Un mariage et quatre enterrements – Par Youssef Aït Akdim

Un mariage et quatre enterrements – Par Youssef Aït Akdim

© Mosa’ab Elshamy

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Cinq semaines après la finale de la CAN 2025, la fête annoncée a cédé la place à un silence lourd et pesant... l’euphorie collective s’est dissipée, laissant place à une introspection silencieuse. Dans une chronique au ton ironique et lucide, Le Chroniqueur Maure, Youssef Aït Akdim dissèque les lendemains d’une fête nationale pensée comme une démonstration de puissance, et dont l’issue sportive a ouvert une séquence plus complexe, entre désillusion, diplomatie et politique intérieure.

Youssef Aït Akdim

Le Chroniqueur Maure

C’est un film acide, légèrement mélancolique et so british : Quatre mariages et un enterrement. Sorti en 1994, on y voit Charles (Hugh Grant) passer par tous les états de la comédie romantique, du rire aux larmes. Un tour de force. Vue de Rabat, cinq semaines après une finale perdue, la CAN 2025 a produit quelque chose d’analogue, mais dans un ordre inversé.

Le mariage d’abord

On ne peut pas comprendre ce qui a suivi sans mesurer l’ampleur de ce que le Maroc avait décidé de célébrer. La Coupe d’Afrique des nations était à la fois une déclaration d’amour unilatéral et un geste de souveraineté festive. Un mariage à la marocaine (j’emprunte la métaphore au politiste Mohammed Tozy). Les stades rénovés ou construits de neuf, les infrastructures, le dispositif sécuritaire, la cérémonie d’ouverture, la ferveur. Tout renvoyait à une vitrine et à une démonstration de capacité adressée simultanément au continent africain, aux partenaires européens, et aux Marocains eux-mêmes. On s’était endettés, comme on s’endette pour un mariage. Comme on loue la salle la plus grande. Comme on commande le traiteur le plus chic. On avait promis la “plus belle CAN de l’histoire”. Elle l’a été, d’ailleurs, jusqu’à un certain point. Maisle ballon est indifférent aux milliards investis et aux récits

On ne peut pas comprendre ce qui a suivi sans mesurer l’ampleur de ce que le Maroc avait décidé de célébrer

 Enterrement #1 : la performance sportive comme validation. Depuis l’épopée qatarie du Maroc en 2022, la victoire avait quitté le terrain sportif pour devenir une preuve. La preuve que le modèle d’un développement autoritaire, centralisé et à budget illimité donnait des résultats tangibles sur un rectangle de pelouse. Cette CAN devait confirmer, elle devait être le sceau définitif apposé sur un récit de montée en puissance. La victoire à la maison, avouons que le scénario avait une élégance narrative indéniable. Mais encore une fois, le football ne se soucie pas de l’élégance narrative. Les Lions de l’Atlas ont été investis d’une responsabilité trop lourde pour onze hommes et un ballon. Et quand cette machine de légitimation s’est retrouvée sans carburant, après le coup de sifflet final, on a oublié la thèse.

Enterrement #2 : le mythe de la copropriété heureuse

Depuis le retour du Maroc au sein de l’Union Africaine en 2017, le royaume semblait cueillir les fruits d’un travail long et minutieux visant à reconstruire une présence continentale crédible et respectée. Investissements, corridors bancaires, partenariats religieux, bourses universitaires etc. En quelques heures, les réseaux sociaux marocains ont fracassé cet édifice fragile. “Ce continent ne nous mérite pas” Le dédain pour les voisins de la copropriété “Afrique” est apparu au grand jour. Des mots fâcheux ont été échangés. Alors oui, la diplomatie de la patience ne s’effondre pas en une nuit, mais elle se fissure. Et les fissures, dans les relations entre États, coûtent cher à réparer. Le communiqué du roi Mohammed VI est à relire dans ce contexte. La tenue, dans la foulée, de la commission mixte Maroc-Sénégal aussi.

Enterrement #3 : la redevabilité sportive et politique

Cinq semaines après, on ne sait toujours pas si le sélectionneur Walid Regragui reste ou s’il part. La Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) a publié deux communiqués faméliques et sur des points de détail. Sur le fond, cette communication ne répond à rien. Aucun bilan sportif. Rien – et c’est plus grave – sur les dépenses engagées, l’avenir des installations sportives, la suite des évènements. Cette absence de redevabilité est une réponse éminemment politique. Elle dit que seule la victoire est digne d’intérêt, et que les déconvenues ne se discutent pas. En tout cas, pas sous la pression publique.

(c) Mosa'ab Elshamy

Enterrement #4 (ou peut-être pas) : la mise en orbite d’un champion

La fusée Fouzi Lekjaa était prête à décoller. Président de la FRMF depuis 2014, ministre du Budget depuis 2021, maître d’œuvre d’une ambition footballistique, homme de dossiers et des relations qui comptent, sa trajectoire pointait vers quelque chose de plus grand. La victoire à domicile devait être le tremplin. La fusée était sur le pas de tir. Elle attendra. Lekjaa est toujours président de la Fondation Maroc 2030. Cet enterrement-là mérite donc d’être nuancé. Les fusées ne se lancent pas toujours à la première tentative. Il y a parfois des reports, des ajustements techniques, de nouvelles fenêtres de lancement.
Et les reports, dans la politique marocaine, ont leur propre logique, leur propre tempo.

Conclusion (certaine celle-là):

Le mariage a eu lieu. La fête était presque parfaite. Et les factures arrivent, comme elles arrivent toujours.

Un mariage et quatre enterrements – Par Youssef Aït Akdim