De la chanson il a fait une demeure pour la nostalgie… Par Abdelfattah Lahjomri

De la chanson il a fait une demeure pour la nostalgie… Par Abdelfattah Lahjomri

Abdelwahab Doukkali était-il simplement un immense chanteur, ou bien la mémoire sonore d’une nation entière ? A-t-il seulement chanté l’amour, ou a-t-il chanté l’être humain lorsque l’amour l’affaiblit, lorsque l’exil le brise et lorsque la nostalgie l’éveille ?

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À travers une double lecture, sensible et analytique, de l’œuvre de Abdelwahab Doukkali, Abdelfattah Lahjomri revient sur la place singulière occupée par l’artiste dans la mémoire marocaine et arabe. Chanson, théâtre et cinéma, il explore la manière dont Doukkali a transformé l’émotion intime, la nostalgie, l’exil et les mutations sociales en matière artistique, faisant de sa voix une mémoire affective collective. Pour rester dans le souvenir celui qui ne chantait pas seulement… mais qui permettait au Maroc de s’entendre lui-même

Abdelfettah Lahjomri

Une voix qui n’appartenait ni à une ville ni à une époque

Comment une seule voix peut-elle porter à la fois la mémoire de Fès, les inquiétudes de Rabat, le tumulte de Casablanca et la nostalgie du Caire, avant de fondre tout cela dans le cœur d’une chanson ? Comment Abdelwahab Doukkali a-t-il réussi à faire de l’amour une cause, de l’exil un miroir et de la patrie un être vivant que l’on protège avec jalousie et auquel on aspire sans cesse ? Chantait-il pour les gens, ou chantait-il ce que les gens étaient incapables de dire eux-mêmes ? Et comment le chant, chez lui, est-il devenu plus qu’un simple enchantement musical, presque une longue confession jaillie des profondeurs de l’être humain ? Le secret de cet artiste réside dans la beauté de son timbre et dans sa capacité rare à transformer la chanson en miroir émotionnel ; un miroir dans lequel l’auditeur aperçoit sa fragilité, sa nostalgie, son amour, sa peur et ces petites défaites intimes qu’il ne sait pas nommer.

Ces mots ne sont pas une élégie pour un artiste disparu, car l’élégie commence lorsque la trace s’éteint. Or, Abdelwahab Doukkali ne nous a pas quittés. Il laisse sa voix suspendue dans la mémoire des gens comme une fenêtre ouverte sur des temps plus chaleureux. J’écris sur lui par fidélité envers un artiste qui n’a pas seulement enchanté l’oreille, mais aussi le cœur marocain et arabe. J’écris parce qu’il est des artistes qui ne fabriquent pas seulement des chansons ; ils façonnent une partie de notre conscience émotionnelle et nous offrent un langage nouveau pour parler de l’amour, de la nostalgie et de l’exil. Doukkali a permis au Marocain d’écouter sa tristesse sans honte, d’avouer sa faiblesse sans humiliation et d’aimer sa patrie comme un très proche dont il redoute la perte. Sa voix résistait au temps, et chacune de ses chansons ressemblait à un message secret échangé entre l’être humain et lui-même. Nous ne l’écoutions donc pas comme un simple chanteur, mais comme un artiste qui comprenait notre vulnérabilité et traduisait ce que nous étions incapables d’exprimer. Lorsqu’un artiste d’une telle dimension s’en va, on n’écrit pas pour lui dire adieu ; on écrit pour réécouter ce qu’il a laissé en nous de lumière, de nostalgie et de questions qui ne vieillissent jamais.

Celui qui chantait comme on écrit l’histoire du cœur

Les débuts de Abdelwahab Doukkali ne furent pas de simples premiers pas d’un jeune artiste. Ils annonçaient la naissance d’une sensibilité nouvelle dans la chanson marocaine. Lorsqu’il enregistra “Moul El Khal” (“مول الخال), puis “Ya El Ghadi Fi Tomobil” (يا الغادي في الطوموبيل), il mettait la main sur quelque chose de subtil et de décisif : la chanson devait rester proche des gens sans jamais devenir superficielle. Il prenait une expression quotidienne, une image populaire, une situation ordinaire, puis les transformait en matière artistique chargée de saveur et de mémoire. Dans “Tomobil”, on n’entend pas seulement un moyen de transport ; on entend une époque marocaine en mouvement. La voiture n’y est pas un détail anodin, mais le symbole d’une société entrant dans un nouveau rythme : vitesse, urbanisation, mobilité, modernité et désarroi. C’est ce qui fit de Doukkali un artiste en avance sur son temps : il lisait les transformations sociales de l’intérieur même de la chanson, sans jamais donner l’impression de faire une leçon. Il enveloppait l’idée dans la mélodie et faisait passer l’analyse à travers l’émotion musicale.

Dans les chansons d’amour de Abdelwahab Doukkali, on ne trouve pas cette galanterie facile qui se contente de célébrer la beauté ou de se lamenter sur la séparation ; l’amour y apparaît comme une expérience profonde qui met l’être humain face à lui-même. Lorsqu’il chante la dispute, il ne la présente pas comme la fin d’une relation, mais comme la preuve de sa continuité, même douloureuse. Lorsqu’il chante le désir, il ne le traite pas comme une nostalgie passagère, mais comme une force intérieure qui bouleverse le cœur et ébranle ses certitudes. Ainsi, des titres comme “Mersoul Al Hob” (“مَرْسول الحب), “W’Ana Mkhasmek” (و”أنا مخاصمك), “Al Oulf Sa’ib” (”الولف صعيب”) ou “Ma Ana Illa Bachar” (ما أنا إلا بشر) ressemblent aux chapitres d’un même livre consacré à la fragilité humaine lorsqu’elle aime. L’amour y est à la fois embellissement de la vie, épreuve pour l’orgueil, révélation de la faiblesse et retour brutal à cette vérité : l’être humain, aussi fort qu’il paraisse, a toujours besoin de quelqu’un capable de comprendre son silence.

L’exil, dans son univers musical, prend quant à lui la forme d’une fracture intérieure, du sentiment qu’un individu peut s’éloigner de lui-même même au milieu des siens. C’est ce qui donne à “Ana Oual Ghorba” ( أنا والغربة) sa profondeur véritable : la chanson ne parle pas tant d’un lieu lointain que d’une âme en quête d’abri.

Une voix contre le vacarme du temps

Son passage par le théâtre, au sein de la “Troupe Al Maâmoura”, ne fut pas non plus un détail secondaire. Son influence apparaît clairement dans sa présence artistique. Abdelwahab Doukkali savait construire une scène à l’intérieur même de la chanson : il savait quand hausser la voix, quand l’abaisser, quand laisser le silence agir et quand permettre à un regard ou à une intonation de dire ce que les mots ne pouvaient exprimer. Son arrivée au cinéma ne fut donc pas un hasard. Dans “La vie est un combat” (الحياة كفاح), “Sables d’or” (رمال من ذهب), “Où cachez-vous le soleil ?” (أين تخبئون الشمس؟), “Le bouton vert” ( الزر الأخضر), “Les beaux jours de Shéhérazade” ou “Les dessous des chose” (خفايا), on découvre un artiste cherchant à élargir ses outils d’expression. Le cinéma lui a offert un corps visuel, comme la chanson lui avait offert un corps sonore. Le lien entre les deux résidait dans le récit.

Doukkali était avant tout un conteur, qu’il tienne un oud ou qu’il se tienne devant une caméra. Il savait transformer une chanson en scène et faire du silence une partie intégrante du sens. Il ne livrait jamais une phrase d’un seul élan ; il la laissait mûrir devant l’auditeur. C’est ce qui explique sa présence naturelle au cinéma : un artiste qui chante de cette manière entretient forcément un rapport intime avec l’image, le mouvement et l’ombre. Dans ses films comme dans ses chansons, il cherchait l’être humain au moment de l’épreuve : un être confronté à son destin, à son amour, à sa peur ou à sa société.

Parmi ses titres les plus marquants figure ‘’le marché des humains’’ “Souk Al Bacharia” (سوق البشرية). Ce seul titre suffit à comprendre une part de son audace artistique. Un titre simple, mais vertigineux. Il ne parle pas seulement d’amour, d’étoiles ou de nuit ; il s’approche de l’être humain comme d’une valeur menacée. Le marché y devient le symbole d’un monde où les sentiments se vendent, où les relations se mesurent à l’intérêt et où l’homme finit par devenir une marchandise au milieu de la foule. Ce type de titre révèle que Doukkali n’était pas seulement un chanteur sentimental ; il possédait aussi un regard critique. Il observait les transformations morales et sociales et les convertissait en art. C’est pourquoi son œuvre demeure lisible comme un véritable texte culturel sur le Maroc moderne.

Celui qui a fait de la nostalgie devint une tonalité marocaine

Il existe des artistes qui réussissent à conquérir un public, et d’autres qui réussissent à incarner une époque. Abdelwahab Doukkali appartient aux deux, parce qu’il n’était pas seulement l’auteur de chansons à succès ; il était un état émotionnel ayant accompagné les transformations de l’être marocain dans sa tentative de se comprendre au sein d’un monde en mutation rapide. Avec l’intuition des grands artistes, il savait que la chanson ne se réduit pas à des paroles posées sur une mélodie, mais qu’elle constitue une construction psychologique complexe. C’est pourquoi il s’appuyait avant tout sur la sincérité qui traverse la voix. Certains chanteurs interprètent une phrase ; Doukkali, lui, la vivait avant même de la prononcer.

Ce qui distingue sans doute le plus son projet artistique, c’est qu’il n’avait pas peur du calme. À une époque où certaines expériences misaient sur l’exhibition et le spectaculaire, lui choisissait de laisser son empreinte en s’infiltrant silencieusement dans le cœur des gens. Et cette capacité rare n’appartient qu’aux véritables artistes : ceux qui donnent à chacun le sentiment qu’une œuvre a été créée pour lui seul, alors même qu’elle s’adresse à tous.

Même ses choix linguistiques révèlent cette conscience profonde de l’être humain. Il ne recherchait pas la formule ornée ou sophistiquée ; il cherchait le mot chargé d’une sincérité intérieure. C’est pourquoi certaines de ses phrases, malgré leur simplicité, semblent plus durables que bien des textes noyés dans la complexité. Il avait compris que les mots, lorsqu’ils naissent d’une expérience authentique, se rapprochent davantage de la sagesse que de l’ornement poétique. Ainsi, les gens n’ont jamais eu le sentiment que ses chansons leur étaient étrangères, même lorsqu’elles portaient des dimensions intellectuelles et humaines profondes.

Abdelwahab Doukkali savait également que l’art véritable ne vit pas de perfection, mais de manque. L’être humain s’attache aux chansons qui laissent en lui un petit vide, une question inachevée ou une nostalgie dont il ignore lui-même l’origine. Même sa présence personnelle portait quelque chose de ce mystère élégant. Il n’était pas de ces artistes qui s’épuisent dans l’exposition permanente ; c’est pourquoi son image demeura associée à la dignité et au prestige plutôt qu’à la surexposition. Il semblait protéger son art du vacarme de la consommation rapide et préserver cette distance nécessaire entre l’artiste et la logique du spectacle éphémère. C’est ainsi que son nom conserva sa valeur et son aura. Les gens n’ont jamais eu le sentiment qu’il poursuivait la lumière ; ils avaient plutôt l’impression que c’était la lumière elle-même qui le recherchait.

Une mémoire dans une corde musicale

Abdelwahab Doukkali était-il simplement un immense chanteur, ou bien la mémoire sonore d’une nation entière ? A-t-il seulement chanté l’amour, ou a-t-il chanté l’être humain lorsque l’amour l’affaiblit, lorsque l’exil le brise et lorsque la nostalgie l’éveille ? Comment a-t-il réussi à faire sortir la chanson marocaine des limites du simple enchantement musical pour l’ouvrir à l’espace de la question, de la réflexion et de l’aveu ? Et comment sa voix a-t-elle continué, malgré le passage du temps, à toucher ce que nous cachons au plus profond de nous-mêmes ?

Le secret de son éternité ne réside-t-il pas précisément dans le fait qu’il n’a jamais chanté pour un instant passager, mais pour cette part secrète en chacun de nous ; cette part qui désire, craint, aime, se brise, puis se relève au rythme d’une chanson ?

Réfléchissons-y… et à une prochaine méditation.

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