société
« Vous n’êtes pas sans savoir », une élégance entre clarté apparente et opacité réelle -Par Abdelfattah Lahjomri
« Vous n’êtes pas sans savoir », la formule, prononcée avec une assurance feutrée, crée une illusion de transparence, sans jamais lever le voile sur la réalité
À travers la dissection d’une formule apparemment anodine – « vous n’êtes pas sans savoir » –, Abdelfattah Lahjomri dévoile les mécanismes subtils d’un langage qui feint la clarté tout en organisant l’opacité. Et interroge la manière dont certains discours substituent la suggestion à l’explication et la posture à la vérité, révélant une pratique maîtrisée de l’ambiguïté plutôt qu’un simple défaut de compréhension, une esquive phraséologique du réel parée d’une élégance rhétorique.

Abdelfettah Lahjomri
Que veut réellement dire un locuteur sûr de lui lorsqu’il entame son propos par la formule : « vous n’êtes pas sans savoir » ou « comme il ne vous échappe pas » ? S’agit-il d’une introduction à une idée claire, ou d’un voile élégant tiré avant d’engager une esquive ? Pourquoi cette expression donne-t-elle, à chaque occurrence, l’impression d’anticiper la compréhension au lieu de la construire, de supposer un savoir partagé plutôt que d’apporter une connaissance réelle ? Est-elle le signe d’une confiance dans l’intelligence de l’auditoire, ou une manière d’éviter l’explication et la mise en cause ? Et surtout, qu’est-ce qui, au fond, ne nous échappe pas : le contenu du discours, ou l’artifice rhétorique qui s’y dissimule ? Sommes-nous face à un langage qui cherche à révéler, ou à un langage qui a appris à faire passer l’ambiguïté pour de la gravité ?
Quand le locuteur commence là où la vérité s’achève
Lorsqu’un orateur ouvre son discours par « comme il ne vous échappe pas », il ne s’agit que rarement de dévoiler ce qui était caché. Il s’agit bien plus souvent d’inaugurer une nouvelle séquence de répétition élégamment formulée. Cette tournure rhétorique toute faite confère au locuteur une posture d’omniscience, tout en le dispensant de l’effort d’explication, de la rigueur de nommer les choses, et de la responsabilité de dire la vérité sans fard. En apparence, elle inclut les auditeurs dans une connaissance partagée ; en profondeur, elle sert surtout à contourner l’explication, à éviter la précision, et à éluder la vérité dans sa forme directe.
Cette phrase accorde au locuteur l’allure de celui qui sait, sans l’obliger à produire un savoir à la hauteur de cette certitude affichée. Le paradoxe est qu’elle surgit souvent dans des contextes où bien des choses demeurent obscures, non par hasard, mais du fait d’une opacité organisée. Dès lors, « vous n’êtes pas sans savoir » apparaît comme une formule officielle d’exonération de la transparence. Elle revient à dire : vous savez déjà, inutile de préciser, alors même que le problème réside précisément dans le fait que ce qui devrait être clair reste obscur, et que ce qui devrait être dit sans détour se trouve enfoui sous des couches de verve glacée.
Cette expression porte également une forme subtile de condescendance polie. Elle s’adresse au public comme à un destinataire qu’il convient d’envelopper d’un langage soigné, qui adoucit l’apparence du propos tout en laissant son fond inchangé. Prononcée avec une assurance feutrée, elle crée une illusion de transparence, sans jamais lever le voile sur la réalité ; elle ne révèle pas, elle recouvre, sous les atours d’une élégance verbale.
Que dissimule celui qui dit « comme il ne vous échappe pas » ?
Ainsi, cette formule n’est pas une simple entrée en matière. Elle traduit une préférence pour le prestige au détriment de la clarté, pour la suggestion plutôt que pour l’explication, et pour la protection du locuteur face à toute remise en question, plutôt que pour le respect de l’auditeur. Élégante dans sa forme, elle demeure pauvre dans son contenu, assurée dans son ton, mais fragile dès lors qu’on lui demande de répondre à une véritable exigence de vérité.
Lorsque quelqu’un commence son propos par « comme il ne vous échappe pas », il faut souvent s’attendre à une reformulation de ce qui a été longtemps dissimulé jusqu’à en perdre sa substance, puis réintroduit au moment opportun, vidé de son sens. Cette phrase donne l’illusion d’éclairer, tout en dispensant celui qui la prononce d’expliquer. Elle entre dans la salle avec prestance, soignée dans son intonation, droite dans sa posture ; mais, en réalité, elle ne porte de connaissance que l’enveloppe, et de franchise que ce qu’il faut pour en différer encore l’avènement.
En apparence, la formule donne l’impression d’associer noblement les auditeurs à un savoir partagé, comme si le locuteur leur prêtait d’emblée une conscience préalable et une connaissance déjà constituée. Elle signifie, implicitement : vous savez déjà, il n’est donc pas nécessaire d’expliquer. Or, la réalité est bien souvent tout autre : ce qui manque aux gens, c’est un discours qui respecte suffisamment leur intelligence pour nommer les choses telles qu’elles sont, sans détours ni artifices. Le paradoxe, le plus amer sans doute, est que cette expression prospère précisément dans les milieux où l’on s’emploie à dissimuler la vérité derrière un voile de langage soigné. On y atténue les faits, on rebaptise les erreurs, on présente les crises comme de simples « défis », on transforme l’impuissance en « phase délicate », on habille les retards sous les traits d’une « progression » maîtrisée, comme si le changement des mots pouvait, à lui seul, réparer ce que les faits ont abîmé. Là, l’opacité devient partie intégrante de la structure même du discours : un mode de gestion, un instrument de contrôle, une technique raffinée de répartition équitable de l’ambiguïté.
Une clé dorée pour une porte vide
Dans ce contexte, la formule ressemble parfois à une clé dorée ouvrant une porte qui ne mène nulle part. Elle déploie une tonalité, mais pas de sens. Elle confère au locuteur l’allure de celui qui sait, sans l’obliger à transmettre un véritable savoir, et assigne à l’auditeur le rôle de témoin sans lui accorder le droit d’un véritable questionnement. C’est une entrée en matière idéale pour un discours qui privilégie la prestance à la vérité. Car, dans cette rhétorique, il n’est pas nécessaire de dire quelque chose de clair ; il suffit de dire l’indistinct d’une manière qui empêche qu’il paraisse vide.
La formule porte également une dimension théâtrale que l’oreille ne manque pas de percevoir. Le locuteur ne l’emploie pas parce qu’il est assuré du savoir de son public, mais parce qu’il souhaite se placer lui-même dans la position de celui qui détient le savoir et le distribue selon un rythme maîtrisé. Il s’agit d’un geste inaugural qui lui confère une autorité gratuite : celle du ton, non celle de la pensée. À force de répétition, « vous n’êtes pas sans savoir » cesse d’être une simple ouverture pour devenir un indice presque certain que la vérité arrivera tardivement, si tant est qu’elle arrive. Ce n’est pas une entrée vers la clarté, mais le signe précoce d’un discours davantage soucieux de la cohérence de sa forme que de l’accès au fond des choses.
Un discours qui surplombe sans jamais atteindre
Que reste-t-il alors de cette expression, en apparence anodine et familière ? Est-elle une simple formule d’usage, ou bien la clé d’un système discursif qui préfère l’allusion à la franchise, et la solennité à la clarté ? Si le locuteur suppose d’emblée que rien ne nous échappe, pourquoi ce qui nous importe le plus demeure-t-il plongé dans le brouillard ? Et pourquoi le discours, à mesure qu’il se fait plus élégant, semble-t-il de moins en moins capable de dire les choses telles qu’elles sont ?
N’est-ce pas, au fond, ce qui trahit le plus cette formule : révéler, malgré elle, que l’opacité n’a jamais été le signe d’un déficit de compréhension chez les auditeurs, mais bien une compétence maîtrisée par ceux qui savent en organiser la gestion ?
Réfléchissons-y, et à une prochaine méditation.