Actu
L’Afrique bleue en marche : Tanger trace la voie d’une gouvernance océanique durable
Photo de famille de la 3e édition de l’Africa Blue Summit, tenue à Tanger les 9 et 10 octobre 2025
Placée sous le Haut Patronage du Roi Mohammed VI, la 3e édition de l’Africa Blue Summit, tenue à Tanger les 9 et 10 octobre 2025, a marqué un tournant dans la coopération maritime Afrique–Europe. Fondé à l’initaitive de l’Académie du Royaume, de la Saison Bleue et du Forum mondial de l’eau, l’Africa Blue Summit a réuni chercheurs, responsables politiques et acteurs économiques qui y ont affirmé la nécessité d’un passage concret du discours à l’action. Si les défis demeurent immenses, notamment dans la protection des zones marines et la gestion durable des ressources halieutiques, le sommet a consolidé l’émergence d’une gouvernance bleue africaine structurée, ambitieuse et ouverte sur le partenariat euro-africain.
L’océan africain, nouveau champ stratégique de la coopération
À Tanger, les échanges du Africa Blue Summit ont réuni des délégations venues de plus de 40 pays autour d’un même objectif : construire une économie bleue durable et équitable. Les débats ont confirmé que la coopération Sud-Sud et Sud-Nord est désormais une réalité, illustrée par la ratification du Traité sur la Haute Mer (BBNJ). Mais le constat initial est resté sévère : moins de 9 % des zones marines africaines sont aujourd’hui protégées, contre plus du double sur terre. En Atlantique, ce chiffre chute à moins de 1 %, révélant l’urgence d’une action collective.
Les participants ont évoqué les conséquences alarmantes de la surexploitation des ressources halieutiques. Un armateur marocain a dressé un tableau préoccupant de la situation, décrivant des stocks en déclin et des zones de pêche fragilisées. Dans ce contexte, le principe de « pêcher moins, mais pêcher mieux » s’est imposé comme un leitmotiv du sommet, résumé par un intervenant : « L’économie bleue ne doit pas être une extraction, mais une réinvention. »
Pour y parvenir, le Pacte africain pour une économie bleue durable doit s’appuyer sur une gouvernance intégrée, mêlant volonté politique, ancrage territorial, implication citoyenne et innovation technologique. Le Maroc, hôte de ce sommet, a été cité à plusieurs reprises comme un modèle de stratégie maritime cohérente, fondée sur la durabilité, la formation et la valorisation de ses ports et de son littoral.
Gouvernance et responsabilité : les quatre piliers d’un modèle durable
L’un des temps forts du sommet fut la discussion autour de la structuration de la gouvernance bleue, considérée comme le socle de toute stratégie océanique africaine. Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’articuler les niveaux d’action — étatique, territorial, privé et communautaire — pour construire une dynamique collective.
Au niveau nationa, les États doivent concevoir des politiques publiques intégrant la durabilité des ressources marines et la résilience des écosystèmes. L’appel a été lancé pour une meilleure mobilisation des institutions publiques, à travers la recherche appliquée et des plans d’aménagement maritime équilibrés.
Au niveau territorial, les maires et gouverneurs présents ont reconnu leur rôle central, tout en admettant que la responsabilité locale sur l’espace marin reste souvent mal comprise. La décentralisation de la gestion côtière apparaît désormais comme une nécessité pour rapprocher les décisions des réalités du terrain.
Les communautés locales et la société civile ont été identifiées comme des acteurs essentiels. Détentrices d’un patrimoine écologique et culturel exceptionnel, elles doivent être impliquées dans la préservation de leurs zones maritimes, notamment via des programmes de sensibilisation et de gestion participative.
Enfin, le secteur privé, longtemps perçu comme facteur de pression environnementale, est appelé à devenir un moteur de l’innovation verte. Les entreprises maritimes, les investisseurs et les acteurs de la pêche industrielle ont été invités à s’engager dans des modèles de production responsables et des financements adaptés à la durabilité.
Les centres de recherche et de formation maritime constituent le dernier maillon de cette gouvernance. Véritables laboratoires d’idées et d’expérimentation, ils sont appelés à renforcer la coopération scientifique africaine et euro-africaine, à travers des programmes conjoints, des réseaux interrégionaux et des formations à distance.
Les collèges du savoir : science, formation et jeunesse au cœur de la dynamique bleue
La matinée du vendredi 10 octobre a consacré le rôle du savoir dans la construction de cette Afrique bleue. Les quatre collèges thématiques — formation et recherche, gouvernance et territoires, économie et innovation, société civile et culture maritime— appelés à se réunir régulièrement à l’Académie du Royaume, ont réuni experts, universitaires et décideurs autour de tables rondes riches en échanges.
Le collège de la formation, science et recherche a notamment souligné la montée en puissance des filières océanographiques dans les universités africaines et l’essor des unités de suivi de l’environnement marin. Sa recommandation majeure : dresser un inventaire continental des structures de formation et de rechercheafin d’identifier les forces et les manques, et renforcer les échanges via des programmes de co-tutelle ou d’enseignement à distance.
L’accent a aussi été mis sur l’éducation précoce à la culture océanique. Les experts ont plaidé pour l’introduction, dès le primaire, de modules sur la mer et le climat, combinant apprentissage scientifique et connaissance des traditions maritimes locales. Le patrimoine culturel lié à la mer — artisanat, navigation traditionnelle, pêche durable — a été reconnu comme un levier d’identité et de développement.
La session de clôture a invité les participants à devenir « ambassadeurs de la mer » dans leurs pays respectifs, pour porter les recommandations du sommet auprès des gouvernements, collectivités et institutions. Le défi est clair : faire du prochain Africa Blue Summit un espace de bilan concret, où les promesses de Tanger se traduiront en projets réalisés et en coopérations actives.
Afrique–Europe : de la déclaration à l’action
Le panel le plus attendu du sommet, consacré à la coopération océanique Afrique–Europe, a confirmé une nouvelle ère de partenariat équilibré. Sous la direction du diplomate français Olivier Poivre d’Arvo, les intervenants ont souligné le passage « du discours à l’action », citant des avancées concrètes telles que la ratification du Traité sur la Haute Mer et la mise en œuvre progressive de l’Accord de Fichuan.
Poivre d’Arvor a salué la vision maritime du Maroc, qui combine développement portuaire, transition énergétique et protection des écosystèmes. Selon lui, deux critères déterminent l’appartenance au cercle des nations océaniques : l’adoption du cadre juridique international sur la biodiversité en haute mer et l’engagement en faveur des grands fonds marins.
Pour Nancy Karigithu, envoyée spéciale du Kenya pour l’économie bleue, cette édition marque une étape clé avant le prochain Sommet Afrique–Europe de Luanda, qui célébrera 25 ans de partenariat. Elle a insisté sur un modèle de co-création et non de dépendance : « L’Afrique n’attend pas des financements, mais une reconnaissance de ses priorités et une alliance de valeurs. »
De son côté, Geneviève Pons, vice-présidente de l’Institut Jacques Delors, a évoqué la convergence entre l’European Ocean Pact et le futur African Ocean Pact, deux cadres complémentaires pour une gouvernance océanique partagée. Elle a souligné l’importance d’une diplomatie maritime africaine proactive, capable de peser dans les négociations internationales sur la biodiversité et le climat.
Enfin, Marieme Bekaye, ancienne ministre mauritanienne de l’Environnement, a rappelé que la gestion durable de la pêche doit figurer parmi les priorités du futur pacte. Elle a appelé à un contrôle rigoureux des activités de pêche illégales et à la mise en place de quotas transparents, pour garantir à la fois la sécurité alimentaire et la conservation des ressources.
Vers une Afrique bleue souveraine et solidaire
Au terme de deux jours de travaux, le Africa Blue Summit de Tanger a confirmé que l’Afrique maritime n’est plus une périphérie, mais un acteur central de la transition écologique mondiale. En plaçant la mer au cœur de ses politiques publiques, le continent entend faire de ses 38 États côtiers une force unie, capable de défendre ses ressources et d’en tirer un développement durable.
Le Maroc, par son engagement et son rôle d’hôte, a consolidé sa position de pays leader de la diplomatie bleue. Le sommet a démontré que l’avenir du continent dépend de la mer, non comme un espace à exploiter, mais comme un territoire à partager, à protéger et à transmettre.
La prochaine édition du Blue Africa Summit devra désormais juger sur pièces : évaluer les progrès accomplis, mesurer les engagements tenus et donner corps à l’ambition collective d’une Afrique bleue, souveraine et solidaire.