Actu
Aide publique au développement : D : l’Afrique décroît dans l’agenda mondial, alerte le rapport Mo Ibrahim
Le système financier multilatéral, n’est pas calibré pour répondre aux besoins de financement à long terme de l’Afrique, indique Mo Ibrahim (photo). Quant à la finance climatique, elle reste un mirage
À l’ombre des sommets, des tribunes et des promesses qui s’évaporent, la Fondation Mo Ibrahim dresse un constat froid : en dix ans, la part de l’Afrique dans l’aide publique au développement a chuté de 11 points. Le rapport 2025, dévoilé à Marrakech, dit ce que beaucoup taisent : l’Afrique intéresse moins. Ou du moins, elle ne reçoit pas à la hauteur de ses urgences. Derrière les chiffres, c’est tout un continent qui vacille entre potentiel inexploité, dépendance systémique et avenir démographique à hauts risques. Le compte rendu d’Assia Makhlouf.
Une aide en reflux, des besoins en ébullition
Le rapport de la Fondation Mo Ibrahim, intitulé Financer l’Afrique que nous voulons, sonne comme une alerte. En une décennie, la part de l’Afrique dans l’aide publique au développement mondiale a chuté de 11 points. Une baisse qui n’est pas qu’arithmétique : elle est politique, structurelle et révélatrice d’un désintérêt croissant des bailleurs historiques. À l’heure où le continent affronte une conjoncture fragile, cette baisse sonne comme une double peine.
Le système financier multilatéral, indique le rapport, n’est pas calibré pour répondre aux besoins de financement à long terme de l’Afrique. Quant à la finance climatique, elle reste un mirage : moins de 3 % du total mondial destiné aux pays en développement arrive jusqu’aux États africains, alors même que le continent a besoin de 1,6 à 1,9 milliard de dollars pour faire face à l’urgence climatique.
Une démographie galopante, des ODD à la dérive
En toile de fond, la démographie africaine poursuit sa course. Le continent comptera 3,8 milliards d’habitants en 2100, soit près de 38 % de la population mondiale. Pour absorber ce choc humain, il faudrait créer 20 millions d’emplois par an. Un chiffre vertigineux, comparé aux taux de croissance encore trop faibles.À ce rythme, les Objectifs de Développement Durable sont hors de portée : seuls 6 % sont en voie d’être atteints d’ici 2030. Les défis sont systémiques, ancrés dans une gouvernance financière contrainte, une économie encore extractive, et un endettement galopant. La dette publique extérieure africaine est passée de 349 à 690 milliards de dollars entre 2014 et 2023. Avec un ratio dette/PIB de 24 %, le plus élevé au monde, l’Afrique reste vulnérable.
Ajoutez à cela une hémorragie silencieuse : les fuites de capitaux illicites privent le continent de 90 milliards de dollars par an, soit plus que l’aide publique reçue (74 milliards en 2023). Le paradoxe est total.
Une richesse naturelle immense, mais sous-exploitée
Le rapport rappelle une vérité oubliée : l’Afrique détient certaines des plus vastes réserves minières, solaires, agricoles et halieutiques du monde. Pourtant, le modèle économique reste fondé sur l’exportation de matières premières non ou peu transformées. L’Afrique solaire n’exploite que 0,01 % de son potentiel éolien. Son espace maritime, 30 000 km de côtes, est quasi inexploré. Son potentiel halieutique pourrait rapporter 1 000 milliards de dollars par an. Ses terres arables non cultivées représentent 65 % du stock mondial.
Et pourtant, l’Afrique importe ce qu’elle pourrait produire, transforme ailleurs ce qu’elle extrait ici, et reste dépendante d’une économie mondiale qui dicte ses prix et ses priorités. La souveraineté économique y est encore un projet, non un acquis.
Le défi de l’investissement et l’urgence de l’intégration
Le rapport souligne que l’Afrique peut redevenir une promesse, à condition de lever les freins à l’investissement. Si 250 millions de consommateurs s’ajouteront d’ici 2030, portant le marché potentiel à 3 000 milliards de dollars, l’investissement direct étranger reste concentré sur cinq économies majeures et sur les secteurs extractifs.
Le continent ne manque pas d’entrepreneurs, mais de cadres stables, de sécurité juridique et de politiques de rétention des capitaux. Le secteur privé est là, jeune, mobile, résilient. Encore faut-il qu’il soit soutenu.
L’intégration continentale, à travers la ZLECAf, est plus que jamais vitale. Elle seule permettra de créer des chaînes de valeur africaines, de mutualiser les ressources, et de renforcer la résilience collective face aux crises climatiques, sanitaires et géopolitiques.
Le rapport Mo Ibrahim, au-delà des chiffres, est une interpellation. Il appelle à une réforme de la gouvernance financière mondiale, à un rééquilibrage des engagements internationaux, et à une refondation des modèles économiques africains. Il rappelle, sans pathos mais avec précision, qu’une autre Afrique est possible — à condition d’être construite depuis elle-même.