La donnée, nouveau levier du développement territorial : le Maroc travaille sur une culture statistique à moderniser

La donnée, nouveau levier du développement territorial : le Maroc travaille sur une culture statistique à moderniser

Photo archives - Le Haut-Commissaire au Plan, Chakib Benmoussa

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La Journée mondiale de la statistique 2025, célébrée à Rabat, a mis en lumière un enjeu crucial pour le Maroc : produire des données locales fiables, désagrégées et accessibles pour piloter les politiques publiques et ancrer le développement territorial dans une culture du résultat. A travers le Haut-Commissaire au Plan, Chakib Benmoussa, et du Wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, le pays réaffirme son engagement à moderniser son système statistique, à l’adapter à l’ère numérique et à en faire un pilier de la gouvernance nationale.

Les statistiques, colonne vertébrale de la gouvernance moderne

“L’enracinement de la culture du résultat fondée sur la collecte de données précises et l’usage des technologies numériques, la production de données locales fiables et désagrégées s’impose comme un levier primordial du développement territorial.” En ouvrant la conférence-débat organisée à Rabat, Chakib Benmoussa a planté le décor : dans le Maroc des réformes, la statistique n’est plus un simple outil technique, mais un instrument de souveraineté et de gouvernance.

Le thème de cette Journée mondiale, “Simuler le changement grâce à des statistiques et des données de qualité pour tous”, trouve une résonance particulière dans un pays qui mise sur la régionalisation avancée, la justice spatiale et la transparence. Pour le Haut-Commissaire au Plan, l’enjeu ne consiste plus seulement à produire davantage de chiffres, mais à générer des indicateurs pertinents, exploitables et comparables, capables d’éclairer les décideurs à tous les niveaux.

“Le défi du HCP est collectif”, a-t-il souligné. “Il interpelle l’ensemble des producteurs et des utilisateurs de statistiques officielles. La donnée publique n’est pas une fin en soi, mais un moyen de bâtir la confiance, de mesurer les progrès et d’orienter les politiques.”

Un tournant vers une statistique ouverte et intelligente

Dans un monde dominé par la donnée et l’intelligence artificielle, le Haut-Commissariat au Plan affirme s’atteler à une modernisation en profondeur de son dispositif. Cette refonte touche à la fois la structure interne, la méthodologie et la culture organisationnelle. “Il s’agit d’opérer un virage stratégique vers une statistique moderne, agile et ouverte, capable d’anticiper les besoins, d’intégrer les technologies émergentes et de valoriser les informations issues du terrain”, a précisé M. Benmoussa.

Cette transformation se traduit par quatre chantiers : Une restructuration organisationnelle et méthodologique, visant à améliorer la qualité et la réactivité de la production statistique ; une dynamique partenariale élargie, reliant le HCP à l’écosystème national et international ; une adaptation à l’ère du numérique et de l’IA, avec l’intégration de nouvelles sources de données et de modèles prédictifs et une ne politique d’ouverture et de valorisation, fondée sur la transparence, l’accessibilité et l’interopérabilité.

Mais les défis demeurent nombreux. Le Maroc souffre encore, selon le Haut-Commissaire, d’un cadre juridique obsolète, d’une couverture thématique parfois limitée et d’une désagrégation territoriale insuffisante. L’exploitation des données non conventionnelles – notamment celles issues des réseaux numériques ou de l’imagerie satellitaire – reste embryonnaire.

Une culture statistique à construire

Chakib Benmoussa a également pointé du doigt un déficit de culture statistique, y compris au sein de certaines institutions publiques. Ce manque d’acculturation engendre parfois des polémiques autour des chiffres officiels ou une méfiance injustifiée à l’égard de la statistique publique. “La donnée doit être perçue comme un bien commun, non comme un instrument de controverse. Elle éclaire le débat démocratique, fonde la décision et renforce la confiance entre l’État et les citoyens.”

Cette conviction irrigue la réforme du HCP, dont la mission dépasse la simple observation économique. L’institution ambitionne désormais d’accompagner la planification territoriale, de fournir des analyses prospectives et d’intégrer pleinement les impératifs du développement durable dans les politiques nationales.

“La consolidation du système statistique national est un projet collectif, structurant et transversal”, a insisté M. Benmoussa. “Il exige coordination, rigueur, mais aussi vision. Les prochaines années seront décisives pour ancrer la culture de la donnée dans toutes les sphères de l’action publique.”

Bank Al-Maghrib : adapter la statistique aux transitions économiques

Pour Abdellatif Jouahri, Wali de Bank Al-Maghrib, l’enjeu est tout aussi stratégique. Dans son intervention, il a salué la crédibilité de la statistique marocaine sur la scène internationale, tout en appelant à une mise à niveau du système national pour l’adapter aux transitions économiques en cours.

“La réussite de ces transitions dépend d’un calibrage précis des politiques publiques et d’un suivi rigoureux de leur mise en œuvre”, a-t-il rappelé. “Cela impose de hisser la modernisation du système statistique au rang des priorités nationales.”

Le gouverneur de la banque centrale a souligné plusieurs axes d’amélioration : élargir la couverture géographique pour accompagner la régionalisation avancée, enrichir les thèmes couverts (revenus des ménages, salaires, investissement privé, climat), et accélérer la fréquence de publication des indicateurs.

À titre d’exemple, la transition vers un régime de change plus flexible et le ciblage de l’inflation exigent des données plus régulières et plus récentes. “Certaines statistiques économiques restent publiées avec des délais trop longs, ce qui freine la prise de décision monétaire”, a regretté M. Jouahri.

En consclusion, il a rappelé que “près de vingt ans après l’adhésion à la norme spéciale de diffusion des données du FMI, le Maroc doit désormais rejoindre le cercle restreint des pays respectant la norme supérieure, la NSDD Plus. C’est une reconnaissance internationale, mais aussi un gage de transparence et de crédibilité.”

L’ONU et la Banque mondiale plaident pour une donnée ouverte et interopérable

Marielle Sander, représentante de l’UNFPA au Maroc, a insisté sur la valeur stratégique d’une production statistique “rigoureuse, détaillée et accessible”. Selon elle, les transformations démographiques, économiques et environnementales du pays exigent des données capables de suivre, en temps réel, les transitions sociales et territoriales.

L’UNFPA propose d’ailleurs la mise en place d’un tableau de bord national de transition et de surveillance précoce, fondé sur le concept des Accelerated Dashboards With Early Warning Triggers. Cet outil permettrait de suivre simultanément les dynamiques économiques (croissance, emploi, inflation) et sociales (fécondité, vieillissement, scolarisation, égalité de genre).

“Les données ne sont pas seulement des chiffres. Elles racontent l’histoire d’une société en mouvement. C’est pourquoi elles doivent être partagées, comprises et utilisées collectivement”, a plaidé Mme Sander, invitant à renforcer les partenariats entre producteurs et utilisateurs.

Dans le même esprit, la Banque mondiale, par la voix de son économiste principal au Maroc, Javier Diaz Cassou, a salué la qualité des statistiques macroéconomiques marocaines, tout en suggérant de faciliter l’accès aux micro-données pour les chercheurs. Ces informations détaillées permettraient d’approfondir les analyses sur la pauvreté, l’emploi, le bien-être et les effets redistributifs des politiques publiques.

Moderniser le système national : la feuille de route du HCP

Le secrétaire général du HCP, Ayache Khellaf, a détaillé les efforts entrepris pour renforcer la granularité et la fiabilité du système statistique national. Le HCP prépare le lancement d’une nouvelle enquête nationale sur les ménages et la refonte de l’enquête sur l’emploi, dont l’échantillon passera de 90.000 à plus de 100.000 foyers.

Cette modernisation vise à mieux capter les dynamiques du marché du travail, notamment les transitions entre inactivité, emploi et formation. Elle repose également sur une exploitation accrue des données administratives, produites par les différents ministères. “Cette approche permet d’obtenir des informations plus précises, moins coûteuses et mieux synchronisées avec les besoins des acteurs publics et territoriaux”, a expliqué M. Khellaf.

Adil Hidane, directeur des études et des prévisions économiques au ministère de l’Économie et des Finances, a de son côté souligné “les progrès remarquables accomplis par le Maroc en matière d’harmonisation des concepts statistiques et de comparabilité internationale”. Il a insisté sur la nécessité de garantir l’accessibilité et la ponctualité des données pour renforcer la pertinence des politiques publiques.

La révolution numérique, moteur de la démocratisation de la donnée

Pour Monica Brezzi, directrice adjointe des statistiques à l’OCDE, la révolution numérique a transformé tous les cycles de la statistique : collecte, traitement, diffusion. “Grâce au numérique, nous disposons d’outils qui permettent de produire des données plus rapidement, plus finement et plus démocratiquement. Cela ouvre la voie à une participation citoyenne accrue et à une meilleure transparence”, a-t-elle déclaré.

Mais cette ouverture impose de nouveaux défis : préserver la confidentialité, garantir la qualité, éviter les biais algorithmiques. “Il faut un équilibre entre innovation et éthique”, a-t-elle insisté, appelant à renforcer la coopération interinstitutionnelle et l’usage du *big data* au service de la gouvernance publique.

Une gouvernance fondée sur l’évidence

Tous les intervenants s’accordent sur un constat : le Maroc est à un tournant. La statistique publique n’est plus un domaine réservé aux experts. Elle devient une composante centrale du contrat social, un outil de justice territoriale et un moteur de performance institutionnelle.

En plaçant la donnée au cœur de l’action publique, le Royaume répond à une exigence de son époque : gouverner par l’évidence, planifier à partir du réel, mesurer pour mieux agir.

Chakib Benmoussa a conclu la conférence sur une note volontariste : “Le HCP poursuivra, avec constance, cette dynamique de transformation et continuera de jouer son rôle de vigile de la qualité et de la cohérence. Notre ambition est claire : faire de la donnée un bien commun national, au service du citoyen, du territoire et du développement.”

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