Tribune : La modernité sans âme – Par Mustapha Hmimmou

Tribune : La modernité sans âme – Par Mustapha Hmimmou

Dans cette tribune, Mustapha Hmimmou relit l’actualité du monde à la lumière de la pensée de Mohamed Asad

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Dans cette tribune, Mustapha Hmimmou relit l’actualité du monde à la lumière de la pensée de Mohamed Asad, intellectuel du XXᵉ siècle, dont l’œuvre se penche sur les impasses de la modernité occidentale. Face aux guerres, aux violences de masse, à la domination technologique et à la marchandisation du vivant, l’auteur convoque la lecture prophétique que Mohamed Asad proposait dès les années 1930: celle d’une civilisation techniquement brillante mais spirituellement aveugle, assimilée à la figure du Dajjal, symbole d’une puissance fascinante et trompeuse.

Mustapha HMIMOU

Avec l’affaire Epstein, la guerre en Ukraine, les bombardements aveugles sur Gaza, les tensions récurrentes et meurtrières au Moyen Orient, la guerre économique globalisée qui risque d’être une guerre tout court, la résurgence de l’extrême droite désignant à nouveau  des minorités ethniques ou cultuelles comme boucs émissaires au mépris des droits de et d’autres phénomènes tout aussi inquiétants, l’Occident occupe aujourd’hui le devant de la scène médiatique et des réseaux sociaux. Cette omniprésence conflictuelle rappelle, de manière troublante, la vision critique de la modernité occidentale que Mohamed Asad formulait déjà entre les deux guerres mondiales.

Leopold Weiss (1900-1992), Muhammad Asad était un intellectuel austro-hongrois d’origine juive, converti à l’islam à l’âge de vingt-six ans. Voyageur infatigable, journaliste, érudit et diplomate, il marqua le XXᵉ siècle par sa critique du matérialisme occidental et par sa capacité exceptionnelle de journaliste à faire la comparaison lucide entre l’Orient et l’Occident, traduisant et transmettant des idées, des expériences et des visions d’une culture à l’autre.

Son œuvre L’Islam à la croisée des chemins demeure l’une des tentatives les plus pénétrantes de lecture spirituelle de la modernité. Publié initialement à Delhi et Lahore en 1934, puis réédité par Dar al-Andalus en 1982 avec une note additionnelle de l’auteur, ce livre constitue un plaidoyer adressé aux musulmans afin qu’ils évitent d’imiter aveuglément les formes et les valeurs sociales occidentales, et qu’ils s’efforcent plutôt de préserver leur héritage islamique — héritage qui fut jadis à l’origine du phénomène historique et multiforme que l’on qualifie à juste titre de civilisation musulmane. Asad dédiait cet ouvrage à la jeunesse musulmane de tous les temps, dans l’espoir qu’il lui soit utile.

Il y exposait notamment sa vision pessimiste de l’Occident, qu’il connaissait intimement dès le début du siècle dernier. L’occasion lui en fut donnée dans les années trente, à la grande mosquée de Médine. En présence du cheikh Ibn Bulayhid, un bédouin lui posa une question simple mais redoutable : pourquoi les franjis — terme arabisé hérité des Francs des croisades pour désigner les Européens — semblent-ils si peu se préoccuper de Dieu ?

La réponse d’Asad ne se limita pas à une remarque circonstancielle. Selon lui, la modernité occidentale ne pouvait être comprise qu’à la lumière d’une prophétie majeure de l’islam : celle du Dajjal, le grand Trompeur annoncé par le Prophète (SPL).

Le Dajjal, décrit comme borgne mais doté de pouvoirs extraordinaires, incarnait pour lui le modèle même d’une civilisation fascinante dans ses prouesses, mais trompeuse dans son essence. Il entendrait ce qui se dit aux confins de la terre, verrait des événements se produire à des distances infinies, parcourrait le monde en quelques jours, ferait surgir les richesses du sol, commanderait à la pluie et à la végétation, prolongerait la vie et sèmerait la destruction par la guerre. Face à ces prodiges, ceux dont la foi est fragile finiraient par le prendre pour une divinité, tandis que les croyants lucides reconnaîtraient en lui une imposture.

Pour Mohamed Asad, cette figure apocalyptique correspondait de façon saisissante à la civilisation technique moderne. Borgne, car incapable de percevoir la dimension spirituelle de l’existence, elle ne voit qu’à travers le prisme du progrès matériel. Ses inventions permettent à l’homme de voir et d’entendre au-delà de ses limites naturelles, de parcourir le globe à une vitesse inimaginable, de contraindre la nature à livrer ses ressources et de prolonger la vie grâce à la médecine. Mais ces mêmes prouesses servent aussi à détruire, notamment par une guerre toujours plus scientifique. Éblouis par ces succès, beaucoup finissent par vouer au progrès une forme de vénération quasi religieuse.

Asad observait que l’Occident avait depuis longtemps perdu toute innocence et toute intégration intérieure avec la nature. L’homme moderne, isolé et sceptique, cherche à dominer la vie par des moyens extérieurs, multipliant les machines comme autant d’alliés artificiels. Chaque invention étend ses capacités, mais engendre aussi de nouveaux besoins, de nouvelles peurs et de nouveaux dangers. La machine, censée protéger et enrichir l’existence, se mue alors en une divinité d’acier exigeante, un Moloch dévorant.

Derrière l’accélération fulgurante de la technique, Asad discernait non seulement un accroissement du savoir, mais surtout un désespoir spirituel profond. Privée d’une orientation religieuse authentique, la civilisation occidentale n’a pas su rétablir un équilibre harmonieux entre les besoins matériels et les exigences de l’âme. Elle a rejeté son ancienne éthique sans parvenir à la remplacer par un autre cadre moral cohérent. Elle a perfectionné l’art de l’organisation, mais demeure incapable de maîtriser les forces qu’elle a elle-même libérées, au point que les possibilités presque illimitées de la science s’accompagnent d’un chaos mondial.

À ses yeux, le Coran décrivait déjà cette condition dans une image saisissante :
« Ils ressemblent à quelqu’un qui a allumé un feu ; puis, quand celui-ci a éclairé ce qui l’entourait, Dieu leur a retiré leur lumière et les a laissés dans des ténèbres où ils ne voient plus : sourds, muets, aveugles, incapables de revenir en arrière » (Coran, 2:17-18).

Ainsi, pour Mohamed Asad, l’Occident, qui s’était autrefois donné pour mission d’évangéliser le monde au nom du christianisme, s’est progressivement tourné vers une nouvelle religion : celle du mode de vie matérialiste. On y proclame que les problèmes de l’humanité trouveront leur solution dans les usines, les laboratoires, les algorithmes et les bureaux de statisticiens. Mais derrière cet optimisme, affirmait-il, se cache une réalité plus sombre : l’instauration progressive du règne du Dajjal.

Si Asad avait vécu jusqu’à notre époque, n’aurait-il pas vu dans l’intelligence artificielle, les réseaux mondiaux abolissant le temps et l’espace, la manipulation du vivant et la marchandisation totale de l’existence une confirmation éclatante de son intuition des années trente ? Il aurait sans doute affirmé que le Dajjal s’est imposé plus que jamais : une civilisation fascinante, apparemment toute-puissante, mais spirituellement borgne, où l’homme risque d’adorer ses propres créations techniques comme des divinités modernes.

Et dans ce monde aveuglé par sa propre puissance, les bombardements sur Gaza auraient constitué, à ses yeux, l’un des signes les plus criants de cette dérive : des enfants massacrés, des écoles et des hôpitaux détruits, des populations privées d’eau et de nourriture. Une technique sophistiquée, fruit d’un savoir raffiné, détournée au service de la mort, révélant jusqu’où l’humanité peut perdre son âme en poursuivant l’illusion du progrès.

Pourtant, au milieu de ces ténèbres, s’élève une lueur d’espoir inattendue : celle des peuples, y compris en Occident, qui se lèvent par millions contre l’injustice. Comme si, dans la clameur des consciences éveillées, se dessinait déjà la preuve que l’humanité n’est pas irrémédiablement condamnée aux monstruosités de l’aveuglement.