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Abou Al Azm… des mots croisés aux interactions intégrées - Par Talaâ Saoud Al Atlassi
Dans la diversité de ses contributions à la vie publique, Abou Al Azm demeure avant tout un militant. Il a été la synthèse de chacune de ses singularités et des missions qu’il s‘est assignées. Qui n’ont pas réussi malgré leur multiplicité à le distraire de sa ferveur dans le soutien de la cause palestinienne.
Figure singulière du paysage intellectuel et politique marocain, Abdellghani Abou Al Azm incarne une trajectoire marquée par l’engagement, la rigueur et la pluralité des savoirs. De ses débuts modestes à son rôle dans les dynamiques militantes et culturelles du Maroc post-indépendance, jusqu’à son itinéraire international et son retour au pays, son parcours, raconté par Talaâ Saoud Al Atlassi, reflète une vie consacrée à la production de sens, à la fidélité aux principes et à l’articulation entre pensée et action.

Talaâ Saoud Al Atlassi
Une trajectoire façonnée par l’engagement et la quête de sens
Abdellghani Abou Al Azm ! Un homme qui ne pouvait être que pluriel. À la fois « riche » par son ambition et « déterminé » par son nom, il a grandi dans un Maroc en pleine construction, nourri par l’élan des chantiers de l’indépendance. De ce contexte, il a tiré une conviction profonde : celle de participer activement, avec un sens aigu de l’histoire, à la réalisation du projet national.
Sa vie personnelle a été marquée par le combat contre les contraintes de la pauvreté, affrontées dès son plus jeune âge avec persévérance et dignité. Il entre très tôt dans la vie active, devenant enseignant au début des années 1960, avant même d’atteindre l’âge légal, afin de subvenir aux besoins de sa famille. La connaissance devient alors son principal viatique dans un long parcours de lutte, où il s’efforce de concilier engagement personnel et action publique, en insufflant à chacune de ces dimensions un sens profond, nourri par les valeurs de dignité.
Un intellectuel aux multiples visages, uni par une même cohérence
Dans la diversité de ses contributions à la vie publique, Abou Al Azm demeure avant tout militant : Étudiant, enseignant, chercheur, traducteur, éditeur, critique, essayiste, romancier, auteur de mémoires, lexicographe, syndicaliste, acteur politique et militant des droits humains, il a été un tout composé de chacune des singularités de ces missions. Qui n’ont pas réussi malgré leur multiplicité à le distraire de sa ferveur dans le soutien de la cause palestinienne
Dans chacune de ces sphères, il agit avec la même exigence et la même cohérence.
Cette pluralité ne relève pas de la dispersion, mais d’une fidélité rigoureuse à chaque domaine investi. Chaque engagement est traité avec un respect scrupuleux de ses exigences propres. Ainsi, le lexicographe s’impose comme tel à part entière, tout comme le militant des droits humains, dont l’engagement ne déborde jamais sur les autres champs. Abou Al Azm a su préserver l’autonomie de ses différents centres d’intérêt, tout en les inscrivant dans une dynamique d’intégration et de complémentarité.
Un acteur du mouvement de gauche dans un Maroc en mutation
Abou Al Azm a incarné une figure représentative de la gauche marocaine dans un contexte politique marqué, au lendemain de l’indépendance, par de fortes tensions autour de la question du pouvoir. Cette période, que l’histoire désignera plus tard comme les « années de plomb », a vu émerger des formes d’engagement structurantes.
Il figure parmi les militants actifs de cette époque, notamment à travers son rôle au sein de l’Union nationale des forces populaires, ainsi que par son leadership dans l’Union nationale des étudiants du Maroc à l’Université de Fès, au milieu des années 1960.
Des mots croisés à l’éveil politique d’une génération
Son engagement trouve en partie ses racines dans une expérience originale d’animation culturelle, initiée à Marrakech par le regretté Idriss Allam, à travers le « Club de la conscience », réseau de jeunes réunis autour des mots croisés. Ce qui n’était au départ qu’un jeu est devenu un espace d’éveil intellectuel et politique.
À Casablanca comme à Fès, cette initiative a rassemblé plusieurs figures appelées à jouer un rôle important dans les sphères politiques et syndicales. À l’École normale supérieure de Fès, Abou Al Azm retrouve ainsi ses compagnons de ce réseau, parmi lesquels Mustapha Messaad, Hussein Kouar et Ahmed Hajami.
Ahmed Hajami, cet homme d’exception, à la fois affable et érudit dans l’histoire de la nouvelle gauche marocaine, écrira dans un ouvrage consacré à l’expérience du « 23 Mars » :
« Quant à Hamdoun (Abdellghani Abou Al Azm), évrira-t-il, ma relation avec lui remonte à 1965, à la Faculté des lettres de Fès. Lorsque je suis parti en France, j’ai découvert que certains de ses compagnons les plus proches l’appelaient “le leader”. Je n’ai pas cherché à en comprendre les raisons, mais je me suis souvenu de nos années à la faculté de Fès, et de cette volonté qu’il avait d’être partout à la fois : dans le syndicat (secrétaire de la Coopérative estudiantine), dans le parti, dans la poésie et dans l’amour (…)
Le “leadership” d’Abdellghani atteint son apogée au début de l’année 1967, lors du déclenchement de la répression à Dhar El Mehraz, avec l’attaque de la cité universitaire et l’arrestation arbitraire de plusieurs étudiants (Abou Al Azm était alors à Rabat pour préparer le 12e congrès de l’UNEM). Lorsqu’il arriva le soir même, nous lui avons raconté ce qui s’était passé. Il sauta immédiatement dans le premier taxi en direction du commissariat, sa valise contenant ses effets personnels et ses documents encore à la main, pour protester contre l’arrestation de ses camarades. On perdit alors sa trace depuis ce jour-là jusqu’à la fin de l’année universitaire, moment où ils réapparurent vivants, après avoir traversé l’enfer de la détention aux confins du désert, et après avoir attesté, en signant des documents, qu’ils étaient des volontaires au service de l’Entraide nationale ».
De l’exil français à l’engagement international
En 1969, « Aba Azm », comme nous aimions l’appeler, ouvre un nouveau front dans son parcours militant en s’installant en France. Il y évolue dans l’orbite de l’organisation du 23 Mars, dont il épouse les orientations sur les questions nationales et arabes, sans pour autant s’enfermer dans une appartenance organisationnelle stricte. Il incarne alors la figure de l’intellectuel capable de contenir les excès du politique en lui, refusant de sacrifier ses principes aux compromis imposés par les contingences.
Etudiant en France, il se distingue à la fois par son sérieux académique et par son rôle de porte-voix du mouvement démocratique marocain en exil. Parmi ses contributions marquantes figure la traduction de l’ouvrage « Le Commandeur des croyants » de l’Américain John Waterbury. Dans les cercles de l’opposition, son engagement actif et sa présence constante dans les mobilisations lui valent d’être reconnu par ses pairs comme un chef de file.
Son implication dans la cause palestinienne s’intensifie progressivement. D’un soutien initial, il passe à une forme d’engagement plus direct, à travers ses relations avec Yasser Abed Rabbo, dirigeant du Front démocratique, ainsi qu’avec les deux figures assassinées Ezzedine Falaq et Issam Sartawi, tués respectivement à Paris et à Lisbonne. Avec ces derniers, il participe aux prémices d’une orientation en faveur d’une solution pacifique, qui aboutira plus tard aux négociations d’Oslo. Son engagement s’étend également au Liban, où il effectue plusieurs séjours, en lien avec ses réseaux palestiniens et libanais.
Un retour au pays sous le signe de la fidélité intellectuelle
De retour au Maroc en 1983, à la faveur d’une grâce royale, Abou Al Azm reprend son engagement dans les espaces politiques et associatifs nationaux. Il s’implique notamment au sein de l’Organisation de l’action démocratique populaire, où il siège au comité central, puis au sein du Parti socialiste démocratique et de l’Union socialiste des forces populaires.
Son parcours militant se prolonge dans plusieurs cadres, tels que l’Organisation marocaine des droits de l’homme, l’Association marocaine de soutien à la lutte palestinienne ou encore l’Union des écrivains du Maroc. Dans chacun de ces engagements, il demeure fidèle à son identité d’intellectuel, veillant à inscrire toute action politique ou syndicale dans une perspective culturelle et réflexive.
Tout au long de cette trajectoire, il incarne la figure d’un militant nourri par la culture, et d’un intellectuel porté par l’engagement, qui demeure, à jamais, une présence vivante dans la mémoire du pays.