société
Une patrie qui vit en nous... et une autre où nous vivons – Par Hicham Alaoui
À travers ces interactions, les frontières physiques s’effacent peu à peu au profit d’un réseau vivant de relations, d’échanges et d’appartenance partagée, rappelant que la patrie ne se limite pas à un territoire, mais se retrouve aussi dans les attaches que nous continuons de cultiver, ici et ailleurs.
Entre mémoire intime et réalités migratoires, les Marocains du monde portent une double appartenance : une patrie qui vit en eux, nourrie de souvenirs, de langue et de culture, et une autre où ils vivent, où ils contribuent et s’affirment. Hicham Alaoui, écrivain et critique, s’arrête dans cette tribune sur les expressions et les effets de ce vécu fait d’une intensité particulière chez celles et ceux qui portent une identité hybride, née de l’appartenance à plusieurs patries, cultures et systèmes de valeurs.

Par Hicham Alaoui
Alors que nos compatriotes Marocains du Monde regagnent leurs pays d’accueil, après un été de ressourcement et de liens retrouvés au pays, il est essentiel de rappeler que la patrie ne se résume pas à un passeport ou à des papiers d’identité. Elle vit dans notre mémoire et notre imaginaire, s’ancre dans nos souvenirs, se mêle à nos rêves et à nos nostalgies. La patrie coule dans nos veines, imprègne nos sens et nos pores de ses saveurs, de ses couleurs et de ses parfums. Elle est ce précieux refuge intérieur auquel nous nous raccrochons dans les moments de fragilité et de rupture, ici comme ailleurs.
Des attaches, loin de se dissoudre avec le retour aux pays d’accueil, continuent de se tisser et de se renforcer au fil du temps. Ils se manifestent dans les gestes du quotidien, les traditions perpétuées au sein des familles, la transmission de la langue, de l’humour et des récits du Bled, et dans cette capacité singulière à faire dialoguer passé et présent. Même éloignés géographiquement, nos compatriotes portent avec eux une part de leurs Douars ou Quartiers, qui s’invite dans leurs choix, leurs engagements et leurs projets. La mémoire du pays d’origine demeure ainsi une sorte de cordon ombilical, invisible mais solide, reliant les générations et entretenant la continuité de l’expérience culturelle et humaine.
Ces attaches persistantes se nourrissent également de la communauté et de la solidarité entre Marocains du monde. Qu’il s’agisse de soutenir des initiatives sociales, culturelles ou éducatives, de contribuer à des projets de développement local ou de partager des savoirs et des expériences, la diaspora reste un vecteur actif de rapprochement et de coopération. À travers ces interactions, les frontières physiques s’effacent peu à peu au profit d’un réseau vivant de relations, d’échanges et d’appartenance partagée, rappelant que la patrie ne se limite pas à un territoire, mais se retrouve aussi dans les attaches que nous continuons de cultiver, ici et ailleurs.
Ce lien intime, parfois paradoxal, avec le pays natal ou d'origine traverse l’expérience des migrants, des expatriés et des naturalisés issus de sociétés postcoloniales, longtemps façonnées par l’idéal d’harmonie et d’unité. Il se vit avec une intensité particulière chez celles et ceux qui portent une identité hybride, née de l’appartenance à plusieurs patries, cultures et systèmes de valeurs. Pour beaucoup, la création, l’art et l’écriture deviennent des ponts franchissant les frontières visibles et invisibles, ouvrant la voie vers d’autres langues, goûts, civilisations, lieux et époques.
Dans cette perspective, l’écrivain ou l’artiste exprime mieux que quiconque le rêve d’une patrie idéale : un espace commun où tous les individus et toutes les communautés trouvent refuge pour leurs aspirations, indépendamment de leur résidence, de leur nationalité, de leur proximité ou de leur éloignement. Une patrie qui dépasse les logiques de gain et de perte, et qui s’élève au-dessus des clivages pour offrir un horizon d’ouverture, de partage, de tolérance et de paix, accueillant la diversité sans volonté d’assimilation, de domination ou d’exclusion.
Mais, malheureusement, ce rêve se heurte aujourd’hui à une réalité préoccupante : dans plusieurs pays européens, on assiste à une montée des discours nationalistes radicaux et identitaires, alimentés par la peur de l’autre. Ces mouvements exploitent les tensions sociales et les incertitudes économiques pour imposer l’illusion d’une “identité de souche”, au détriment de la culture du vivre-ensemble. Ils sapent les fondements mêmes de la reconnaissance mutuelle et de la coexistence pacifique, attisant la haine envers les étrangers et les minorités religieuses.
Face à ce contexte, les Marocains du monde ne sont plus ce prolétariat silencieux qui a marqué les décennies du siècle précédent en accompagnant la croissance économique des pays d’accueil. Ils forment aujourd’hui une diaspora dynamique, créative et force de proposition. Leur richesse culturelle, leur diversité et leur contribution à la production d’élites politiques, intellectuelles et artistiques font d’eux des acteurs clés des sociétés où ils vivent. Ce potentiel est plus que jamais nécessaire pour bâtir des ponts entre les cultures et incarner cet équilibre subtil entre la patrie où nous vivons... et celle qui vit en nous.