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De la Sîra du Prophète à Sebta : les fils d’une continuité marocaine – Par Abdelhamid Jmahri
Ahmed Toufiq remettant au Roi Mohammed VI l’ouvrage arabe « Dakhirat Al Muhtaj Fi Assalati Ala Sahibi Alliwae Wa Taj », édité par le ministère des Habous et des Affaires islamiques. Aux côtés du souverain, le Prince héritier Moulay El Hassan
En évoquant, devant le roi Mohammed VI à l’occasion du Mawlid, trois grandes œuvres marocaines consacrées à la Sîra et à l’éloge du Prophète, le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a replacé Sebta et les places fortes atlantiques dans une continuité historique, religieuse et politique. Abdelhamid Jmahri voit dans cette évocation la condensation douze siècles d’histoire marocaine fondée sur l’allégeance, dans sa double dimension : politique, par la défense du territoire, et affective, par l’ancrage religieux du lien unissant le Maroc à Sebta et aux autres places frontières.

Abdelhamid Jmahri
Une minute quarante qui a fait couler beaucoup d’encre
Il ne serait guère exagéré d’affirmer qu’aucune intervention du ministre des Habous et des Affaires islamiques, depuis le début du règne du roi Mohammed VI, n’avait suscité autant d’intérêt que celle consacrée à la présentation de la célébration religieuse de cette année. Une minute et quarante secondes auront suffi pour concentrer toute la portée de l’allégeance territoriale, dans ses dimensions politique et affective, et provoquer une abondance de commentaires, notamment sur les deux rives de la Méditerranée.
Centrée sur Sebta, dans sa dimension méditerranéenne, et sur les places fortes atlantiques, l’intervention d’Ahmed Toufiq — historien de formation, auteur de nombreux travaux et éditions critiques consacrés au soufisme et au patrimoine du Maroc médiéval — a suscité, au Maroc comme dans l’Espagne voisine, une attention, un suivi et un flot de commentaires rarement observés pour une prise de parole de cette nature. Car, comme le rappellent les logiciens, c’est bien le contexte qui confère ici toute leur portée aux propos du ministre des Habous, gardien des sceaux religieux.
Devant Amir Al-Mouminine, à l’occasion du Mawlid, le ministre des Habous a rappelé le contexte de la célébration, en insistant sur la poursuite des efforts destinés à commémorer le quinzième centenaire de la naissance du Prophète de l’islam, paix et bénédictions sur lui.
Il exposait ainsi les « circonstances de la révélation » de ce qui allait suivre : la manière dont le patrimoine marocain a célébré la naissance du Prophète à travers trois ouvrages majeurs consacrés à sa Sîra et à son éloge : « Ach-Chifa bi ta’rif houqouq Al-Mustafa » (Traité sur les vertus curatives de la connaissance des droits du Prophète), « Ad-Durr al-Munazzam fi Mawlid an-Nabi al-Mu‘azzam » (L’Anthologie de poèmes composés en célébration de la naissance de l’Illustre Prophète), et enfin « Dala’il al-Khayrat » ( Les guides vers les voies du Bien ).
Si l’évocation de ces livres a pris une telle signification, c’est parce que leurs destinataires, au Maroc comme dans son voisinage du Nord, y ont vu la condensation de douze siècles d’histoire marocaine fondée sur l’allégeance autour de deux constantes : l’une politique, qui se manifeste dans la défense du territoire ; l’autre affective, qui réside dans la présence saillante de la dimension religieuse du lien unissant le Maroc à Sebta et aux autres places fortes.
Le Cadi Ayyad, Sebta et la défense du territoire
Ce lien s’incarne, dans le cas de Sebta, dans l’œuvre du Cadi Ayyad, l’un des grands traditionnistes, jurisconsultes et savants acharites de Sebta. Il reçut son savoir d’Al-Andalus et constituait lui-même un trait d’union humain, puisqu’il fut surnommé le « Cadi de Sebta et de Marrakech ».
La portée de cette référence est encore renforcée par le fait que ceux qui connaissent le Cadi Ayyad savent aussi qu’il fut une autorité en matière de fatwas appelant au jihad contre les Croisés et l’un de ceux qui déployèrent leur énergie pour les repousser hors d’Al-Andalus. On peut y voir une réponse implicite aux appels religieux aux accents croisés resurgis ces derniers temps sur la rive nord de la Méditerranée.
Quant à son ouvrage « Ach-Chifa bi ta’rif houqouq Al-Mustafa », il a acquis une telle renommée qu’on a pu dire : « Sans Ach-Chifa, Al-Mustafa n’aurait pas été connu ». Cette formule traduit la place exceptionnelle qu’occupe ce livre dans la présentation du Prophète de l’islam, dont il offre un portrait d’une précision, d’une richesse et d’une ampleur jusque-là inégalées — le Prophète auquel les Marocains vouent, dans le contexte qui nous occupe, un attachement particulier.
Al-Azafi, fondateur de la tradition marocaine du Mawlid
L’articulation entre la Sîra, la commémoration du Prophète et la situation présente apparaît également à travers le livre d’Abou Al-Abbas Al-Azafi, savant ascète qui enseigna à de nombreux érudits dans la grande mosquée de Sebta : « Ad-Durr al-Munazzam fi Mawlid an-Nabi al-Mu‘azzam ». Il mourut avant d’avoir pu achever son ouvrage, qui fut complété par son fils Abou Al-Qassim.
L’une des particularités de ce savant ascète, outre le fait qu’il soit né à Sebta, tient à ce qu’il rédigea son livre pour encourager les musulmans à célébrer la naissance du Prophète, après avoir constaté la fascination des musulmans du nord du Maroc et, plus particulièrement, d’Al-Andalus pour les fêtes chrétiennes de la Nativité.
Il fut ainsi l’initiateur et le véritable père fondateur de la célébration marocaine de la noble naissance du Prophète. On a dit de son livre qu’il « compte parmi les œuvres dans lesquelles les Marocains ont innové, acquérant grâce à lui le mérite d’avoir devancé leurs frères d’Orient sur un sujet qui n’avait encore jamais été traité : le Mawlid du Prophète ».
Les enseignements de ces deux savants de Sebta se répandirent dans tout le Maroc, et bien au-delà…
« Dala’il al-Khayrat », de Marrakech aux rivages atlantiques
Le troisième ouvrage est « Dala’il al-Khayrat », dont le titre complet est « Dala’il al-Khayrat wa Shawariq al-Anwar fi dhikr as-salat ‘ala an-Nabi al-Mukhtar » (Les guides vers les voies du Bien et les éclats des lumières dans l’évocation de la prière sur le Prophète élu). Il est récité sous la forme de sept hizbs et jouit encore aujourd’hui d’une immense popularité, du Maroc jusqu’à l’Indonésie.
Son auteur est le savant soufi Souleimane Al-Jazouli, l’un, avec Cadi Ayyad, des sept saints de Marrakech. Le nom d’Abou Abdallah Mohammed ibn Souleimane ibn Abou Bakr Al-Jazouli Al-Mallali Al-Hassani reste lié au rôle joué par son livre dans la mobilisation des volontés en faveur de la défense des places fortes atlantiques et dans la confrontation avec les Ibériques — principalement les Portugais, et les Espagnols dans leur sillage.
Il choisit Safi comme centre de mobilisation et y organisa la résistance contre les Portugais, à une époque où l’État central était paralysé et miné par les factions. Il poursuivit son jihad jusqu’à l’avènement de l’État saadien.
Il apparaît ainsi que l’une des meilleures façons de s’adresser aux musulmans du monde, après avoir constaté l’attention biaisée par laquelle nos frères d’Orient et du Maghreb ainsi que par leurs responsables religieux ont abordé la question de Sebta, consiste à rappeler la place éminente qu’occupe « Dala’il al-Khayrat » dans l’ensemble du monde musulman. L’ouvrage conserve aujourd’hui encore ses zaouïas, ses disciples et ses cercles de lecture, où il continue d’être récité, répété et médité tout au long de l’année.
Une même continuité religieuse, politique et territoriale
Le premier lien qui unit ces savants tient donc à la Sîra du Prophète et à sa célébration depuis les places occupées de la Méditerranée et de l’Atlantique. Le second réside dans la dimension religieuse donnée à ce rapport, étroitement associé à l’allégeance qui, comme l’a souligné le ministre, se décline sous deux formes complémentaires : l’une politique, l’autre affective, toutes deux illustrées par ces ouvrages.
Il convient également de souligner l’unité de la cause du jihad dans la défense des places fortes méditerranéennes et atlantiques, au point que la libération de ces territoires s’est imposée, au fil des siècles, comme une constante pour les Marocains et leur État.
Le contexte, ici encore, donne tout son sens à ces références. Celles-ci signifient clairement que les territoires évoqués s’inscrivent de longue date dans l’identité religieuse du Maroc, dans ses dimensions à la fois politique et affective, bien avant les développements contemporains liés à Sebta, comme ce fut également le cas pour les autres places occupées.