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À Marrakech, l'Afrique reprend l'architecture de sa filière café : African Coffee Hub lance le Programme Régional
Conçu et présidé par Sanae Benabdelkhalek (Photo), avec l'appui constant de ses partenaires africains et institutionnels, African Coffee Hub a réuni à Marrakech huit pays africains autour d'un objectif partagé : la captation, sur le sol africain, de la valeur du café jusqu'ici créée ailleurs
Réuni les 5 et 6 mai 2026 à Marrakech, le Forum régional sur le développement de la chaîne de valeur du café en Afrique a marqué le lancement du Programme Régional porté par African Coffee Hub, en partenariat avec Banque islamique de développement et Organisation de la coopération islamique. Huit pays africains y ont participé, tandis qu’une première série d’accords-cadres a été signée avec plusieurs États producteurs et acteurs privés du continent. Structuré autour de la transformation locale, de la traçabilité, de la logistique et de l’accès direct aux marchés internationaux via Tanger Med, le programme vise à renforcer la captation de valeur par les producteurs africains et à repositionner l’Afrique dans l’économie mondiale du café.
Par Bahia Benkhar
Conçu et présidé par Sanae Benabdelkhalek avec l'appui constant de ses partenaires africains et institutionnels, African Coffee Hub a réuni à Marrakech huit pays africains autour d'un objectif partagé : la captation, sur le sol africain, de la valeur du café jusqu'ici créée ailleurs
Huit nations africaines réunies. Une première vague de Memorandums of Understanding signés. Engagement structurant de la société AGARA au Nigeria pour le futur centre de recherche africain du café. Une nouvelle grammaire de la valeur s'écrit depuis Tanger Med.
Conçu et présidé par Sanae Benabdelkhalek, avec l'appui constant de ses partenaires africains et institutionnels, African Coffee Hub a réuni à Marrakech les huit pays africains, représentées par leurs délégations ministérielles pour les pays producteurs, par des acteurs privés majeurs pour certains, et par la plateforme elle-même, installée et initiée depuis le Royaume du Maroc à travers ACH Invest. Toutes se sont rassemblées autour d'un objectif partagé : la captation, sur le sol africain, de la valeur du café jusqu'ici créée ailleurs.
Le Nigeria, à travers la société AGARA, a également pris part au forum par un engagement structurant qui fera l'objet d'une section dédiée.
Le programme s'inscrit dans le cadre des orientations royales de Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour le développement de la coopération Sud-Sud entre le Royaume du Maroc et les pays d'Afrique subsaharienne. Il s'adosse également au Cadre Stratégique Décennal 2026-2035 du Groupe de la Banque islamique de développement, dont la vision est de permettre la transformation socio-économique des pays membres à travers trois niveaux d'intervention (national, islamique et mondial) et trois thèmes transversaux : développement du secteur privé, renforcement des capacités et finance islamique.
Une thèse continentale : du modèle d'extraction à la maîtrise de la valeur
L'Afrique produit près de 15 % du café mondial. Elle en capte moins de 10 % de la valeur finale. Pendant des décennies, la transformation, la standardisation, le blending, la logistique internationale et la distribution se sont structurés ailleurs, captant l'essentiel de la valeur d'une filière dont l'Afrique est pourtant le berceau historique. Sur une tasse vendue quatre dollars dans une capitale européenne ou nord-américaine, le cultivateur africain n'en perçoit qu'environ quatre cents. Sur le plan structurel, près de 80 % des volumes africains sont exportés en grains verts non standardisés.
African Coffee Hub a été conçu, à l'initiative de sa présidente Sanae Benabdelkhalek, pour inverser cette équation à l'endroit où elle peut être inversée : entre la production et la mise en marché finale. La plateforme consolide les origines africaines, harmonise les standards de qualité, garantit la traçabilité numérique, assure le blending, le packaging et la logistique export à partir d'une base unique, Tanger Med, et redonne aux producteurs et aux coopératives un accès direct au marché mondial, à travers un engagement d'achat sans intermédiation parasitaire.
La question posée n'est plus seulement : qui produit le café en Afrique ? Elle devient : qui en contrôle la trajectoire, et qui en organise la valeur ? African Coffee Hub a été conçu pour porter cette question, et pour y répondre depuis l'Afrique. Comme l'a souligné Ahmed Ag Aboubacrine, Chef du Bureau régional de la BID à Rabat, dans son allocution d'ouverture du forum, la portée du programme dépasse l'économique : elle est aussi épistémique. Il s'agit de maîtriser et de faire évoluer le narratif sur le développement économique et social en Afrique.
Pour Sanae Benabdelkhalek, présidente d'African Coffee Hub, « il s'agit non seulement d'un rééquilibrage économique, mais aussi de la répartition du pouvoir ».
Une première vague de memorandums of understanding scellée à marrakech
Sous la conduite de sa présidente, et avec l'engagement de ses partenaires africains, African Coffee Hub a scellé en marge du forum une première vague de signatures d'accords-cadres. ACH Invest, société mère d'ACH cadrant les investissements, le cadre juridique et l'ingénierie financière de la plateforme, a conclu des Memorandums of Understanding avec les ministres de l'Agriculture de la Sierra Leone, de la Guinée (accompagné de son homologue en charge des Finances) et de Madagascar. En Ouganda, un Memorandum of Understanding a également été conclu avec un acteur privé majeur de la filière, Banta African Coffee Ltd, dont le Président-directeur général, M. Nzeire Kaguta, est le frère du Président de la République de l'Ouganda.
Ces accords couvrent l'ensemble des domaines opérationnels de la plateforme : gestion post-récolte, contrôle qualité, traçabilité, agrégation, logistique, branding, valeur ajoutée, structuration d'investissement et accès au marché. Ils constituent le premier socle contractuel du Programme Régional.
La délégation sierra-léonaise, conduite au plus haut niveau par le Dr Henry Musa Kpaka, ministre de l'Agriculture et de la Sécurité alimentaire, et par Mme Kadiatu Allie, vice-ministre des Finances, a par ailleurs ouvert la voie à un financement structurant de 65 millions de dollars dédié au développement agribusiness national, dans le cadre du programme Feed Salone. La Sierra Leone met également en avant sa spécialité : le café Stenophylla, variété rare et résistante à la chaleur, particulièrement valorisée à l'heure du dérèglement climatique sur les segments specialty et single origin.
Le Nigeria à l'avant-poste : AGARA et le futur centre de recherche africain du café
Au Nigeria, la société AGARA a engagé deux mille hectares au bénéfice d'African Coffee Hub, dans une logique d'agrégation productive de longue durée. Plus structurant encore, un communiqué ministériel publié à la date du forum a officialisé la mise à disposition, par AGARA, de mille mètres carrés au profit de l'Organisation de la coopération islamique et de la Banque islamique de développement, en vue de la construction du plus grand centre de recherche dédié au café en Afrique. Le futur centre sera placé sous le management et la supervision d'African Coffee Hub. La plateforme marocaine devient ainsi opérateur de référence, non seulement opérationnel, mais aussi scientifique et technique, de la chaîne de valeur africaine du café.
Le Maroc, maillon complémentaire et essentiel, Tanger Med, base opérationnelle
Le Maroc ne produit pas de café. Et pourtant, à travers African Coffee Hub, plateforme conçue, installée et initiée depuis le Royaume par ACH Invest, il devient un maillon complémentaire et essentiel de la chaîne de valeur africaine : non un point de transit, mais un acteur central, chargé du tri, de l'agrégation, du contrôle qualité, du blending et de l'accélération de l'accès aux marchés mondiaux. Cette position s'ancre dans une vision géostratégique cohérente, qui réunit les orientations royales pour le développement de la coopération Sud-Sud, la puissance logistique de Tanger Med, l'expertise agronomique d'OCP Africa au service de la santé des sols, et le capital diplomatique patiemment construit par le Royaume sur le continent.
La plateforme se déploiera en deux phases. La première, dédiée à l'agriculture, à l'agrégation des producteurs, à la standardisation des pratiques post-récolte et à l'optimisation des rendements de la production, élèvera la productivité, encadrera les producteurs et organisera les premiers flux d'export à travers Tanger Med. La seconde sera consacrée à la standardisation, à la certification et au système de traçabilité NFC, dans le respect et la protection de l'identité d'origine de chaque pays producteur, avec une mise en sac identifiable et traçable, et dans le respect des standards d'éthique et de déontologie.
ACH, depuis Tanger Med, assure dans les deux phases la connectivité directe du café africain aux marchés finaux d'Europe et d'Amérique du Nord, dans des standards conformes aux exigences internationales les plus élevées.
Comme l'a rappelé Ahmed Ag Aboubacrine, Chef du Bureau régional de la BID à Rabat, dans son allocution d'ouverture, « l'Afrique n'a pas attendu d'être invitée à prospérer ».
Une architecture institutionnelle inédite
L'engagement de la Banque islamique de développement repose sur trois piliers complémentaires. Le premier est sectoriel : la BID transpose au café son expertise éprouvée sur d'autres chaînes de valeur agricoles structurées (riz, manioc, coton, céréales), déjà déployées à l'échelle de l'OCI. Le deuxième est financier : l'ensemble des entités du Groupe (ITFC pour le financement commercial, ICIEC pour l'assurance-crédit export, ICD pour l'investissement secteur privé) est mobilisé sur les différents segments de la chaîne, des intrants à la commercialisation finale. Le troisième est inclusif : des instruments de microfinance et de capacitation économique ciblent explicitement les coopératives, les PME de la filière, les femmes (qui représentent plus de 60 % de la main-d'œuvre dans les exploitations) et les jeunes ruraux, structurellement écartés du financement conventionnel.
À cette architecture financière s'ajoute la contribution de l'Organisation islamique pour la sécurité alimentaire (IOFS), dont la méthode evidence-based (assessments baselines en amont des programmes) sera appliquée à la filière café, dans la continuité des travaux déjà conduits sur le manioc et l'élevage. L'IOFS a réaffirmé, lors du forum, sa volonté d'accompagner African Coffee Hub dans la durée, en cohérence avec le partenariat IOFS-BID engagé à Nairobi en février 2026 autour de l'African Livestock Resilience Program. Le Centre Islamique pour le Développement du Commerce (ICDT) participe également à l'écosystème, ainsi qu'OCP Africa, dont l'expertise en fertilisation et santé des sols est qualifiée par la BID de condition première de la qualité du café.
Le programme bénéficie enfin du cadre réglementaire de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), dont les dispositions facilitent les flux commerciaux intra-africains et offrent aux opérateurs un environnement structurant pour les échanges, notamment ceux du café.
Un nouveau modèle de coopération économique : la triangulation souveraineté, finance, exécution
Cet engagement reflète aussi un changement de méthode. Le financement ne s'adresse plus seulement à la production : il s'adresse désormais à la construction de chaînes de valeur intégrées. Dans ce nouveau modèle, les États producteurs soutiennent l'amont de la filière, l'institution financière fournit le cadre et le capital, et African Coffee Hub assure l'exécution sur le terrain. Cette triangulation entre souverainetés nationales, finance multilatérale et opérateur continental constitue la grammaire d'une coopération économique africaine fondée non plus sur les seules intentions, mais sur une effectivité opérationnelle mesurable.
Huit nations africaines mobilisées
Huit nations africaines étaient représentées au forum de Marrakech au plus haut niveau : la Sierra Leone, la Guinée, Madagascar, l'Ouganda, le Togo, le Cameroun, la Côte d'Ivoire et le Royaume du Maroc, ce dernier représenté à travers African Coffee Hub lui-même, plateforme installée et initiée depuis le Royaume par ACH Invest. À ces huit nations s'ajoute l'engagement structurant du Nigeria, mobilisé à travers la société AGARA, dont la contribution au futur centre de recherche africain du café constitue l'un des actes fondateurs du Programme Régional.
Plusieurs ont déjà engagé leur signature lors du forum : la Sierra Leone, la Guinée, Madagascar, l'Ouganda (via Banta African Coffee Ltd) et le Nigeria (via AGARA). D'autres signatures sont attendues dans les prochains mois, à mesure que le Programme Régional se déploie.
Repères de marché
Le marché mondial du café atteignait 245,2 milliards de dollars en 2024 et devrait croître à un taux annuel composé de 4,5 % pour atteindre 380 milliards de dollars à l'horizon 2034. L'Afrique en produit près de 15 %, souvent parmi les meilleures variétés d'arabica et de robusta au monde, mais en capte moins de 10 % de la valeur finale.
La filière fait vivre environ 100 millions de personnes sur l'ensemble de la chaîne, dont 12 à 15 millions de petits exploitants directement engagés dans la culture, sur des parcelles dont la taille moyenne avoisine 0,3 hectare. Aujourd'hui, le producteur africain ne perçoit qu'entre 1 et 10 % du prix final de vente au détail, et près de 80 % des volumes exportés le sont sous forme de grains verts non standardisés. C'est précisément cette équation que le Programme Régional vise à inverser, par la mise en place d'une infrastructure africaine de captation de la valeur, dont African Coffee Hub est l'instrument exécutif.
Un rééquilibrage du marché mondial du café
L'effet escompté dépasse le cadre africain. En réduisant la fragmentation de l'offre, en harmonisant la qualité, en renforçant la capacité de négociation des opérateurs africains, le programme contribue à un rééquilibrage du marché mondial du café. Il vise à atténuer la dépendance historique vis-à-vis des intermédiaires extérieurs et à ouvrir un espace de relations directes entre les producteurs africains, leurs coopératives et les marchés finaux.
UNE PRÉCISION ESSENTIELLE : AFRICAN COFFEE HUB N'EST PAS UNE MARQUE DE CAFÉ
L'usage récent du nom African Coffee Hub, dans un Royaume où la culture du café se développe à grande vitesse, peut prêter à confusion. Il convient de le préciser : African Coffee Hub n'est pas une marque de café, ni un torréfacteur, ni une enseigne de cafétéria, ni un produit destiné au consommateur final. La plateforme est une infrastructure continentale d'agrégation, de standardisation, de traçabilité et de mise en marché du café africain : l'instrument exécutif d'un programme intergouvernemental conçu avec la Banque islamique de développement, l'Organisation de la coopération islamique et le Royaume du Maroc. La plateforme est, à la chaîne de valeur du café, ce qu'une bourse est aux marchés financiers : un lieu de rencontre, d'uniformisation des standards et de connexion aux marchés mondiaux.
Au-delà du café : un modèle de référence pour la valeur africaine
La portée du modèle dépasse le café. S'il s'éprouve, il pourra servir de référence pour d'autres chaînes de valeur africaines, du cacao à l'anacarde, de la mangue à d'autres filières structurellement déséquilibrées. Il pourra constituer un précédent pour l'intégration économique Sud-Sud et un instrument de redistribution de la valeur au sein du continent.
African Coffee Hub a vocation, à ce titre, à se penser dès maintenant comme l'opérateur du premier maillon d'une architecture continentale appelée à s'étendre.
L'Afrique retrouve sa place dans la création de valeur
Ce qui se joue à Marrakech n'est pas un projet économique parmi d'autres. C'est une partie d'un repositionnement plus profond : celui d'une Afrique qui choisit de figurer dans l'économie mondiale comme actrice de la création de valeur, et non plus comme simple fournisseuse de matières premières. Dans ce repositionnement, le Maroc devient le maillon stratégique de la chaîne de valeur africaine du café, et African Coffee Hub son instrument exécutif principal.