Abdelhadi Belkhayat, le souffle d’une voix et la noblesse d’un destin

Abdelhadi Belkhayat, le souffle d’une voix et la noblesse d’un destin

L’œuvre de Belkhayat reflétait les multiples facettes de l’existence. L’amour passionné, les scènes de la vie quotidienne, la ferveur patriotique avec Aid Assahra, et enfin la quête – la repentance ? - spirituelle, incarnée par Al Mounfarija, composaient une fresque sonore riche et nuancée

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Quid avec Nizar LAFRAOUI de MAP

 Avec la disparition d’Abdelhadi Belkhayat à l’âge de 86 ans, le Maroc perd l’une de ses voix les plus majestueuses et l’un de ses artisans les plus inspirés de la chanson moderne. Durant plus d’un demi-siècle, l’artiste a façonné une œuvre qui a traversé les générations, portant la mélodie marocaine vers les sommets de l’émotion, de l’exigence artistique et de la fidélité à l’âme du pays. Son départ referme une page lumineuse de l’histoire culturelle nationale, mais laisse ouverte une mémoire sonore appelée à durer.

Épitaphe

Ici repose une voix devenue silence, mais dont l’écho continue de vibrer dans les cœurs. Abdelhadi Belkhayat n’a pas seulement chanté la vie, il l’a magnifiée. Il a semé dans l’air des graines de beauté, et chaque note qu’il a offerte au monde demeure une prière de lumière suspendue au-dessus du temps.

L’enfance modeste et la naissance d’un artiste

Né à Fès avant de s’installer à Casablanca, Abdelhadi Belkhayat a grandi dans un environnement modeste, partagé entre les bancs de l’école et l’atelier de menuiserie où il aidait son père. Très tôt, pourtant, la musique s’imposa comme une évidence intérieure. Cette passion, patiemment nourrie, trouva un jour son chemin vers les ondes radiophoniques. La rencontre avec le découvreur de talents Abdennabi El Jerari marqua le véritable point de départ d’un parcours exceptionnel. Le public marocain, avide de renouveau culturel, reconnut aussitôt la singularité de cette voix limpide et souveraine.

L’émergence d’une nouvelle ère musicale

L’ascension de Belkhayat s’inscrivit dans une période charnière pour la chanson marocaine. Aux côtés des pionniers tels que Maâti Benkacem, Brahim Alami et Mohamed Fouiteh, il contribua à insuffler une dynamique nouvelle à la scène musicale. Théâtres et studios vibraient alors au rythme de collaborations fécondes entre compositeurs, poètes et interprètes. C’est dans ce creuset créatif que naquirent des œuvres devenues intemporelles, à l’image de Al Qamar Al Ahmar, Ash-Shati’e, Bant Anass, Qitar Al Hayat ou encore Ya Dak Al Insane. Chaque chanson portait une émotion distincte, mais toutes étaient unies par la même exigence artistique et la même intensité expressive.

Entre rigueur classique et souffle populaire

La force de Belkhayat résidait dans sa capacité à naviguer avec aisance entre les registres. Il excellait dans l’interprétation des poèmes au souffle classique, nourrie par sa collaboration avec le compositeur Abdessalam Amer et le poète Abderrafie Jouahri. Dans le même temps, il savait embrasser la chaleur des rythmes populaires et du patrimoine local, donnant à ses interprétations une dimension universelle. Aux côtés d’Ahmed Tayeb El Alj et d’Abdelkader Errachdi, il offrit au public des soirées mémorables, où la voix devenait un instrument d’élévation collective.

L’œuvre de Belkhayat reflétait les multiples facettes de l’existence. L’amour passionné, les scènes de la vie quotidienne, la ferveur patriotique avec Aid Assahra, et enfin la quête – la repentance ? -  spirituelle, incarnée par Al Mounfarija, composaient une fresque sonore riche et nuancée. Chaque période de sa carrière correspondait à une maturité nouvelle, à une profondeur accrue dans l’expression et dans la recherche de sens.

Le choix de la fidélité au terroir

Alors que les sirènes du Caire appelaient et que sa voix séduisait des figures légendaires comme Mohammed Abdel Wahab et Abdelhalim Hafez, Belkhayat fit le choix délibéré de rester fidèle à son pays. Il préféra bâtir patiemment l’édifice de la chanson marocaine plutôt que de s’inscrire dans une carrière internationale déconnectée de ses racines. Aux côtés d’artistes tels qu’Abdelwahhab Doukkali, Mohamed El Hayani et Naïma Samih, il participa à l’affirmation d’une identité musicale marocaine ouverte sur le monde, mais solidement ancrée dans son héritage.

Parallèlement à sa carrière musicale, Abdelhadi Belkhayat tenta l’aventure cinématographique dans deux films réalisés par Abdallah Mesbahi, Silence, sens interdit en 1973 et Où cachez-vous le soleil ? en 1979. Cette diversification témoigna de sa volonté d’explorer d’autres formes d’expression artistique. En 1973, l’obtention du Disque d’Or pour Al Qamar Al Ahmar consacra définitivement sa place parmi les grandes figures de la chanson arabe.

Une école de l’âme

Plus qu’un chanteur, Belkhayat fut une école de sensibilité. Sa voix, puissante et nuancée, savait s’adapter à tous les registres pour toucher les cœurs. Elle portait une émotion sincère, capable de rassembler des générations autour d’une même nostalgie, d’un même amour pour la beauté du verbe et de la mélodie. Aujourd’hui encore, ses chansons continuent de résonner dans les foyers, les souvenirs et les célébrations, témoignant de la vitalité d’un héritage qui refuse de s’éteindre.

Le départ d’Abdelhadi Belkhayat marque la fin d’un chapitre, mais ouvre une longue continuité mémorielle. Son nom demeure associé à une époque de création intense et à une exigence artistique rare. Il laisse derrière lui un patrimoine sonore qui continuera d’accompagner les Marocains dans leurs joies, leurs peines et leurs rêves. Sa voix s’est tue, mais son souffle habite encore la mémoire collective.

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