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Au Maroc, un atelier de broderie tisse l'émancipation de femmes rurales
L'artiste marocaine Margaux Derhy (C) s'adresse aux participants d'un atelier de broderie à Sidi Rbat, à quelque 70 kilomètres au sud d'Agadir, le 14 mai 2025. (Photo par Abdel Majid BZIOUAT / AFP)
À Sidi Rbat, un petit village côtier du sud du Maroc, un atelier de broderie artistique a bouleversé la vie de dix femmes rurales. Porté par l’artiste franco-marocaine Margaux Derhy, ce projet mêle art contemporain, mémoire familiale et émancipation féminine, dans un environnement où les femmes peinent à accéder à une autonomie économique. Entre gestes minutieux et engagement collectif, ces brodeuses redessinent leur destin, point par point. Reportage
Par Kaouthar OUDRHIRI – Bureau de l’AFP à Rabat
Sidi Rbat - Dans un village côtier du sud du Maroc, des brodeuses travaillent en silence à l'étage d'une modeste maison, absorbées par trois grandes toiles dans un atelier visant à promouvoir l'émancipation socio-économique de femmes rurales.
De leur propre aveu, le projet a "changé (la) vie" de plusieurs d'entre elles. Au Maroc, les femmes et les filles vivant à la campagne sont particulièrement touchées par la pauvreté, le chômage et les emplois non rémunérés, selon des données officielles.
Mais les débuts n'ont pas été des plus aisés.
Au départ, "certaines brodeuses se cachaient pour venir à l'atelier car c'était mal perçu", affirme Khadija Ahuilat, 26 ans, responsable de la fabrique. "Pour certains, l'art c'est du +charabia+ et la femme doit rester à la maison, mais on a réussi à changer cela", se réjouit-elle.
C'est fin 2022 que Margaux Derhy, une artiste franco-marocaine, monte un atelier à Sidi R'bat, à 70 kilomètres d'Agadir, pour réaliser des œuvres d'art contemporain brodées explorant les archives photographiques de sa famille avant qu'elle ne quitte le Maroc dans les années 1960.
Progressivement, elle recrute dix femmes de ce petit village de pêcheurs de 400 habitants pour travailler à temps plein.
"Je suis très fière d'avoir contribué à ce changement même à petite échelle", souligne Mme Ahuilat, qui s'est réinstallée à Sidi R'bat pour ce projet.
Au Maroc, plus de huit femmes sur dix sont économiquement inactives, et seulement 19% ont un emploi stable aussi bien dans les milieux ruraux qu'urbains, indique une récente étude du Haut-commissariat au plan (HCP).
Les toiles brodées de Sidi R'bat ont vite rencontré le succès : vendues autour de 5.000 euros, elles ont été exposées à Marrakech, Paris ou Bruxelles et deux projets sont en préparation : une exposition à l'Atelier 21 à Casablanca et une foire avec la galerie d'art "Tabari artspace" à Dubaï.
"J'avais le rêve de faire un travail artistique utile" à travers un engagement "sur le terrain", explique Margaux Derhy, 39 ans. Elle assure verser aux brodeuses un salaire mensuel "au-dessus du salaire minimum au Maroc", qui s'élève à plus de 290 euros.
"Pas hésité"
Le travail de la fabrique est aujourd'hui réglé comme du papier à musique. L'artiste commence par tracer le dessin puis une réunion est organisée : ensemble, elles choisissent les types de points, les fils et couleurs à utiliser pour chaque partie de la toile.
La confection d'une œuvre grand format peut prendre jusqu'à cinq mois.
"Ce projet a changé ma vie et pourtant je n'avais jamais utilisé une aiguille (à broder) avant", dit, les yeux pétillants, Hanane Ichbikili, 28 ans, qui étudiait pour devenir infirmière avant de croiser la route de Margaux Derhy.
Dans une des pièces, quatre femmes finalisent dans des gestes méticuleux les détails d'un grand portrait datant des années 1920 de la famille de Margaux à Essaouira, ville portuaire touristique de la côte Atlantique marocaine.
Parmi elles se trouve Aïcha Jout, veuve de 50 ans et mère de Khadija Ahuilat, qui ramassait des moules sur la plage et élevait du bétail pour subvenir aux besoins de sa famille.
"Ça me change beaucoup d'être ici. J'aime l'idée de broder sur des dessins mais aussi de transmettre un savoir-faire à d'autres femmes", dit-elle.
Aïcha, qui a appris la broderie dès ses 12 ans, a formé aux différentes techniques l'ensemble de l'équipe, composée principalement de femmes célibataires ou veuves.
"Ici, il n'y a pas vraiment beaucoup d'opportunités de travail, donc quand l'occasion s'est présentée, je n'ai pas hésité une seconde", raconte Haddia Nachit, 59 ans, surnommée "TGV" pour sa rapidité et sa dextérité.
A ses côtés, Fadma Lachgar, 59 ans, acquiesce : "le fait de reprendre la broderie à mon âge après 20 ans d'arrêt est une bénédiction, car ça me permet d'aider ma famille."