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Casablanca 1961, héritière de Manchester 1945 : aux sources du panafricanisme moderne – Par Abdeljlil Lahjomri
Le 4 janvier 1961, il y a soixante-cinq ans, Sa Majesté le Roi Mohammed V ouvrait, en compagnie d’illustres dirigeants africains — l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, le Malien Modibo Keita, le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Guinéen Ahmed Sékou Touré — une conférence consacrée à la souveraineté pleine et entière. Le temps comme l’espace étaient alors à redéfinir, et la réécriture de l’histoire un appel solennel. (Abdeljlil Lahjomri)
La Chaire des littératures et des arts africains de l’Académie du Royaume du Maroc, en partenariat avec la Pan African Writers Association (PAWA), a organisé le mercredi 28 janvier 2026, à l’Institut Royal pour la Recherche sur l’Histoire du Maroc à Rabat, un colloque international intitulé « Mémoire, partage et réécriture des indépendances africaines : du Congrès de Manchester (1945)* à la Conférence de Casablanca (1961) ». A l’ouverture de cette rencontre qui a réuni des chercheurs, universitaires, académiciens et écrivains issus du Maroc et de plusieurs pays africains, Abdeljlil Lahjomri, a travers une lecture croisée du Congrès panafricain de Manchester de 1945 et de la Conférence de Casablanca de 1961, a mis en lumière la portée historique, politique et symbolique d’un moment fondateur pour la souveraineté africaine. Ce colloque s’inscrit dans une dynamique intellectuelle visant à relier les mémoires, à repenser les récits d’émancipation et à restituer à l’Afrique sa capacité à écrire sa propre histoire. Entre rupture avec l’ordre colonial, réappropriation des cadres culturels et éducatifs, et rôle stratégique du Maroc dans la facilitation des dialogues continentaux, cette réflexion collective, précise le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, ambitionne de transformer le passé en levier de projection vers un avenir africain plus équilibré et solidaire.

Par Abdejlil Lahjomri
Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume

Le cinquième Congrès panafricain, qui s'est tenu à Manchester du 15 au 21 octobre 1945, a marqué un tournant dans l'histoire mondiale
Manchester 1945, un moment de rupture avec l’ordre colonial
Le colloque « Mémoire, partage et réécriture des indépendances africaines : du Congrès de Manchester (15–21 octobre 1945)* à la Conférence de Casablanca (4 janvier 1961) », est capital. Il s’inscrit avec justesse dans la continuité de ce que nous entreprenons, conformément à cette haute vision du rendez-vous africain comme art de relier, de repenser et de régénérer. Comment ne pas se réjouir qu’il relie deux moments décisifs : l’un situé hors du continent africain – Manchester, 1945 – et l’autre en son cœur même – la Conférence de Casablanca, en 1961 ?
À propos de Manchester 1945, notre collègue, l’Académicien, historien et philologue Souleymane Bachir Diagne y voit, comme il le souligne, un moment de rupture : rupture avec le joug colonial, mais aussi fin des congrès consacrés à l’avenir de l’Afrique et se tenant hors d’Afrique. Cette double rupture est systémique. Plus encore, elle participe d’une reconfiguration du désordre mondial fondé sur le rapt des cultures.
Casablanca 1961, un tournant historique au cœur du continent africain
Quant à Casablanca 1961, comment ne pas en ressentir la charge, non seulement mémorielle, mais aussi patriotique ? Certes, dans l’exercice de la réflexion scientifique, nous sommes invités à ne pas mettre en avant le sentiment. Pourtant, l’histoire que nous convoquons ici appelle également — et peut-être surtout — le sentiment de l’histoire, comme expression, au plus profond de nos êtres, de nos émotions et de nos perceptions.
Le 4 janvier 1961, il y a soixante-cinq ans, Sa Majesté le Roi Mohammed V ouvrait, en compagnie d’illustres dirigeants africains — l’Égyptien Gamal Abdel Nasser, le Malien Modibo Keita, le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Guinéen Ahmed Sékou Touré — une conférence consacrée à la souveraineté pleine et entière. Le temps comme l’espace étaient alors à redéfinir, et la réécriture de l’histoire un appel solennel.
En nous retrouvant aujourd’hui, relions aussi Manchester 1945 aux autres congrès qui l’ont précédé, afin de transformer le passé en un futur à améliorer. Nous le ferons en mettant l’accent sur les axes inscrits au programme de nos échanges : je pense au témoignage d’une figure emblématique de la Guinée contemporaine, Madame Andrée Touré ; je pense à la littérature dé-coloniale — sujet fondamental pour sortir de cadres devenus obsolètes, repérer et déconstruire les images réductrices de l’Africain ; je pense à l’éducation, vue non seulement dans sa dimension didactique, mais comme dynamique de connaissance mutuelle des Africains ; je pense enfin, au rôle du Maroc, à sa capacité à faciliter les dialogues et, par sa position géographique singulière, à se placer au service de l’équilibre des nations.
Transformer le passé en horizon d’avenir
Tout cela nous ramène à l’année 1961, à ce qui s’écrivait ici, à ce qui se nouait ici, pour la redéfinition du paysage africain par l’Afrique elle-même. Il me paraît toutefois essentiel de rappeler que 1961 doit aussi être reliée à la longue histoire transsaharienne, et, plus près de nous, à la Conférence d’Anfa, tenue également à Casablanca, du 14 au 24 janvier 1943. À cette occasion, notre Sultan Mohammed ben Youssef — le futur Roi Mohammed V —, lors de ce sommet réunissant Roosevelt, Churchill et le général de Gaulle, exposa, deux ans avant le Congrès de Manchester, le manifeste de l’indépendance pleine et entière du Maroc.
C’est sous son sillon que se tient à l’Académie du Royaume du Maroc cette rencontre qui se propose de revisiter deux moments majeurs du panafricanisme moderne.
NDLR : * Le 5e Congrès panafricain de Manchester (octobre 1945) fut un tournant décisif pour l'émancipation de l'Afrique, marquant le passage du plaidoyer intellectuel à une exigence militante d'indépendance immédiate. Organisé par des figures de proue des indépendances africaines, il a mobilisé des syndicalistes et leaders africains contre le colonialisme, prônant l'unité et la démocratie.