Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Une séparation, exploration d’une morale sociale profondément fracturée
“Une séparation“ s’ouvre sans musique, dans une salle de tribunal austère, et n’en finit pas de refuser au spectateur le réconfort des jugements simples. Loin de se limiter au récit d’une famille qui vole en éclats, ce film construit un labyrinthe moral vertigineux où chaque vérité en cache une autre
Dans cette nouvelle chronique de « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur Une séparation d’Asghar Farhadi, film récompensé dans les plus grands festivals internationaux et considéré comme l’une des œuvres majeures du cinéma contemporain. À travers l’histoire d’un couple iranien confronté à la séparation, le réalisateur explore les fractures morales, sociales et humaines d’une société traversée par les contradictions, tout en plaçant le spectateur face à l’impossibilité d’un jugement simple.

Driss Chouika
« "Une séparation" deviendra l'un de ces chefs-d'œuvre intemporels que l'on regardera encore dans des décennies ».
Roger Ebert.
Sorti en Iran en mars 2011, en juin en France et en Belgique, en septembre en Suisse puis en février 2012 au Québec, trois prix à la Berlinale 2011 ( Ours d’Or du Meilleur film, Ours d’Argent de la Meilleure Actrice pour l’ensemble des actrices et Ours d’Argent du Meilleur Acteur pour l’ensemble des acteurs), le Golden Globe 2012 du Meilleur film étranger, l’Oscar 2012 du Meilleur film en langue étrangère et le César 2012 du Meilleur film étranger, ainsi que plusieurs autre prix prestigieux, “Une séparation“ du réalisateur iranien Asghar Farhadi place d’emblée les spectateurs en position de juges. Et ce choix narratif n’est pas anodin car il prépare un long travail de conviction contre toute certitude morale. Très vite, Farhadi brouille les pistes. Nader veut rester en Iran pour s’occuper de son père atteint d’Alzheimer, tandis que Simin veut partir pour offrir un avenir meilleur à leur fille. Ainsi, aucun des deux n’a tort, et en même temps aucun n’a raison. Et comme l’affirme Farhadi lui-même : « La tragédie moderne n’est pas l’opposition du bien et du mal mais du bien et du bien ». C’est sur cette équation difficile à résoudre que repose tout l’édifice du film.
“Une séparation“ s’ouvre sans musique, dans une salle de tribunal austère, et n’en finit pas de refuser au spectateur le réconfort des jugements simples. Loin de se limiter au récit d’une famille qui vole en éclats, ce film construit un labyrinthe moral vertigineux où chaque vérité en cache une autre, où l’innocence et la culpabilité deviennent indiscernables, et où la caméra, impassible, nous force à prendre place au banc des jurés.
EXPLORATION D’UNE MORALE SOCIALE FRACTURÉE
En refusant de livrer une vérité univoque, Farhadi ne cherche pas à mystifier, mais à nous confronter à une vérité plus profonde : celle de la complexité humaine. La justice des hommes, symbolisée par ces tribunaux où l’on jure sur le Coran, est impuissante à départager des douleurs également légitimes. Farhadi nous invite ainsi à l’exploration d’une morale sociale profondément fracturée. Et en s’adressant directement au spectateur n’est pas un simple artifice stylistique : cela révèle une conception exigeante du réalisme. Le spectateur n’est pas invité à évaluer passivement l’action, mais à juger, ou du moins à rejoindre le réalisateur dans ce jugement, tout en sachant que la clarté absolue est précisément quelque chose d’impossible à offrir. Et l’efficacité dramatique de cette approche tient à l’équilibre entre les personnages. Aucun n’apparaît particulièrement avoir plus raison, ou tort, que l’autre. Le réalisateur prend bien son temps pour expliciter les blessures de chacun des protagonistes et ses raisons d’agir, sans plus, ainsi le spectateur a bien du mal à se faire une opinion de la situation.
L’intelligence du film réside aussi dans sa capacité à faire dialoguer le drame intime et la tension collective dans une construction morale bien complexe, sans pourtant réduire le film à un pamphlet sociologique. Cette complexité morale trouve son prolongement dans une mise en scène d’une intelligence rare. Farhadi parsème son film de points de vue obstrués : portes entrouvertes, cages d’escalier, couloirs, vitres légèrement sales. L’appartement de Nader devient ainsi un théâtre de clivages physiques : plans qui séparent visuellement les protagonistes, vitres qui estompent les visages, limites matérielles qui figent l’échange.
Et puis, le film est une plongée vertigineuse dans les contradictions de l’Iran contemporain. Derrière l’histoire intime, c’est tout l’Iran post-révolutionnaire qui se dévoile en creux. Farhadi a parfois été accusé de vouloir gommer les spécificités culturelles de son pays. Pourtant, le film n’élude jamais le contexte iranien ; il le respire, le vit, le contient dans chaque plan. Les personnages de Nader et Simin, par leurs vêtements et leur cadre de vie urbain, semblent d’abord interchangeables avec des bourgeois parisiens ou londoniens. Mais cette apparente familiarité est un leurre : elle rend d’autant plus brutale l’irruption d’une réalité autrement plus contraignante, celle des classes populaires croyantes représentées par Razieh et son mari Hodjat.
Et au centre du dispositif narratif, Farhadi place le fardeau silencieux d’une génération sacrifiée. Au cœur de cette mécanique implacable, il y a un regard singulier : celui de Termeh, la fille du couple, interprétée par Sarina Farhadi, la propre fille du réalisateur. Silencieuse et attentive, elle observe ses parents s’entre-déchirer, comprend les mensonges de son père sans jamais les dénoncer vraiment. En la plaçant au centre du dispositif, Farhadi fait d’elle la conscience muette du film.
Finalement, en refusant de choisir entre ses personnages, en suspendant le jugement là où tout appelait à trancher, Farhadi signe une œuvre d’une puissance rare. Ce film n’est ni un mélodrame simpliste ni une expérimentation formelle intimidante. C’est un film-monde, où chaque geste anodin révèle une faille métaphysique, où chaque mensonge par omission engage toute une société profondément fracturée.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ASGHAR FARHADI (LM)
« Les Enfants de Belle Ville » (2004) ; « La Fête du feu » (2006) ; « À propos d'Elly » (2009) ; « Une séparation » (2011) ; « Le Passé » (2013 » ; « Le Client » (2016) ; « Everybody Knows » (2018) ; « Un héros » (2021) ; « Histoires parallèles » (2026).