Afif Bennani, l’âme des kasbahs s’éteint

Afif Bennani, l’âme des kasbahs s’éteint

Son œuvre est une invitation à la contemplation : les murs ocres, les ruelles silencieuses, les médersas oubliées, les paysages suspendus, tout chez Afif Bennani rappelle que peindre, c’est aussi conserver. Ses toiles parlent d’un pays qui résiste, qui respire dans ses formes anciennes, et qui s’inscrit dans une modernité enracinée.

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Peintre, écrivain, commissaire d’exposition, homme de lettres, mémoire vivante d’un Maroc subtil et lumineux, Afif Bennani s’en est allé à l’âge de 82 ans. Avec lui disparaît une voix rare, une main sûre, une conscience artistique forgée par le regard et le silence. Retour sur un parcours habité par la beauté, l’érudition et la transmission.

Une figure tutélaire des arts plastiques marocains

Né en 1943 à Rabat, Afif Bennani s’est imposé dès les années 1990 comme l’un des grands noms de la peinture marocaine. Loin des effets de mode, il a bâti une œuvre puissante, enracinée, où la lumière épouse la matière dans une quête d’harmonie et de mémoire. Surnommé « Le Prince des Kasbah » par une revue koweïtienne, il a construit tout un univers pictural dédié à la grandeur architecturale et spirituelle du Maroc.

Son œuvre est une invitation à la contemplation : les murs ocres, les ruelles silencieuses, les médersas oubliées, les paysages suspendus, tout chez Bennani rappelle que peindre, c’est aussi conserver. Ses toiles parlent d’un pays qui résiste, qui respire dans ses formes anciennes, et qui s’inscrit dans une modernité enracinée.

Une carrière façonnée par le dialogue entre l’art et l’histoire

Afif Bennani commence sa carrière de peintre en 1992. Dès lors, il enchaîne plus de 65 expositions au Maroc, mais aussi en France, en Allemagne, aux Émirats Arabes Unis, en Espagne, en Suisse et en Irak. Chaque toile devient un voyage, un fragment de mémoire réhabilité avec justesse.

Sa reconnaissance dépasse les frontières. En 2000, la Fédération Nationale de la Culture Française lui décerne un diplôme saluant son apport au patrimoine artistique contemporain. En 2004, il reçoit la Médaille européenne des arts plastiques pour sa toile "La kasbah de Timzouline". Puis, en 2010, il est distingué par la prestigieuse "Toile d’Or" pour "La Médersa Bounania de Fès", avant de se voir remettre en 2013 la Médaille d’Étain de l’Académie des Arts, des Sciences et des Lettres de France.

Un homme de culture, de lettres et d’engagement

Mais Afif Bennani ne fut pas seulement un peintre. Il fut aussi écrivain, théoricien de l’art et organisateur passionné. À son actif, trois ouvrages de référence : La Peinture du 19e siècle à 1945 (2006), Lexique des Arts Plastiques (2010) et Maximes Plastiques (2013). Trois livres qui tracent une pensée de la création, nourrie par l’expérience, la lecture, et une profonde exigence intellectuelle.

De 1982 à 1999, il dirige l’Organisation des Foires et Expositions Internationales au sein de l’OCE. En 2009, il est élu Vice-président du Syndicat des chercheurs et des hommes de lettres du Maroc. En 2015, il devient Commissaire du 1er Festival de Rabat à l’occasion du 40e anniversaire de la Marche Verte, et de l’Exposition internationale dédiée à la Journée mondiale de la femme.

Une cérémonie d’adieu empreinte de reconnaissance

Les funérailles du défunt ont eu lieu mercredi après-midi à Rabat. Après les prières d’Al-Asr et du mort à la mosquée Chouhada, la dépouille a été inhumée en présence de nombreux artistes, écrivains, universitaires et proches. Une foule discrète et recueillie venue saluer celui qui a, par ses pinceaux et ses mots, restitué à l’art sa part de sacré.

Les hommages n’ont pas tardé à fleurir. L’universitaire et historien Jamaâ Baïda a souligné la générosité du peintre qui, jusqu’à la fin, a mis ses archives personnelles à disposition des chercheurs, dans un geste d’ouverture rare. Pour lui, Bennani était aussi un passeur de mémoire, un patriote discret, un homme attaché à préserver les traces d’un Maroc moderne en construction.

Pour Abdelhakim Hilali, premier vice-président de l’Ordre national des artistes-peintres et des photographes, le défunt était un ami, un compagnon de route, et un modèle de raffinement. « Il a inspiré plus d’une génération par son style, sa discipline, sa fidélité à l’essentiel », a-t-il déclaré.

Aomar Chenaai, artiste plasticien et proche du disparu, voit en Bennani un créateur complet, imprégné d’un esprit patriotique rare. « Même âgé, il restait habité par l’envie de transmettre, d’achever, d’aller jusqu’au bout de sa vision artistique », a-t-il confié avec émotion.

Une mémoire à inscrire dans le patrimoine vivant

À travers ses expositions, ses écrits, ses engagements et ses gestes, Afif Bennani a laissé une empreinte profonde dans le paysage artistique marocain. Ses œuvres sont autant de fenêtres ouvertes sur l’intimité d’un Maroc multiple, dont il a su capter la spiritualité, la rigueur et la beauté silencieuse.

Il appartient désormais aux musées, aux écoles d’art, aux institutions culturelles, mais surtout à ses pairs et à ceux qu’il a inspirés, de continuer à faire vivre cette œuvre précieuse, à en extraire les leçons, les nuances et la lumière.

Afif Bennani nous a quittés pour son ailleurs, mais ses kasbahs demeurent.

 

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