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Violences faites aux femmes : Passer d’une pandémie silencieuse à une parole libérée - Par Amina Bouayach
« Nous savons toutes et tous que la transformation numérique a ouvert de vastes espaces de connaissance, de participation et d’innovation. Mais elle est devenue, simultanément, un terrain où s’inventent de nouvelles formes d’exclusion et de discrimination, un espace où la violence adopte des visages inédits. » (Amina Bouayach)
Le Conseil national des droits de l’Homme a lancé à Rabat une vaste campagne pour lutter contre la violence numérique visant les femmes et les filles. Face à une menace devenue structurelle dans l’espace virtuel, le CNDH appelle à une mobilisation nationale, à une meilleure prévention et à un encadrement juridique renforcé. Amina Bouayach, présidente du CNDH cadre dans ce texte les objectifs d’une campagne au long cours contre une pandémie silencieuse qui progresse dans les espaces numériques, frappant femmes et jeunes filles avec une violence nouvelle, invisible et persistante.
L’ampleur et la nature corrosive des violences véhiculées par les plateformes numériques, la révolution technologique, la vitesse de diffusion des contenus et la porosité des frontières numériques ont fait de ces violences l’un des phénomènes les plus graves en matière de droits humains (Amina Bouayach)
Une pandémie silencieuse menace notre société à travers l’espace numérique
Dans cet esprit, le Conseil inaugure une campagne contre les violences faites aux femmes et aux filles, prolongeant un engagement constant visant à élargir le cercle des soutiens et des acteurs mobilisés contre l’une des violations les plus graves des droits fondamentaux. Ces violences, amplifiées par la révolution technologique et la multiplicité de ses formes, génèrent des défis profonds qui touchent à la dignité, à la vie privée, ainsi qu’à la sécurité physique et psychologique des femmes et des jeunes filles.
Nous faisons aujourd’hui face à une forme croissante de violence numérique qui cible les femmes et les filles de manière disproportionnée. Une violence d’autant plus dangereuse qu’elle s’appuie sur ses propres caractéristiques : rapidité de diffusion, permanence, renouvellement constant, capacité à franchir les frontières et intrusion dans les espaces les plus intimes des victimes. Les répercussions dépassent largement le monde virtuel pour peser sur le quotidien, comme l’ont démontré les observations menées par le Conseil.
L’ampleur et la nature corrosive des violences véhiculées par les plateformes numériques, la révolution technologique, la vitesse de diffusion des contenus et la porosité des frontières numériques ont en effet fait de ces violences l’un des phénomènes les plus graves en matière de droits humains.
Briser l’impunité et renforcer la protection
La campagne de cette année s’inscrit dans la continuité de celle lancée en 2022, qui avait mis en avant la nécessité de signaler les violences et de lutter contre l’impunité, révélant que « la violence et l’injustice annihilent la volonté humaine des femmes ».
Son rapport a mis en lumière des obstacles juridiques et procéduraux limitant l’efficacité du signalement et de la réparation, appelant à un cadre légal clair et global, adapté aux spécificités des violences facilitées par la technologie. Ce cadre doit garantir une protection renforcée des victimes et restaurer leur confiance dans les mécanismes de prise en charge.
Nous savons toutes et tous que la transformation numérique a ouvert de vastes espaces de connaissance, de participation et d’innovation. Mais elle est devenue, simultanément, un terrain où s’inventent de nouvelles formes d’exclusion et de discrimination, un espace où la violence adopte des visages inédits.
Cette violence exploite chaque outil technologique pour se réinventer sous des formes plus complexes et plus destructrices : cyberharcèlement, menaces, chantage, traçage numérique, piratage, diffamation, intimidation, diffusion d’images ou de données personnelles sans consentement, discours de haine misogynes, jusqu’aux pratiques émergentes comme le deepfake, les campagnes coordonnées de harcèlement ou le ciblage des journalistes, militantes et responsables politiques.
Cette année, la campagne se déplace du terrain de l’analyse vers l’action de proximité. Sensibiliser aux risques numériques et offrir un accompagnement juridique deviennent une nécessité urgente, non seulement pour prévenir les violences, mais aussi pour permettre aux victimes de reconnaître que ce qu’elles subissent est une violence réelle, portant atteinte à leurs droits fondamentaux, constituant un crime puni par la loi, et que le signalement en est une étape essentielle.
Mettre fin au silence : aller à la rencontre des victimes
Le danger le plus redoutable qui accompagne la violence numérique est le silence des victimes. Un silence nourri par la peur, la stigmatisation, la pression sociale et parfois une faible confiance dans les mécanismes de protection.
C’est pourquoi la campagne contre cette pandémie silencieuse adopte cette année de nouveaux outils fondés sur la proximité avec les citoyennes et les citoyens, afin de briser ce silence et d’apporter un soutien concret.
Elle prévoit :
- Une caravane parcourant 12 régions et 12 villes en 16 jours pour écouter, orienter et encourager le signalement.
- Un espace interactif décliné en trois lieux centraux de la capitale : Mahaj Ryad, la place du Parlement et la gare d’Agdal.
- Des outils pédagogiques simples pour favoriser l’interaction avec tous les publics.
Les témoignages de femmes et de jeunes filles ayant entrepris des démarches de réparation ont révélé une souffrance psychologique durable, des pertes professionnelles et familiales, des atteintes à la vie privée et à l’intégrité du corps et de l’image, une baisse de confiance en soi et en autrui, conduisant parfois à l’isolement ou au retrait des espaces physique et numérique.
L’ambition du Conseil National de Droits de l’Homme ne se limite pas à affronter la violence après sa survenue. Elle vise aussi la prévention, l’élévation du niveau de conscience collective et le développement de compétences numériques responsables au sein de toutes les catégories sociales.
Cette responsabilité partagée reflète le principe essentiel de diligence requise, assumé conjointement par les institutions nationales, les autorités publiques, la société civile et les plateformes numériques.
Notre rencontre aujourd’hui et notre campagne s’inscrivent au cœur de cet engagement : renforcer la mobilisation collective et institutionnelle face à une violence bien réelle, même si elle s’exerce dans l’espace virtuel.
L’objectif premier est de passer d’une pandémie silencieuse à une parole libérée et à une volonté sociale ferme qui ne tolère plus aucune forme de violence envers les femmes et les filles.