Actu
Rabat-Dakar : accords sectoriels, feuille de route et convergence politique autour d’un partenariat africain stratégique
Le Roi Mohammed VI a offert un déjeuner en l’honneur du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et de la délégation l’accompagnant. Présidé par le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch, ce moment protocolaire a rassemblé des responsables marocains et sénégalais de premier plan
Par Assia Benmakhlouf avec MAP
La visite à Rabat du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a donné lieu à une séquence diplomatique dense, articulée autour de la 15e Grande Commission Mixte de Coopération Maroc-Sénégal, de la signature d’un paquet d’accords couvrant des secteurs clés, et d’un signal politique majeur : la réaffirmation, par le Sénégal, de son soutien à l’intégrité territoriale du Royaume et à sa souveraineté sur le Sahara. Encadrée par un déjeuner offert par Sa Majesté le Roi Mohammed VI en l’honneur du chef du gouvernement sénégalais et de sa délégation, cette étape illustre la volonté des deux capitales de transformer une relation historique en programme d’action, à l’heure où les dynamiques régionales imposent des partenariats lisibles, efficaces et durablement arrimés à la coopération Sud-Sud.
Un accueil de haut niveau, symbole de considération politique
Lundi à Rabat, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a offert un déjeuner en l’honneur du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko et de la délégation l’accompagnant. Présidé par le Chef du gouvernement Aziz Akhannouch, ce moment protocolaire a rassemblé des responsables marocains et sénégalais de premier plan, donnant à la visite une tonalité à la fois institutionnelle et politique. Ont notamment pris part à ce déjeuner, côté sénégalais, le ministre de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, Cheikh Niang, ainsi que l’ambassadrice du Sénégal au Maroc, Seynabou Dial, en plus des membres de la délégation officielle.
Côté marocain, la présence des présidents des deux Chambres du Parlement, Rachid Talbi El Alami et Mohamed Ould Errachid, du conseiller de SM le Roi Omar Kabbaj, du ministre Nasser Bourita et de l’ambassadeur du Maroc au Sénégal Hassan Naciri a donné au déjeuner un relief particulier. Il s’agit, dans la grammaire diplomatique, d’un message clair : le partenariat Rabat-Dakar se situe au niveau des priorités, au-delà des cycles conjoncturels. L’accueil de haut rang n’est pas seulement une marque de courtoisie, il est aussi une manière d’inscrire la séquence dans la continuité des relations stratégiques entre les deux pays.
La 15e Grande Commission Mixte, de la tradition au passage à l’opérationnel

La 15e Grande Commission Mixte de Coopération Maroc-Sénégal s’est conclue par l’adoption d’un communiqué conjoint et la signature de plusieurs accords de coopération et de partenariat, mémorandums d’entente et protocoles d’accord
Au cœur de cette visite, la 15e Grande Commission Mixte de Coopération Maroc-Sénégal, coprésidée par Aziz Akhannouch et Ousmane Sonko, a servi de cadre à une mise à jour ambitieuse de l’architecture bilatérale. Les commissions mixtes ont, par définition, une fonction de bilan et de projection : elles évaluent les acquis, ajustent les instruments juridiques, identifient les goulots d’étranglement et fixent des priorités.
Cette session s’est conclue par l’adoption d’un communiqué conjoint et la signature de plusieurs accords de coopération et de partenariat, mémorandums d’entente et protocoles d’accord. Le procès-verbal des travaux a été signé par les deux chefs de gouvernement, acte formel qui consacre une feuille de route et engage les administrations à passer de l’intention à l’exécution. Dans une relation déjà dense, l’enjeu n’est plus seulement d’ajouter des textes, mais de mieux orchestrer leur mise en œuvre, en phase avec les transformations économiques, numériques et géopolitiques.
Un paquet d’accords transversal : mobilité, jeunesse, infrastructures et numérique
Le ministre Nasser Bourita et son homologue Cheikh Niang ont procédé à la signature du communiqué conjoint, document de synthèse qui fixe le cap politique de la coopération. Dans le prolongement, plusieurs instruments ont été paraphés dans des domaines qui touchent directement à la mobilité, à la sécurité et à la connectivité.
Un mémorandum d’entente relatif à la mise en place d’un mécanisme de consultations consulaires a été signé, signalant une volonté d’anticiper les enjeux liés aux communautés, aux déplacements et aux services aux ressortissants. Un projet de mémorandum d’entente dans le domaine de la jeunesse complète cette orientation, en cohérence avec une priorité commune : faire de la jeunesse un levier de développement, et non un angle mort des politiques publiques.
Sur le volet transport, un protocole d’application de l’accord relatif aux transports internationaux routiers de voyageurs et de marchandises, ainsi qu’une convention de coopération dans le domaine de la sécurité routière, traduisent un souci de fluidité logistique et de sécurisation des flux. Une convention-cadre d’assistance technique dans le domaine des autoroutes vient renforcer la coopération dans l’ingénierie, la gestion et la planification d’infrastructures structurantes.
Le numérique, désormais incontournable dans les stratégies de souveraineté et de compétitivité, figure également parmi les domaines couverts, avec un protocole d’accord sur la coopération dans l’économie numérique. À cela s’ajoutent un mémorandum d’entente dans le domaine des infrastructures, une convention-cadre dans la formation professionnelle et un accord-cadre relatif aux bourses d’études, aux stages et au partage d’expertises. L’ensemble dessine un triptyque cohérent : développer les compétences, améliorer les infrastructures, et outiller l’administration et l’économie pour le saut digital.
Enseignement supérieur : une coopération structurée sur 2026-2028
Dans le domaine de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation, un programme d’application pour la période 2026-2028 a été signé par Azzedine El Midaoui et son homologue sénégalais Daouda Ngom. L’objectif affiché est de consolider les passerelles entre universités et institutions de recherche, de faciliter la mobilité des étudiants, enseignants-chercheurs et administrateurs, et d’encourager des programmes d’échanges scientifiques et culturels.
La dynamique est portée par des flux déjà significatifs. Environ 702 étudiants marocains poursuivent leurs études au Sénégal, tandis que 1.639 étudiants sénégalais sont inscrits dans des établissements du Royaume. Ces chiffres, au-delà de leur dimension académique, traduisent une circulation des compétences et une confiance institutionnelle qui s’inscrivent dans la durée. Pour Dakar, l’expérience marocaine dans la recherche, la formation professionnelle, les écoles d’ingénieurs et les classes préparatoires constitue un point d’intérêt assumé. Pour Rabat, la coopération universitaire est un prolongement naturel de l’ancrage africain, mais aussi une stratégie de projection par le savoir.
Industrie et commerce : normalisation, PME et zones industrielles au centre
Les ministres Ryad Mezzour et Serigne Gueye Diop ont signé un mémorandum d’entente sur le développement des petites et moyennes entreprises, un accord de coopération dans les infrastructures industrielles, ainsi qu’un protocole d’accord en matière de normalisation. Le choix de ces thématiques n’est pas anodin : la normalisation est un outil d’accès aux marchés, les infrastructures industrielles structurent l’investissement productif, et les PME représentent le tissu économique réel des deux pays.
Le ministre sénégalais a mis en avant le contexte spécifique de son pays, engagé dans une nouvelle phase liée au développement des secteurs du pétrole et du gaz, et à l’émergence de zones agro-industrielles et de zones économiques spéciales. Dans cette perspective, Dakar entend tirer profit de l’expérience marocaine en matière d’accompagnement des entreprises, de mise à niveau, de formation et d’encadrement. Le volet PME prend un relief particulier, le Sénégal rappelant que ce segment représente 97 pour cent du tissu économique sénégalais. Des coopérations entre agences dédiées et structures de mise à niveau sont envisagées, dans une logique de transfert d’outils et de bonnes pratiques.
Les échanges ont également porté sur les politiques fiscales relatives aux zones industrielles et aux investissements, ainsi que sur le développement des échanges commerciaux bilatéraux avec un accent sur les produits transformés. Le Sénégal a, par ailleurs, exprimé un intérêt pour l’expérience marocaine dans le domaine des phosphates, annonçant des visites de terrain, notamment au sein de l’OCP, afin d’observer un modèle de valorisation et d’intégration industrielle.
Agriculture, filières animales et sécurité sanitaire : une coopération à haute valeur sociale
Le ministre Ahmed El Bouari et son homologue Mabouba Diagne ont signé un accord de coopération dans le domaine agricole, ainsi qu’un accord portant sur les filières animales, la santé animale et la sécurité sanitaire des aliments. Dans des économies où l’agriculture et l’élevage pèsent lourd en termes d’emplois, de sécurité alimentaire et de stabilité sociale, ces instruments peuvent produire des effets concrets s’ils sont traduits en programmes opérationnels.
Un autre accord, signé entre Ahmed El Bouari et le ministre sénégalais de l’Économie, du Plan et de la Coopération Abdourahmane Sarr, concerne le contrôle sanitaire des produits de la pêche et de l’aquaculture. Là encore, le sujet est stratégique : la conformité sanitaire conditionne l’accès aux marchés, la protection du consommateur et la compétitivité des filières.
Ports et logistique : Rabat et Dakar misent sur la connectivité maritime
Dans le domaine portuaire, un accord de partenariat et de coopération entre l’Agence Nationale des Ports du Maroc et le Port Autonome de Dakar a été signé par Mustapha Fares et Waly Diouf Bodian. Cet axe logistique intervient à un moment où l’Atlantique africain devient un espace de compétition et d’opportunités : corridors commerciaux, chaînes d’approvisionnement, sécurité maritime, interconnexion entre hubs.
La coopération portuaire peut ouvrir des perspectives de partage d’expertise sur la gouvernance, la modernisation, la gestion des flux et l’intégration des ports dans des zones industrielles et logistiques. Elle s’inscrit aussi dans une logique plus large : celle d’une Afrique atlantique qui cherche à mieux structurer ses infrastructures pour capter davantage de valeur sur les routes du commerce mondial.
Le Sahara : Dakar réaffirme sa position et ancre son message dans le communiqué conjoint
Sur le plan politique, le communiqué conjoint adopté à l’issue de la Grande Commission Mixte a consacré un passage particulièrement attendu : la République du Sénégal y réitère son soutien ferme et constant à l’intégrité territoriale du Royaume du Maroc et à sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire national, y compris la région du Sahara. La partie sénégalaise a renouvelé son appui au plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, présenté comme la seule solution crédible, sérieuse et réaliste dans le cadre des Nations Unies.
Le communiqué mentionne également la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée le 31 octobre 2025, en soulignant qu’elle consacre le plan d’autonomie comme base unique, sérieuse, crédible et durable pour une solution politique. Au-delà de la formulation, l’enjeu est celui de la continuité diplomatique : Dakar inscrit sa position dans un cadre onusien, tout en confirmant une convergence politique avec Rabat sur un dossier central de la diplomatie marocaine.
Akhannouch : une relation ancienne, humaine et spirituelle, au service d’un agenda africain

La dimension spirituelle a été mise en avant comme pierre angulaire, notamment à travers le rôle de la Commanderie des Croyants et l’influence des confréries soufies, dont la Tariqa Tijaniya, dans le raffermissement des liens entre les peuples.
Dans son allocution à l’ouverture des travaux, Aziz Akhannouch a insisté sur l’idée que les relations maroco-sénégalaises reposent sur des fondements solides intégrant les dimensions humaines, religieuses et économiques. Il a décrit ce lien comme naturel et durable, plutôt qu’une alliance de circonstance. Il a rappelé le rôle historique des routes commerciales reliant le Maroc à sa profondeur africaine, évoquant le Sénégal comme un passage et un carrefour ayant favorisé échanges humains et économiques.
La dimension spirituelle a été mise en avant comme pierre angulaire, notamment à travers le rôle de la Commanderie des Croyants et l’influence des confréries soufies, dont la Tariqa Tijaniya, dans le raffermissement des liens entre les peuples. Le Chef du gouvernement a aussi souligné l’existence d’un cadre juridique global dépassant les 140 accords de coopération, en précisant que la Commission Mixte offre l’occasion d’évaluer les progrès accomplis et d’ouvrir une nouvelle dynamique, particulièrement en direction du secteur privé.
Sur le plan régional, Aziz Akhannouch a situé la relation dans un contexte africain marqué par des défis majeurs, tout en qualifiant l’Afrique de source d’optimisme. Il a insisté sur la convergence de vues des deux pays sur des questions stratégiques, évoquant les défis du Sahel et de l’océan Atlantique et la nécessité d’une stratégie régionale globale.
Initiatives royales africaines : Atlantique, Sahel et grands projets d’intégration
Le Chef du gouvernement a rappelé plusieurs initiatives lancées par SM le Roi Mohammed VI au profit de l’Afrique, dont celle visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique. Il a également cité l’Initiative Royale Atlantique, présentée comme un espace de développement et de stabilité communs et comme un cadre géopolitique d’opportunités : environnement, sécurité alimentaire, santé, énergie, interconnexion logistique, mobilisation des ressources, partage d’expertises.
Dans le même esprit, le projet de Gazoduc Afrique Atlantique reliant le Nigeria au Maroc a été mentionné comme symbole de coopération Sud-Sud, avec mise en avant du rôle du Sénégal. L’ensemble de ces références installe la relation bilatérale dans un horizon plus large que l’échange d’accords : celui d’une architecture africaine en construction, où la connectivité, l’énergie et la logistique deviennent des piliers de souveraineté et de développement.
Sonko : refonder, redynamiser, rendre la coopération plus lisible

Ousmane Sonko a souligné que le cadre juridique, déjà riche de plus de 130 accords, va s’élargir avec de nouveaux instruments couvrant la plupart des secteurs clés.
De son côté, le Premier ministre Ousmane Sonko a affirmé l’engagement constant du Sénégal à œuvrer au renforcement et à l’élargissement de la coopération avec le Maroc, dans l’esprit des liens culturels, spirituels et historiques. Il a insisté sur la confiance politique bâtie dans la durée et sur la nécessité de replacer l’amitié Rabat-Dakar au cœur des politiques publiques, en dotant la relation d’une feuille de route claire.
Ousmane Sonko a souligné que le cadre juridique, déjà riche de plus de 130 accords, va s’élargir avec de nouveaux instruments couvrant la plupart des secteurs clés. Il a également exprimé sa conviction que le Sénégal peut compter sur le Royaume comme partenaire fiable pour atteindre ses objectifs de développement, y compris l’Agenda national de transformation Sénégal 2050. Il a salué la contribution des entreprises marocaines au développement du Sénégal dans des secteurs variés : banques, assurances, agroalimentaire, BTP, mines, industrie pharmaceutique, énergie. Le message renvoie à une réalité : la présence économique marocaine au Sénégal est ancienne, et Dakar souhaite qu’elle s’articule davantage avec ses priorités stratégiques.
Finances et économie : transformer la volonté politique en mécanismes concrets
En marge des travaux, une rencontre entre la ministre de l’Économie et des Finances Nadia Fettah et le ministre sénégalais de l’Économie, du Plan et de la Coopération Abdourahmane Sarr a porté sur les moyens de renforcer les relations économiques bilatérales et d’établir une coopération plus dynamique, durable et mutuellement bénéfique.
Les deux parties ont insisté sur l’importance de multiplier les échanges entre acteurs économiques, en exploitant le cadre juridique existant et les complémentarités des deux économies. Nadia Fettah a rappelé l’engagement du Royaume en faveur d’une coopération Sud-Sud renforcée et agissante, conformément à la vision royale. Ici, le défi se situe souvent dans l’aval : faire émerger des projets bancables, sécuriser les montages, accélérer les partenariats privés, et aligner les agendas d’investissement.
Une relation qui cherche un nouveau rythme : exécution, suivi, visibilité
Au final, la séquence de Rabat montre une volonté d’accélération. Les accords signés couvrent la diplomatie consulaire, la jeunesse, le transport, la sécurité routière, les autoroutes, le numérique, les infrastructures, la formation, les bourses, l’enseignement supérieur, l’industrie, la normalisation, l’agriculture, les filières animales, la pêche, l’aquaculture et les ports. Cette transversalité peut être une force si elle s’accompagne d’un mécanisme de suivi, d’un calendrier d’exécution et d’indicateurs de résultats.
La déclaration sénégalaise sur le Sahara, intégrée au communiqué conjoint, confère à la visite une dimension politique forte, tandis que les références aux initiatives royales et aux grands projets d’intégration africaine situent l’axe Rabat-Dakar dans une géographie stratégique plus large : Sahel, Atlantique, corridors, énergie, logistique. Pour les deux pays, l’enjeu est désormais d’éviter l’effet catalogue et de privilégier la cohérence : quelques projets phares, visibles, rapidement exécutables, capables de donner un sens concret au partenariat et d’en porter la promesse auprès des opinions publiques et des acteurs économiques.
Dans un contexte africain où les alliances se recomposent, où la compétition d’influence s’intensifie, et où la souveraineté se mesure aussi à la capacité d’exécuter, Rabat et Dakar semblent vouloir franchir un palier : passer d’une relation historique, riche en symboles, à une relation structurée par des résultats, avec une lisibilité politique assumée.