempler ce monument historique. À la page 216 de son ouvrage, Doutté raconte que, de cette distance, il fut saisi par l’aspect pittoresque du lieu : sa position sur un mamelon escarpé et ses hautes murailles crénelées le frappèrent d'emblée. Son équipe décida d’y passer l’après-midi de son arrivée ainsi que la matinée du lendemain, avant de franchir à nouveau l’Oum-Erbia pour gagner la Chaouia.
Durant leur séjour, Doutté et son équipe s'attelèrent à lever le plan de la forteresse. Il qualifia toutefois ce travail d’« approximatif », faute de disposer d'instruments de mesure adéquats et de personnel qualifié pour une étude topographique de précision. Mais il trouva une différence entre son tracé et celui de Théobald Fischer. Selon une note en bas de page 216, il précise que sa propre description est plus archéologique et « entièrement indépendante de la sienne et du reste beaucoup plus détaillée » que celle de l’Allemand.
Sajai nous précisa que certainement le groupe avait monté ses tentes pour la nuit (du 8 juin 1901) devant l’entrée de la kasbah qui forme une belle esplanade.
À l’intérieur de la kasbah, nous constatons qu’environ deux tiers des édifices et des murailles sont détériorés, presque en ruines, alors qu’Edmond Doutté n’avait pas signalé - dans son tracé – des démolitions au niveau des murailles. Dans l’angle est, la mosquée avec son minaret est encore presque en bon état. Notre accompagnateur nous expliqua que la mosquée et le mihrab portent la trace d’un aménagement, quoique ancien, qui était effectué certainement lors des années passées (il le situe dans les années 1950). Cette restauration laissa par exemple visible les fers de la dalle du plafond. L’intérieur de la mosquée est constitué d’arcades sans ornements à colonnes carrées. Dans la cour attenante s’élève la coupole du marabout Sidi Manssar.
Architecture et enjeux d’accès
Alors que nous visitions l'intérieur, une voiture franchit l'entrée de la kasbah et la traversa de part en part vers le groupement d'habitations nommé « douar el-Kasbah ». Nous avons appris qu'il s'agit d'un passage régulièrement emprunté par les résidents de ce douar situé en contrebas. Une ouverture, absente des relevés d'Edmond Doutté, a été percée il y a plusieurs années dans l'enceinte nord. Cette situation pose la question de la création d'un accès alternatif extérieur, tant pour des raisons de commodité – l'entrée principale étant étroite – que pour la préservation de ce patrimoine historique.
Les murs sont édifiés en béton de chaux (le Jîr) et reposent sur une assise de moellons. Ces derniers sont à l'aplomb du mur sur la face intérieure, mais dépassent de quelques dizaines de centimètres à l'extérieur. Comme l'illustre la photo 2, il s'agit d'une technique ancestrale dont la disposition assure la pérennité de l'ouvrage. En effet, si robuste soit-il, le béton résiste moins bien que la pierre à l'affouillement. On observe sur ces parois les traces révélatrices de coffrages mobiles : une transposition exacte de la technique du pisé, utilisant des banches calées par des clés traversant toute l'épaisseur du mur. Ce béton, d'une composition remarquable incluant de la pierre concassée, possède une très forte teneur en chaux, lui conférant une dureté comparable à celle du roc.

Les murs sont édifiés en béton de chaux (le Jîr) et reposent sur une assise de moellons. Ces derniers sont à l'aplomb du mur sur la face intérieure, mais dépassent de quelques dizaines de centimètres à l'extérieur
Sur le sol, nous vîmes, comme Edmond Doutté, une dizaine d’ouvertures circulaires (pouvant laisser passer un homme) mais nous ne distinguons rien à l’intérieur que ce qui semble de l’eau. Selon Doutté, c’étaient des magasins vastes et profonds creusés en terre.
Du haut de la muraille est, nous avons observé une galerie aux marches longues et douces descendant vers la plantation d'orangers. Notre accompagnateur nous a fait remarquer qu’une section de cette galerie – la partie à ciel ouvert, arrivant presque au bord du fleuve, dépourvue de marches – s'est effondrée à une époque indéterminée. Elle existait pourtant lors du passage d’Edmond Doutté, puisqu’elle apparaît sur son relevé.
Nous avons également repéré au sol les vestiges de faïences blanches et noires, presque invisibles sous la poussière et les débris. À deux ou trois endroits, des inscriptions sculptées en langue arabe et des sculptures sur pierre semblent ne tenir qu’à un fil. Doutté décrit l’inscription des portiques de Dar Soltane. Il écrit que « ces inscriptions sont du reste les mêmes pour tous les portiques et consistent en deux mots arabes indéfiniment répétés [...] : al-afiya al-baqya (la paix continuelle) » (p. 221). Traduction approximative de « Le bien-être constant ». Ne serait-il pas judicieux de faire prélever ces fragments et ces inscriptions par des spécialistes du ministère de la Culture afin de les mettre à l’abri, dans l’attente d’une éventuelle réhabilitation de la kasbah ?
Cette recommandation s’applique également aux éléments en bois encore visibles (poutres et larges planches) dont certains ne tiennent que par miracle. Ces pièces résistent péniblement au temps et aux éléments, mais pour combien de temps encore ? Existe-t-il des études scientifiques sur leur essence et leur conservation ?

Une longrine en cèdre reliant les murs afin de renforcer la rigidité de la structure
Sur la photo 3, on remarque une longrine en cèdre reliant les murs afin de renforcer la rigidité de la structure. Ces murs sont édifiés en pierres de taille régulière, généralement disposées à plat. Les éléments d’une assise supérieure reposent sur les joints de chaux, particulièrement épais, de l'assise inférieure.
Pour continuer vers la Chaouia toute proche, Doutté et son équipe, quittèrent Boulaouane par le gué de Mechra el-Karma. C’est là, écrivait-il, que le Makhzen avait projeté de construire un pont sur le fleuve ; toutefois, rien ne fut entrepris, si ce n'est l'abandon d'un certain nombre de pierres sommairement taillées qui devaient sans doute servir à l'ouvrage.
L’urgence d’une sauvegarde
Enfin, l’attention est attirée encore une fois sur le sort de cette belle kasbah qui a défié le temps. À part sa superbe façade, son intérieur délabré mérite une sauvegarde urgente. Ceci a été demandé depuis des années mais rien n’est fait. Qu’est-ce que Boulouane sans sa kasbah ? Alors que l'identité de Boulaouane est indissociable de sa forteresse. Ce patrimoine jouit d'une renommée mondiale, comme je l’ai souligné dans mon ouvrage, paru en 2025, consacré à cette région qui, il y a un siècle, inspira l’œuvre Citadelle d’Antoine de Saint-Exupéry.