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Tanella Boni, la voix poétique de l’Afrique honorée à Assilah
« Le choix de Tanella Boni s’est imposé naturellement » (Hatim Betioui, secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah)
La session d’automne du 46e Moussem culturel international d’Assilah s’est clôturée dimanche dern. Organisée par la Fondation du Forum d’Assilah, en partenariat avec le ministère de la Culture et le Conseil communal, la cérémonie a récompensé des habitants, associations et initiatives locales pour leurs actions culturelles, éducatives et environnementales. Plusieurs distinctions ont été remises, dont le Prix de l’Enfant de l’année à Lina El Mahfoudi et celui de l’Association de l’année à « Les Cœurs d’Assilah ». Cette édition a rendu hommage au fondateur du Moussem, feu Mohamed Benaïssa.
Lors d’une soirée empreinte d’émotion et de lumière, la poétesse ivoirienne Tanella Boni, lauréate du Prix Tchicaya U Tam’si de poésie africaine. En distinguant cette grande figure de la littérature francophone, le Forum d’Assilah rend hommage à une œuvre où s’unissent la rigueur de la pensée, la beauté du verbe et la profondeur de l’engagement humain.
Une voix féminine d’exception dans le panthéon poétique africain
Sous les voûtes du Palais de la Culture, à Assilah, le temps semblait suspendu. La cérémonie, organisée dans le cadre du 46e Moussem culturel international, a consacré Tanella Boni, une poétesse dont la plume a fait résonner les voix du continent et les silences du monde. En recevant le Prix Tchicaya U Tam’si de poésie africaine, lors de sa treizième édition, l’auteure d’Absence suivie de présence a vu saluer une carrière exemplaire, empreinte de lucidité et de grâce.
Pour Hatim Betioui, secrétaire général de la Fondation du Forum d’Assilah, « le choix de Tanella Boni s’est imposé naturellement ». Il a souligné la force et la sensibilité d’une écriture qui « conjugue esthétique, engagement et fidélité à la parole africaine ». Le prix, créé en 1989 en hommage au poète congolais Tchicaya U Tam’si, distingue chaque édition une voix ayant renouvelé le souffle poétique du continent. À travers ce choix, le jury a salué une œuvre qui, au-delà du lyrisme, ouvre un horizon d’humanité et de pensée, prolongeant la lignée des grands poètes du Sud, ceux qui ont su faire du verbe une arme de liberté et un chant d’espérance.
Une poésie entre identité, mémoire et engagement
Chez Tanella Boni, chaque poème est un voyage intérieur, une marche à la rencontre de l’autre et de soi. Née à Abidjan en 1954, professeure de philosophie et écrivaine, elle explore dans ses recueils les thèmes de l’identité, du féminin africain et des mutations sociales contemporaines. Son écriture limpide et dense, à la fois médiane et universelle, s’adresse autant à la conscience qu’à la sensibilité.
Dans ses vers, la mémoire devient matière poétique : mémoire des origines, des blessures et des espérances. Pour le critique marocain Nabil Mancer, membre du jury, la poétesse « conjugue l’engagement pour l’humain et la fidélité au beau, dans une alchimie rare entre la pensée et la parole ». Son œuvre, ajoute-t-il, « prouve que la poésie n’est pas seulement ornement, mais vision, résistance et dialogue avec le monde ».
Lors de la cérémonie, Ghazlane Drouss, représentante du ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, a salué « une conscience éveillée, gardienne de la mémoire et architecte des mots ». Pour elle, la lauréate incarne la puissance tranquille d’une poésie féminine africaine qui façonne la dignité humaine. « La poésie, disait-elle, n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale, un espace de liberté où se sculpte la beauté du monde. »
Assilah, la fraternité et la lumière
Visiblement émue, Tanella Boni a pris la parole pour rappeler que la poésie ne l’a jamais quittée. Elle a parlé d’Assilah, « ville de lumière, de paix et de fraternité », et de l’Afrique, « terre de partage et de dignité ». « Le Forum d’Assilah fait beaucoup de bien à l’humanité », a-t-elle lancé, sous les applaudissements d’un public conquis.
La soirée s’est poursuivie dans le jardin Tchicaya U Tam’si, au pied des remparts de la ville, là où un monument de pierre porte gravés les mots du poète congolais disparu. C’est dans ce lieu chargé de mémoire, où Tchicaya aimait contempler le coucher du soleil, que Tanella Boni a lu quelques-uns de ses poèmes, en hommage à l’esprit du grand poète dont le prix porte le nom.
Le président du jury, Amadou Lamine Sall, poète sénégalais et lauréat du même prix en 2018, a rappelé avec émotion la mémoire de Mohamed Benaïssa, fondateur du Moussem d’Assilah et ami fidèle de Tchicaya U Tam’si. « Il est difficile de ne pas aimer le Maroc, terre de poésie et d’hospitalité », a-t-il déclaré, saluant la continuité d’un projet culturel unique en Afrique et dans le monde arabe.
Le prix Tchicaya U Tam’si, symbole d’une fidélité poétique
Créé en 1989, le Prix Tchicaya U Tam’si de poésie africaine perpétue la mémoire du poète congolais, figure de la modernité littéraire africaine. C’est Mohamed Benaïssa, alors ministre marocain de la Culture, qui en eut l’idée, bouleversé par la disparition de son ami en 1988. Seul représentant africain à ses funérailles, il décida de créer un prix international célébrant la force de la parole poétique et la fraternité des cultures africaines.
Doté de 10 000 dollars, le prix est décerné par le Forum culturel afro-arabo-latino-américain d’Assilah. Il s’adresse aux poètes dont l’œuvre, riche et novatrice, ouvre de nouveaux horizons esthétiques et participe à la prise de conscience du rôle vital du poème dans la vie humaine.
Au fil des années, il a récompensé des figures majeures de la poésie africaine et francophone : Édouard Maunick, René Depestre, Mazisi Kunene, Ahmed Abdel Muti Hijazi, Vera Duarte, Abdelkarim Tabbal, Niyi Osundare, Fama Diagne Sène, El Mahdi Acherif, Josie Guibaut, Amadou Lamine Sall et Paul Dakeyo. En 2025, l’Afrique poétique s’enrichit d’un nouveau nom, celui de Tanella Boni, désormais inscrite dans la lignée des grands poètes du continent.
Pour Hatem Battioui, ce prix est plus qu’une récompense : « C’est une promesse de fidélité à la poésie, à l’Afrique et à Assilah. Une façon de rappeler que la parole poétique est ce qui demeure quand tout vacille. »
Tanella Boni, la parole et le souffle
Philosophe, essayiste, romancière et poétesse, Tanella Boni a toujours fait dialoguer la raison et le rêve, la pensée et la beauté. Sa poésie refuse les cloisonnements : elle embrasse la pluralité du monde. Depuis ses premiers recueils jusqu’à ses essais récents, elle y interroge le rôle des femmes, la mémoire des peuples et la dignité des exclus.
Lauréate de multiples distinctions — Prix Ahmadou Kourouma (2005), Prix Antonio Viccaro (2009), Prix Théophile Gautier de l’Académie française (2018), entre autres — elle a dirigé l’Union des écrivains de Côte d’Ivoire et participé à la fondation du Festival international de poésie d’Abidjan. Son œuvre, traduite et étudiée à travers le monde, résonne comme un appel à la fraternité universelle.
Aujourd’hui, membre associée de l’Académie du Royaume du Maroc, elle continue de porter haut la voix d’une Afrique lucide, libre et solidaire. Dans le sillage de Tchicaya U Tam’si, son écriture rappelle que la poésie, loin d’être un ornement, reste un acte de foi dans la parole et un souffle de liberté pour l’humanité.