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Ce que révèle le champ sémantique du football 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader
Les scènes de sacrifice, de communion familiale et de revendication identitaire rappellent que l'appartenance nationale ne se laisse pas enfermer dans le seul critère du lieu de naissance
Au-delà des performances sportives des Lions de l’Atlas, le football apparaît comme un révélateur des grandes mutations contemporaines des identités nationales, des diasporas et de la mondialisation. Dans cette seconde partie de sa chronique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader montre comment les images des internationaux marocains, souvent nés en Europe, construisent un puissant récit de fidélité, d’appartenance et de sacrifice, tout en mettant en lumière les contradictions des débats européens sur la double nationalité. En mobilisant les apports de la sémiotique, de la sociologie et de la géopolitique du sport, il fait du football un observatoire privilégié des tensions et des recompositions qui traversent les sociétés contemporaines.

Mohamed Benabdelkader
Les images des joueurs marocains nés en Europe - corps meurtris après l'effort, visages marqués par le sacrifice ou étreignant chaleureusement leurs mères - constituent de puissants condensés symboliques. Elles superposent plusieurs registres de sens, celui du don de soi et de l'abnégation, celui d'une identité pleinement assumée au-delà du lieu de naissance, celui d'une appartenance nationale librement revendiquée et, plus largement, celui d'une expérience diasporique élevée au rang du symbole de loyauté, d'engagement et de fidélité à une communauté d’origine.
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Appartenance nationale au-delà du lieu de naissance
Ces scènes de sacrifice, de communion familiale et de revendication identitaire rappellent que l'appartenance nationale ne se laisse pas enfermer dans le seul critère du lieu de naissance. Elles soulignent en même temps la diversité des itinéraires biographiques qui caractérise l'équipe marocaine, une diversité qui, de manière révélatrice, ne fait pas toujours l'objet des mêmes lectures selon les contextes et les acteurs.
Plutôt que d’être appréhendée comme le reflet des dynamiques contemporaines de mobilité et des liens transnationaux qui caractérisent de nombreuses sélections nationales, cette diversité des trajectoires est parfois mobilisée pour introduire un doute implicite sur l’« authenticité » de l’équipe marocaine. Ce déplacement du regard, du terrain du jeu vers la « bi-nationalité » des joueurs, a ainsi eu pour effet de reléguer au second plan la qualité du projet sportif marocain et les mérites d’un parcours unanimement salué à l’échelle internationale.
Délégitimer le succès de l’autre pour atténuer sa propre déception
Il s’agit clairement d’un mécanisme discursif souvent utilisé dans le discours médiatique pour délégitimer le succès de l'autre. Dans le contexte de l'élimination humiliante de l'Espagne au Qatar face à un adversaire perçu comme inférieur, cette approche défensive et minimisante a servi à contextualiser (ou relativiser) la performance du Maroc : « Ce n'est pas un Maroc pur, mais une équipe multiculturelle qui puise ses talents en Europe.» C'était une manière d'atténuer la déception nationale et d'expliquer le résultat sans remettre en question la performance de La Roja elle-même.
C’est donc toujours le même schéma face à la frustration ou à la déception sportive, un match nul contre le Cap-Vert aujourd'hui, une élimination contre le Maroc hier, la presse et le débat public espagnols ont tendance à se focaliser sur les questions identitaires et symboliques, ou la composition de l'équipe adverse (double nationalité), tout en évitant une analyse plus rigoureuse de leur propre équipe.
Dans les deux cas, le football apparaît en Espagne comme un puissant révélateur, voire un amplificateur, de tensions plus profondes liées à l’identité, aux migrations et aux représentations de la nation. Alors que le Maroc a vécu et continue à vivre son parcours au Mondial comme un triomphe de sa diaspora, de la diversité de ses trajectoires et de son unité nationale, une partie de l’opinion espagnole l’a perçu - et continue parfois de le percevoir - à travers le prisme d’une interrogation plus troublante : « Pourquoi eux et pas nous ? ».
Pour saisir pleinement la portée de ces controverses, il convient de les replacer dans un cadre plus large. Elles ne renvoient pas uniquement au football ni même aux relations hispano-marocaines, mais reflètent des tensions plus profondes qui traversent plusieurs sociétés européennes confrontées aux transformations démographiques, à l’immigration récente et à la redéfinition des identités nationales dans des sociétés de plus en plus plurielles.
Penser le monde à travers le football
Lorsque le géopolitologue et fondateur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Pascal Boniface, consacre un ouvrage au Football et mondialisation, son ambition n'est pas d'élaborer une théorie du football en tant que pratique sportive autonome. Son projet consiste plutôt à mobiliser cet univers magique et singulier comme un révélateur des transformations du monde contemporain. Il ne s'agit pas tant de « penser le football » pour lui-même que de penser le monde à travers le football, en faisant de celui-ci un observatoire privilégié des dynamiques sociales, politiques et culturelles de notre temps.
Cette démarche repose sur l'idée que le football constitue un fait social total, au sens où il mobilise simultanément des dimensions économiques, identitaires, culturelles, géopolitiques et émotionnelles. À travers les migrations de joueurs, la circulation transnationale des capitaux, la médiatisation planétaire des compétitions ou encore la constitution d'un marché mondial du spectacle sportif, il reproduit et donne à voir les principaux mécanismes de la mondialisation elle-même. Mais il permet également de saisir la persistance, voire le renouveau, des appartenances collectives, en montrant comment les sélections nationales, les clubs et leurs communautés de supporters produisent et entretiennent des sentiments d'identification et de loyauté d'une remarquable intensité.
Dans cette perspective, le football apparaît comme un miroir des sociétés contemporaines et un puissant instrument d'intelligibilité du monde social. Chez Boniface, il est bien davantage qu'un simple objet de divertissement, il constitue un prisme analytique à travers lequel se révèlent les passions collectives, les constructions identitaires, les logiques de pouvoir et les multiples tensions qui traversent les sociétés humaines. Le terrain de football devient ainsi une scène privilégiée où se condensent, se donnent à voir et parfois s'exacerbent les grandes dynamiques de la mondialisation contemporaine.
Le football révèle ainsi un autre paradoxe de la mondialisation, alors même que les mobilités humaines et les trajectoires transnationales ont profondément transformé les modes d'appartenance, certains continuent de raisonner selon une conception exclusive et monolithique de l'identité nationale. Dans cette perspective, les appartenances multiples sont encore perçues comme des loyautés concurrentes plutôt que comme des identités complémentaires. Lamine Yamal constitue à cet égard un cas exemplaire. En portant le maillot de la sélection espagnole tout en assumant publiquement ses racines marocaines et équato-guinéennes, il donne à voir une réalité désormais largement répandue : celle d'individus capables d'articuler plusieurs héritages culturels sans que cette pluralité n'affecte leur engagement national.
Aux yeux de ses soutiens, il incarne un modèle d’intégration réussie, démontrant qu’il est possible de s’identifier pleinement à la nation que l’on représente sans renoncer à ses racines familiales, à l’instar de nombreux autres sportifs issus de parcours migratoires. Pour ses détracteurs, en revanche, cette pluralité d’appartenances est parfois interprétée comme le signe d’une gratitude insuffisante envers l’Espagne, voire d’une intégration inachevée ou d’une loyauté supposément partagée.
Identité nationale deux poids deux mesures
Cette divergence de perceptions révèle, au fond, la persistance de conceptions concurrentes de l’identité nationale : l’une, plus ouverte et inclusive, admet la coexistence de plusieurs appartenances, l’autre demeure attachée à une vision plus exclusive et homogénéisante de la nation et de la citoyenneté. Le football comme miroir de la société est donc un sport qui amplifie les débats sur le nationalisme, le multiculturalisme et les symboles. Des cas similaires (joueurs à double nationalité, gestes personnels) suscitent souvent des réactions similaires. Certains journalistes et utilisateurs des réseaux sociaux alimentent la polarisation médiatique pour des raisons idéologiques, tandis que d'autres le minimisent, le considérant comme un simple détail familial.
Cette polémique en dit plus long sur les divisions sociales en Espagne que sur le joueur lui-même, qui demeure l'un des plus grands espoirs du football mondial. Cependant cette même polémique resta marquée par une certaine sélectivité et un certain deux poids deux mesures dans la presse et les débats espagnols, même si ce phénomène n'est ni uniforme ni propre à l'Espagne. Le football moderne est mondialisé, et la double nationalité (ou les origines mixtes) est une réalité structurelle, et non un problème exceptionnel.
L’analyse de la situation avec des faits concrets, montre que l'Espagne a également fait appel à des joueurs nés à l'étranger. Historiquement, La Roja a compté des dizaines de joueurs internationaux nés hors du pays (plus de 40 recensés), des Argentins (Di Stefano...), des Brésiliens (Catanha, Donato, Marcos Senna, Diego Costa), des Guinéens (Ansu Fati), et bien d'autres. Nombre d'entre eux ont été naturalisés pour des raisons sportives. Personne n'a remis en question leur loyauté lorsqu'ils ont remporté des titres.
L'équipe de France contemporaine, se caractérise par une forte proportion de joueurs issus de l'immigration ou ayant des origines familiales africaines, caribéennes ou plus largement extra-européennes. Kylian Mbappé, Paul Pogba, N'Golo Kanté, Dayot Upamecano ou encore Jules Koundé, tous nés en France, entretiennent des liens familiaux profonds avec d'autres espaces géographiques et culturels. Cette diversité constitue indéniablement un atout démographique et sportif, largement issu des dynamiques migratoires et de l'histoire postcoloniale française. Lorsque les succès sont au rendez-vous, cette pluralité est fréquemment célébrée par les médias et le discours public comme l'expression d'une France ouverte, diverse et inclusive. En revanche, lors des défaites ou des contre-performances, elle peut devenir l'objet de questionnements plus ambigus, voire de remises en cause identitaires, certains discours réactivant alors le soupçon d'une appartenance nationale incomplète ou d'une intégration imparfaite.
La mobilisation des ressources diasporiques constitue aujourd'hui un avantage compétitif reconnu dans le football international. Plusieurs pays, du Maroc à la Belgique en passant par les Pays-Bas, ont su en faire un levier de performance sportive. Dans ces conditions, critiquer cette pratique uniquement lorsqu'elle bénéficie à l'adversaire, tout en en profitant soi-même, revient à adopter un raisonnement à géométrie variable qui peine à satisfaire les exigences de la cohérence et de l'honnêteté intellectuelles.
Les lions de l'Atlas et la métaphore des images
En réalité, toute cette polémique médiatique tend à occulter un phénomène plus profond : l'émergence d'un nouveau modèle diasporique marocain, fondé sur l'articulation entre appartenances multiples, fidélité aux origines et engagement national. Loin de constituer une anomalie identitaire, les parcours de ces joueurs témoignent de la capacité de la nation à se projeter au-delà de ses frontières et à mobiliser ses communautés transnationales comme une ressource symbolique et stratégique. Pour saisir toute la portée de cette transformation, rien n'est plus éclairant que les images des Lions de l'Atlas, qui se prêtent à une lecture sémiotique d'une remarquable richesse.
Une image de Neil El Aynaoui, milieu de terrain marocain né à Nancy en 2001, est particulièrement éloquente : le bandeau blanc entourant sa tête, taché de sang, les cheveux collés par la sueur. Dans une autre image, le maillot déchiré et le regard fixé vers l'avant composent la figure d'un corps meurtri mais indomptable. Cette mise en scène visuelle produit la perception d'un engagement total, où la souffrance physique devient le signe visible du sacrifice consenti pour le maillot national.
Les images d'Achraf Hakimi ou d'Ismael Saibari, saisies dans des moments de profonde émotion alors qu'ils enlacent leurs mères - l'un embrassant le front de la sienne, l'autre se réfugiant dans ses bras -, relèvent d'un registre symbolique différent, mais tout aussi puissant. Leur force réside précisément dans ce qu'elles connotent : la mère biologique y apparaît comme une métaphore de la mère patrie, une figure qui dépasse le seul cadre familial pour incarner les racines, la mémoire, l'origine et la protection. Les gestes de Hakimi et de Saibari peuvent ainsi être interprétés comme un double retour : un retour intime et affectif vers la mère qui les a élevés, mais aussi un retour symbolique vers le Maroc, terre d'origine de leurs parents et espace d'appartenance revendiqué. Ces images donnent à voir une identité qui se construit moins dans l'exclusivité des appartenances que dans leur articulation harmonieuse.
Stratégie de carrière et fidélité aux origines
Il convient toutefois de préciser que le choix des joueurs binationaux, nés en Europe et d'origine marocaine, de représenter le Maroc ne relève pas exclusivement du registre sentimental ou émotionnel. S'il est indéniable que les attaches familiales, le sentiment d'appartenance et la dimension identitaire jouent un rôle important, parfois même décisif, cette décision procède également d'une évaluation pragmatique des opportunités sportives et des perspectives de carrière. L'attractivité croissante du projet footballistique marocain, portée par ses ambitions sportives, la qualité de ses infrastructures, la stabilité de sa gouvernance et sa stratégie de développement, constitue désormais un facteur déterminant dans le calcul de nombreux joueurs binationaux. Le choix de porter le maillot national résulte ainsi d'une articulation complexe entre rationalité et affect, entre stratégie de carrière et fidélité aux origines. Autrement dit, l'engagement en faveur de la sélection marocaine ne saurait être réduit à un simple élan du cœur, pas plus qu'il ne peut être expliqué par une logique purement instrumentale. Il s’agit d’une option qui procède de la rencontre entre un attachement identitaire réel et un projet sportif crédible, capable d'offrir aux joueurs des perspectives de visibilité, de compétitivité et d'accomplissement professionnel.
Les clichés d'El Aynaoui dramatisent cette option déterminante : le corps abîmé par le jeu devient la preuve visuelle d’un engagement total, le maillot déchiré symbolise que l’on ne porte pas seulement les couleurs, on les incarne jusqu’à la destruction du vêtement. Ces images construisent ainsi un récit visuel dans lequel jouer pour la mère patrie apparaît comme un choix de combativité et de don de soi, où le sang et la sueur se mêlent dans une même grammaire du sacrifice. Celles de Hakimi et de Saibari prolongent ce récit sur un autre registre, en montrant comment l'amour filial et l'amour de la patrie s'entremêlent jusqu'à se confondre. Ensemble, ces images composent une puissante narration symbolique de la diaspora marocaine, où l'engagement national est présenté non comme le produit d'une naissance ou d'une géographie, mais comme l'expression d'une fidélité affective, mémorielle et identitaire librement assumée.
La charge sémantique de ces images est d'une remarquable portée diasporique. Elles s'adressent directement aux millions de Marocains établis à l'étranger, en particulier en Europe, en mettant en scène la figure d'un joueur « né ailleurs » mais animé d'un attachement profond au pays de ses origines. Le footballeur y apparaît comme une sorte de héros tragique et exemplaire, dont l'engagement sur le terrain prend les traits d'un combat héroïque, voire sacrificiel. Ces représentations visuelles contribuent ainsi à consolider le récit d'une fidélité affective et symbolique au pays d'origine, démontrant que l'appartenance nationale peut transcender les frontières géographiques et le lieu de naissance.
Ces images alimentent simultanément la fierté nationale au Maroc et le sentiment d'attachement au sein de la diaspora. Elles véhiculent un message implicite d'une grande force symbolique : l'amour de la patrie peut être suffisamment puissant pour survivre à la distance, aux générations et aux trajectoires migratoires. En filigrane, elles semblent dire : « Regardez jusqu'où peut aller le lien avec le pays d'origine. Regardez comment nous jouons avec tout ce que représente un gladiateur dans l’arène, la bravoure, le mépris de la douleur et la dignité dans l’adversité »
Le sang, la sueur, les corps meurtris, les étreintes maternelles et les gestes de tendresse filiale constituent autant de signes d'authenticité et d'engagement. Ils donnent à voir une appartenance qui ne se mesure ni à l'aune du lieu de naissance ni à celle de la résidence, mais à travers le don de soi, l'affect et la fidélité symbolique à une communauté d'origine. Le message implicite est puissant : nés en Europe, ces joueurs n'en demeurent pas moins profondément attachés au Maroc, pour lequel ils consentent l'effort, le sacrifice et l'engagement total.
Un nouveau modèle diasporique marocain
Ces images produisent effectivement un puissant effet d'identification, notamment auprès des jeunes générations de la diaspora. Elles suggèrent qu'il est possible d'être français, belge, espagnol ou néerlandais de naissance tout en se reconnaissant pleinement dans une marocanité vécue comme un héritage affectif et un engagement assumé. En ce sens, elles fonctionnent comme de véritables icônes contemporaines de l'identité marocaine diasporique.
Le match de football se transforme alors en une véritable allégorie de l'appartenance. Être marocain n'y apparaît plus comme le simple produit d'une naissance ou d'une géographie, mais comme une expérience vécue et incarnée, un lien de mémoire, d'affection et de fidélité qui s'exprime à travers le corps, l'émotion et le choix de l'engagement. Ces images donnent à voir une conception de l'identité nationale qui dépasse le territoire et les frontières administratives pour se déployer dans l'espace transnational de la diaspora.
À cet égard, Le Maroc constitue aujourd'hui l'un des exemples les plus aboutis de mobilisation de la diaspora sportive en Afrique du Nord. Nombreuse, solidement implantée dans plusieurs pays européens et progressivement intégrée dans une stratégie Royale de valorisation des compétences transnationales, cette diaspora est devenue un levier de performance sportive et de rayonnement symbolique. Au-delà du seul domaine du football, elle incarne l'émergence d'un nouveau modèle diasporique marocain, fondé non plus sur une relation de simple émigration ou de nostalgie du pays d'origine, mais sur une logique de double appartenance assumée, de circulation des compétences et de loyauté nationale transnationale.
Les Lions de l'Atlas en sont aujourd'hui la manifestation la plus visible : une équipe capable de transformer la pluralité des trajectoires migratoires en ressource stratégique et de faire de la diaspora un vecteur de puissance, de cohésion nationale et de projection internationale. L'expérience marocaine offre ainsi un cas d'étude particulièrement éclairant sur la manière dont les communautés diasporiques peuvent être converties en une ressource de puissance douce (soft power), capable de renforcer la visibilité internationale d'un pays, de consolider ses récits identitaires et de projeter une image positive bien au-delà de ses frontières.