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De l’orientalisme journalistique : Quand Le Monde réinvente le Maroc 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader
Dustin Hoffman et Robert Redford durant le tournage des "Hommes du Président" d'Alan J. Pakula
Dans la première partie de son analyse, Mohamed Benabdelkader a démonté l’«enquête » du journal Le Monde consacrée au règne de Mohammed VI, l’accusant de perpétuer un orientalisme médiatique biaisé et réducteur. Dans cette seconde partie, il dissèque méthodiquement les ressorts d’un orientalisme journalistique qui, selon lui, gangrène la série d’articles du journal Le Monde sur « L’énigme Mohammed VI ». Entre clichés, sources anonymes et narration dramatique, l’auteur y voit moins une enquête d’investigation qu’un recyclage médiatique d’imaginaires collectifs, participant à brouiller la compréhension de la réalité marocaine plutôt qu’à l’éclairer.

Par Mohamed Benabdelkader
Dans la première partie de cet article, nous avons pris soin de distinguer clairement l’orientalisme classique, profondément ancré dans les domaines ethnographiques, littéraires et picturaux, d’un certain orientalisme moderne, envahissant notamment le domaine des médias aussi bien traditionnels que sociaux numériques. Le premier, bien que traversé d’une perception essentialiste, reposait sur un travail de terrain rigoureux, minutieux, et faisait preuve d’une capacité d’observation précise, offrant ainsi une image plus ou moins crédible et factuelle de la réalité orientale. Cette approche informée tendait vers une réappropriation de l’objet de connaissance, avec une construction claire et intelligible de ce dernier, avant d’en proposer une interprétation essentialiste. En revanche, l’orientalisme moderne réplique la même perception essentialiste, mais sans se soucier du réel, ni de la vérification des faits. Il procède directement à une interprétation essentialiste, souvent paresseuse ou sous-informée, sans construction précise d’un objet crédible. On y décèle davantage l’expression d’un fantasme brut et un recyclage mécanique de clichés, plutôt qu’une réelle tentative de compréhension ou de représentation fidèle.
C’est dans ce contexte que la série d’articles publiée par Le Monde sur le règne de Mohamed VI appelle à un regard critique quant à son traitement du système politique marocain, notamment en raison d’un manque de connaissance du terrain et d’une représentation de la réalité marocaine, fondée sur des suppositions réductrices, des rumeurs infondées et des clichés éculés, qui déforme la complexité et la dynamique véritable du pouvoir au Maroc, en occultant les multiples dimensions sociales, culturelles et politiques qui façonnent cette réalité.
Loin d’un jugement simpliste ou exotique, la description du Maroc dans l’orientalisme classique témoigne d’un réel effort pour transmettre une information honnête et nuancée sur le pouvoir marocain, fondée sur une connaissance directe et une attention rigoureuse aux détails sociopolitiques et culturels. En contraste, la série d’articles récents intitulée L'énigme Mohamed VI regorge de spéculations dévalorisantes et d’obsessions stigmatisantes, présentant une couverture journalistique marquée par un manque de rigueur et une absence flagrante de vérification sérieuse des faits.
Traces des perceptions orientalistes
Pour discerner les traces des perceptions orientalistes dans la soi-disant enquête publiée par Le Monde, nous avons essayé d’identifier quelques éléments caractéristiques qui structurent ce type de discours. Les empreintes des principales figures de l’orientalisme relevées dans le contenu des six épisodes de cette longue et creuse série journalistique se déploient ainsi :
Vision eurocentrique
L'enquête publiée par Le Monde sur la monarchie marocaine, pourrait être perçue comme partant d'un regard parisien, occidental, qui applique un cadre d'interprétation eurocentrique au Maroc. La réalité politique est réduite à une mécanique exotique faite de rumeurs mondaines, et d’intrigues personnelles conçues comme typiques d'un Orient mystérieux. Les alliances et rivalités se nouent et se dénouent comme si l’organisation politique obéissait à une mise en scène presque théâtrale. Cette réduction à une lecture folklorique, qui ignore la modernité, la stabilité institutionnelle et les dynamiques politiques réelles dont joui le Royaume du Maroc, illustre une vision eurocentrique qui fige le Maroc dans un stéréotype exotique.
Stéréotypes dichotomiques
À l’instar de la perception orientaliste traditionnelle qui oppose l’Orient à l’Occident, le récit du journal Le Monde oppose implicitement un Maroc mystérieux, opaque et confus au rationalisme occidental, en recourant à un vocabulaire chargé de termes dramatiques, tels que « vice-roi », « polar », « complot » nervosité », « incertitudes » opposant une prétendue obscurité orientale à une clarté occidentale. L'usage répétitif du terme « makhzen » comme une entité figée en opposition à un État moderne, valide ces dichotomies usées d’orientalisme classique. On voit ainsi la marmite où se mélangent le progrès face à stagnation, la transparence contre l’opacité, la modernité politique « occidentale » opposée à l’arriération orientale d’un « Etat gouverné par l’art des secrets », créant ainsi un récit binaire et normatif basé sur une hiérarchie culturelle et politique.
Projection de menace et danger
L'enquête insinue une « guerre froide » au sommet du pouvoir, avec des « tensions », des « luttes de clans », des « rivalités exacerbées », dressant un portrait de l’État marocain comme un théâtre de menaces internes, que l’on pourrait qualifier de projection anxiogène et alarmiste. La mise en avant de figures incarnant une prétendue « dérive autoritaire » se manifeste par un certain nombre de fantasmes tels que le « retour du bâton », des « réseaux d’indics », des « technologies de surveillance » modernes, ainsi que d’une « presse aux ordres ». À cela s’ajoutent des présumées tensions qui « se font sentir au sein du Makhzen », matérialisées par des « pôles de compétition », des « rivalités entre réseaux », une « guerre de l’ombre », une « bombe à retardement », des « bras de fer », des « tiraillements », des « manœuvres » et autres délires fantasmagoriques. Cette accumulation de termes dramatiques et sensationnalistes participe à une représentation anxiogène et caricaturale du pouvoir marocain, renforçant un imaginaire d’instabilité chronique et de menace intérieure amplifiée voire extrapolée.
Fascination exotique et essentialisation
L'enquête commise par Le Monde tombe dans une fascination exotique visible dans le vocabulaire et la dramatisation : « club des sept », « énigme insoluble », « secrets de palais ». En construisant des personnages et dynamiques presque exotiques, l’enquête essentialise la réalité politique marocaine, la réduisant à une fable orientaliste folklorique, plutôt qu’à une analyse politique rigoureuse.
Instrumentalisation de la représentation
L’enquête sombre dans la fabrication d’un récit idéologique servant à conforter les préjugés occidentaux, elle manipule des faits pour renforcer un imaginaire dominant occidental sur l’« Orient » comme terre d’intrigues secrètes et d’irrationalité, légitimant ainsi une vision néo colonialiste du Maroc. Ce récit produit un discours de pouvoir qui ne montre pas l’attachement indéfectible du peuple marocain au Trône Alaouite, ni le lien profondément affectif qui unit ce dernier à son monarque le Roi Mohamed VI, ni non plus la solidité et la résilience des institutions marocaines. Au contraire, il met en scène une altérité fragmentée et dominée, construite autour d’une vision réductrice et stéréotypée, qui occulte les dynamiques réelles de loyauté, d’unité et de continuité qui caractérisent la relation entre le peuple et la monarchie au Maroc.
Au cœur de cette perception orientaliste, bricolée, naïve et mal informée, se trouve une problématique majeure d’ordre professionnel et déontologique, liée à la fiabilité et à la qualité des sources d’information utilisées. Ce déficit de rigueur dans le choix et la vérification des sources compromet la crédibilité du récit et renforce des stéréotypes erronés et des préjugés infondés sur le Maroc.
Problématique des sources d’information
Faut-il rappeler que pour réaliser une enquête journalistique conforme aux normes professionnelles et déontologiques, il est essentiel de bien traiter la question des sources d’informations en respectant certaines règles clés. Les journalistes doivent rechercher et rapporter la vérité en vérifiant la véracité des informations et en étant honnêtes dans leur rapportage. Ils doivent faire connaître les sources de leurs informations dans la mesure du possible et quand cela est pertinent, sauf lorsque le secret est justifié pour protéger l’anonymat des sources (par exemple, pour prévenir un danger ou respecter une promesse de confidentialité). La protection des sources est en effet un principe fondamental du journalisme, garanti par la loi et la déontologie, qui protège la liberté de parole des informateurs et la liberté d'informer du public. Cette protection impose aux journalistes de ne pas révéler l’identité de leurs sources lorsque celles-ci ont demandé l’anonymat ou lorsque révéler leur identité pourrait les mettre en danger.
Toutefois, convient-il de préciser, toutes les sources ne sont pas nécessairement anonymes. Il est souvent nécessaire, dans une enquête sérieuse, de pouvoir identifier et vérifier certaines sources, notamment celles utilisées pour garantir la crédibilité de l'information et assurer la transparence auprès du public. La bonne pratique en journalisme consiste donc à citer les sources clairement lorsque cela ne porte pas atteinte à leur intégrité ou sécurité et à protéger l’anonymat lorsque la confidentialité est justifiée. Or, chez Le Monde, l’anonymat semble s’être imposé comme une règle d’or, les formules ne manquent pas pour masquer l’identité des sources, parfois jusqu’à inventer des interlocuteurs fictifs afin de faire dire n’importe quoi à n’importe qui : ( dit-on…confie un diplomate occidental en poste à Rabat…croit savoir un fin connaisseur des arcanes du makhzen…ajoute une source bien introduite auprès de la monarchie…comme en témoigne une anecdote…résume un familier du sérail…se souvient un diplomate français impliqué dans le dossier…décrypte une source familière des milieux sécuritaires…relève un entrepreneur marocain…confie un habitué du sérail...) Cette abondance de périphrases traduit une préférence marquée pour une confidentialité systématique et paradoxalement « énigmatique » ! qui peut parfois fragiliser la crédibilité et la transparence de l’information. Le défi journalistique consiste précisément à trouver l’équilibre entre protection nécessaire de la source et exigence d’identification suffisante pour que le lecteur puisse évaluer la fiabilité des révélations.
Une enquête dont les sources d’information sont entièrement anonymes tend effectivement à manquer de crédibilité aux yeux du public. Selon des études récentes sur la crédibilité des médias, une grande part du public exprime des doutes importants face aux informations provenant exclusivement de sources anonymes ou confidentielles. Cette question est fondamentale en journalisme car l’usage fréquent et non justifié des sources anonymes peut nuire fortement à la confiance du public envers les médias. La déontologie recommande que ces situations soient exceptionnelles et clairement justifiées, en expliquant pourquoi la confidentialité est nécessaire (ex. risque pour la source). La transparence demeure une valeur clé pour garantir la crédibilité et la rigueur d’une enquête journalistique.
Deux exemples de rigueur professionnelle
Les exemples de rigueur professionnelle dans l’élaboration et la publication des enquêtes journalistiques sont nombreux et particulièrement instructifs pour analyser le cas d’un journal comme Le Monde. En effet, la profondeur des recherches, la diversité, le recoupement et la vérification minutieuse des sources, la qualité de l’information, ainsi que le respect d’une éthique rigoureuse, sont des caractéristiques essentielles du journalisme d’investigation qui peuvent inspirer et éclairer les pratiques éditoriales. Cependant, pour rester concis et ciblé, il convient ici de retenir seulement deux exemples référentiels qui incarnent pleinement ces exigences professionnelles : l’enquête du Washington Post sur le scandale du Watergate et celle du New York Times sur l’affaire de Harvey Weinstein, chacun illustrant à sa manière comment un travail journalistique rigoureux, peut non seulement mettre au jour des faits cruciaux mais aussi faire pression sur les institutions pour défendre la vérité et la justice.
Le film Les Hommes du Président (1976), réalisé par Alan J. Pakula, présente l’enquête menée par les journalistes Bob Woodward et Carl Bernstein du Washington Post sur le scandale du Watergate, comme un travail rigoureux et tenace, marqué par une recherche patiente et méthodique des preuves. Au départ, l’affaire semble être un simple cambriolage, mais les deux journalistes découvrent rapidement des connexions avec le Comité pour la réélection du président Nixon, ce qui les pousse à creuser plus profondément. Le film met en avant leur détermination malgré les difficultés, les négations et les menaces, ainsi que le rôle crucial de leur informateur anonyme surnommé « Gorge profonde », mais ce qui attire le plus d’attention dans le film, c’est lorsqu’il montre le rédacteur en chef Ben Bradlee comme prudent, soulignant qu’il ne s’agit pas encore d’une histoire confirmée tant que des preuves solides ne sont pas réunies.
Il a fallu donc établir de manière rigoureuse un certain nombre d’éléments de preuve qui ont fini par convaincre la direction du Washington Post de publier l'enquête sur le scandale du Watergate, outre l'arrestation de cinq hommes pris en flagrant délit dans les bureaux du Parti démocrate, avec des outils d'espionnage (micros, caméras, stylos à gaz lacrymogène) et beaucoup de matériel pour mener une opération d'écoute clandestine, l’enquête devait mettre en lumière les liens découverts entre ces cambrioleurs et le Comité pour la réélection du président Nixon, ce qui laissait entendre une opération organisée à partir de la Maison-Blanche, recueillir des témoignages successifs majeurs, notamment celui de James McCord (un des cambrioleurs), qui a révélé l'existence d'un réseau d'espionnage politique, s’appuyer sur les révélations de John Dean, conseiller juridique de Nixon, qui ont mis au jour que les conspirations venaient directement du Bureau ovale, prouver l’existence d’un système d’écoutes secrètes dans la Maison-Blanche, confirmée par le témoignage d’Alexander Butterfield, et enfin confirmer que des actes d’obstruction à la justice avaient été commis pour tenter d’étouffer l’affaire. Ce sont ces preuves accumulées par le travail d’investigation accompli par Woodward et Bernstein, qui ont finalement convaincu le rédacteur en chef Ben Bradlee de publier une série d’articles dévoilant le système d’abus de pouvoir présidentiel, déclenchant un scandale majeur aboutissant à la démission de Nixon.
Un autre film basé sur l’enquête journalistique a été réalisé sur l'affaire Harvey Weinstein producteur américain de cinéma. Ce film intitulé She Said (2022) et réalisé par Maria Schrader, adapte le livre des journalistes Jodi Kantor et Megan Twohey du New York Times, qui ont mené l'enquête ayant révélé les agressions sexuelles de Weinstein. Le film met en lumière l'investigation journalistique qui a brisé des décennies de silence dans l'industrie hollywoodienne et a donné naissance au mouvement MeToo. Il rend aussi hommage au journalisme d'investigation et se focalise sur les témoignages des victimes et la tentative de Weinstein de les réduire au silence par des accords financiers.
Le film révèle comment l’enquête journalistique du New York Times sur Harvey Weinstein a bien été marquée au départ par des hésitations internes quant à la publication. Le rédacteur en chef Dean Baquet, a soutenu les journalistes Jodi Kantor et Megan Twohey dans leur travail d’enquête, malgré les fortes pressions du producteur Weinstein pour retarder ou empêcher la sortie de leur article. Cependant, comme dans tout journalisme d’investigation sérieux, la direction du journal demandait des preuves solides et concrètes avant d’autoriser la publication de l’enquête, afin d’éviter toute poursuite pour diffamation et d’assurer la crédibilité de l’information.
Le travail d’investigation journalistique a duré plusieurs mois, durant lesquels les deux journalistes ont recueilli de nombreux témoignages, rencontré Weinstein à deux reprises, ainsi que ses avocats, en cherchant à obtenir des preuves irréfutables. Le camp de Weinstein a essayé de gagner du temps par des manœuvres juridiques et des tentatives de négociation. Enfin, c’est la rigueur des preuves récoltées et la validation par le New York Times qui ont permis la sortie de l’article explosif en octobre 2017. Ce contexte souligne le rôle crucial du rédacteur en chef dans la prise de décision finale d’autoriser une enquête délicate comme celle-ci, en exigeant des preuves tangibles et des garanties solides avant publication.
Démonstration et qualité de l'information
Si l’objectif d’un reportage journalistique est de « montrer », celui d’une enquête est de « démontrer », ce qui met en lumière une différence fondamentale entre deux formes de journalisme. Un reportage présente des faits et des témoignages visibles pour informer, tandis qu’une enquête doit aller plus loin, en validant par des preuves, des témoignages vérifiables, des documents solides, de manière à construire un argumentaire rigoureux et à démontrer une réalité souvent cachée ou contestée.
Dans le journalisme d'investigation, la qualité de l'information est l'élément structurant fondamental. La rigueur professionnelle d’une enquête ou d’un travail d’investigation repose principalement sur la profondeur de la recherche, la précision des données recueillies, la vérification minutieuse des faits, ainsi que sur le respect de l’éthique et de la déontologie journalistique. Ces critères assurent que l'information produite est fiable, impartiale, et d'intérêt public. Ainsi, la structuration même de l’investigation journalistique repose sur la quête d’une information de qualité, car c’est cette qualité qui légitime l’impact social et démocratique de l’enquête.
Dans le cas de la série d’enquêtes du journal Le Monde sur « L’énigme Mohammed VI », cette démarche de démonstration n’a pas été absolument respectée. Plutôt que de présenter une enquête fondée sur des éléments concrets et vérifiés, la série s’est appuyée surtout sur des murmures de salon, des sources anonymes, et un recyclage de rumeurs déjà abondamment diffusées, souvent relayées par les réseaux sociaux.
En ce sens, le travail du journal Le Monde serait davantage une légitimation médiatique d’un récit construit sur des spéculations non étayées rigoureusement, sans véritable apport de preuves nouvelles, et sans que les affirmations soulevées ne soient suffisamment corroborées par des enquêtes sur le terrain, des documents fiables ou des témoignages formellement identifiés. Ce procédé peut paradoxalement donner une apparence d'autorité à des « délires » ou des constructions discursives issues du web et des imaginaires déconnectés, plutôt qu’une véritable analyse journalistique solide.
Un recyclage légitimant
Ainsi, la série publiée par Le Monde parait comme une opération qui semble servir » du réchauffé et qui, au lieu d’éclairer son énigme, entretient un flou et une incertitude qui ne relèvent pas d’une démonstration journalistique rigoureuse, mais plutôt d’un storytelling polémique. Le résultat est qu’elle provoque beaucoup de brouillard sans faire vraiment avancer la connaissance sur le régime politique marocain ou sur la figure du Roi Mohamed VI. Tout en adoptant la forme d’une enquête experte, Le Monde n’a pas su apporter la démonstration qu’on attend d’une telle démarche, donnant plus l’impression d’un montage médiatique fondé sur des rumeurs, et non sur une enquête journalistique rigoureuse. On dirait même que les deux journalistes se sont contentés de "signer" une enquête recyclant des contenus déjà vus, basés sur des clichés, stéréotypes et rumeurs anciennes sans apporter de réelle valeur ajoutée ni analyse nouvelle.
Le « recyclage légitimant » auquel se serait prêté Le Monde dans son d’enquête sur l’énigme Mohamed VI invite à penser que certains promoteurs de la propagande anti-marocaine sur les réseaux sociaux, ont décidé de faire passer leur récit à un niveau supérieur de crédibilité médiatique. Autrement dit, des récits fantasmés, des rumeurs et des discours délirants, qui circulaient jusque-là principalement dans des sphères informelles voire des réseaux sociaux, où ils restaient cantonnés à des communautés parfois marginales, ont trouvé un canal « officiel » et « prestigieux » via une grande institution médiatique comme Le Monde. Ceci a pour effet d’octroyer à ces récits non vérifiés et souvent contestés, une forme de validation par association, comme si passer par la « maison » du journalisme d’influence légitimait ce qui restait jusque-là des allégations sans fondement.
Le recyclage légitimant est donc une dynamique de contamination entre médias alternatifs et médias traditionnels, où ces derniers peuvent involontairement servir de caisse de résonance à des récits discutables. Cela soulève un défi majeur pour les journalistes et médias traditionnels: comment maintenir l’exigence de rigueur et de preuve tout en explorant des sujets émergents et sensibles, sans donner crédit à ce qui relève de la rumeur ou de la désinformation déguisée. Ce mécanisme illustre les frontières poreuses entre information, opinion et propagande dans l’écosystème médiatique contemporain hyperconnecté.
Comme le rappelait avec justesse le philosophe danois Søren Kierkegaard « Il y a deux façons de se tromper, l’une est de croire ce qui n’est pas, l’autre de refuser de croire ce qui est » Le Monde s'est malheureusement trompé sur les deux registres évoqués par Kierkegaard : il a cru ce qui n'était pas, en se laissant parfois entraîner dans des approximations ou des biais dans son enquête, mais il a aussi refusé de croire ce qui est, en manquant parfois de rigueur ou de distance critique face à certaines réalités politiques ou économiques. Tout au long de ses six épisodes, le journal Le Monde a prétendu que le règne de Mohamed VI touche à sa fin, dépeignant le roi comme fragile et décrivant l’élite politique comme profondément divisée par des conflits de palais et des complots, fondés uniquement sur des rumeurs et des spéculations. Cette analyse fait totalement abstraction du fait que, sous l’impulsion de Mohamed VI, le Maroc a connu en vingt-six ans une transformation majeure, s’engageant dans une modernisation sociale et économique notable, tout en adoptant une politique ambitieuse en Afrique dans un contexte international désormais multipolaire. Cette double défaillance nuit à la crédibilité de ce journal français de référence, et illustre l'importance cruciale de revoir ses pratiques journalistiques pour renouer avec un journalisme plus professionnel et rigoureux, à l’image des grandes enquêtes exemplaires qui ont marqué l’histoire du journalisme d’investigation. Le Monde ferait donc bien de retourner à l'école du journalisme, pour apprendre par cœur les leçons du Washington Post et du New York Times, histoire de rafraîchir sa crédibilité sérieusement fanée.