Culture
Des bulles et du vent – Par Abdelfettah Lahjomri
La salle est éclairée, les chaises alignées, les bouteilles d’eau disposées sur les tables et les microphones se préparent à accueillir l’éloquence. Les applaudissements précèdent les idées. Les remerciements arrivent avant le débat. Les formules de courtoisie monopolisent le temps, puis les organisateurs demandent aux chercheurs d’être brefs
Les conférences et colloques se multiplient dans le monde académique et institutionnel, affichant souvent de grandes ambitions en matière de recherche, d’innovation et de développement. Mais au-delà des discours, que reste-t-il une fois les applaudissements retombés ? Pince sans rire, Abdelfettah Lahjomri interroge l’écart entre la mise en scène des événements et leur impact réel sur la production de connaissances et la transformation du terrain.

Abdelfettah Lahjomri
Nos conférences qui s’achèvent à la porte de la salle
Chaque fois que le destin me conduit à assister à une conférence, je découvre qu’il possède lui aussi un sens de l’humour plutôt affûté. J’entre dans la salle et constate que les organisateurs ont tout préparé avec soin : une immense bannière, des noms prestigieux, des mots de bienvenue et des bouteilles d’eau placées devant les intervenants comme si la vérité devait surgir après la troisième gorgée.
Les discours s’enchaînent alors comme des formules officielles capables, à elles seules, de déplacer la réalité. Pourtant, la réalité, pour son malheur ou pour le nôtre, ne frémit guère sous les applaudissements. Elle ne se met pas en mouvement parce qu’on l’a évoquée dans une allocution d’ouverture. Elle ne devient pas un projet simplement parce qu’un intervenant affirme avec assurance : « Nous sommes à un moment historique. »
Certaines de nos conférences commencent comme les grandes productions théâtrales : éclairage étudié, tribune élégante, immense affiche, concepts suspendus dans l’air — développement durable, innovation, partenariats, transformation numérique, économie de la connaissance. Tout laisse croire qu’un événement exceptionnel est sur le point de se produire.
Mais l’observateur attentif comprend vite que le véritable danger ne réside pas dans l’échec de la conférence, mais dans sa réussite apparente. Une réussite qui brille sur les photographies, s’estompe dans la réalité et quitte la salle avant même que ne soit posée la première question sérieuse.
Nombre de nos rencontres ne prennent pas naissance dans une interrogation scientifique clairement formulée, ni dans une crise en quête de solution, ni dans un projet à la recherche de partenaires authentiques. Elles naissent de l’affiche. Une affiche élégante, un titre imposant, le logo d’une institution, le nom d’un sponsor officiel et quelques intervenants qui se connaissent déjà pour avoir participé à d’autres colloques, eux aussi qualifiés de prometteurs, de réussis et porteurs d’horizons nouveaux.
Le triomphe du discours sur l’idée
Puis vient le jour de l’ouverture. La salle est éclairée, les chaises alignées, les bouteilles d’eau disposées sur les tables et les microphones se préparent à accueillir l’éloquence.
Les applaudissements précèdent les idées. Les remerciements arrivent avant le débat. Les formules de courtoisie monopolisent le temps, puis les organisateurs demandent aux chercheurs d’être brefs parce que le programme est particulièrement riche en interventions de qualité.
À cet instant, on comprend que la conférence n’est pas saturée d’idées mais de discours introductifs.
Tout le monde parle de l’avenir comme si celui-ci attendait à l’extérieur de la salle pour signer une feuille de présence. On évoque le rapprochement entre l’université et l’entreprise, l’importance de la recherche scientifique, la place du monde arabe dans les grandes mutations contemporaines.
Un langage vaste, impeccable, intemporel, rassurant, qui pourrait convenir à n’importe quel pays, à n’importe quelle époque et à n’importe quel sujet. Il suffit de modifier le titre de la rencontre et de conserver les mêmes phrases : elles rempliront parfaitement leur fonction rhétorique.
Pourtant, une question simple et implacable vient troubler cette sérénité : que se passe-t-il après les applaudissements ? Un étudiant est-il reparti avec une idée capable d’enrichir sa recherche ? Une université a-t-elle signé un accord réellement applicable ? Une seule étude est-elle passée des étagères du laboratoire à l’usine ? Une intervention s’est-elle transformée en programme de formation, en solution concrète ou en politique publique ?
Quand la connaissance devient un protocole
Nous ne souffrons pas d’un manque de conférences. Nous souffrons d’une abondance qui ne laisse aucune trace.
Nous avons des comités scientifiques, des comités d’organisation, des comités d’accueil, des comités de communication. Mais il est rare de trouver un seul comité qui, six mois plus tard, revienne poser les questions essentielles : qu’a-t-on réellement accompli ? Qui a exécuté les décisions ? Qui a assuré le suivi ? Qui a rencontré des obstacles ? Qui a rendu des comptes ?
Nous savons ouvrir les événements avec des mots de bienvenue. Nous savons les conclure par des remerciements. Mais nous échouons souvent à transformer ce qui se trouve entre les deux en action.
C’est pourquoi tant de conférences s’achèvent avant même d’avoir commencé. Elles prennent fin lorsque leur objectif cesse d’être la production de connaissances pour devenir la production d’un événement. Lorsqu’elles abandonnent l’examen critique de la réalité pour se consacrer à l’embellissement de la façade.
Le succès visuel comme substitut de l’impact
Puis arrive le moment sacré de toute conférence : la photographie de groupe.
Cette image est celle qu’aucun participant ne laisse échouer. Les intervenants ajustent leurs vestes, repositionnent leurs cravates, les organisateurs réorganisent les rangs, les absents reviennent précipitamment de la pause-café, ceux du fond redressent la tête et ceux du premier rang sourient comme s’ils venaient de remporter une bataille décisive contre le retard scientifique.
La photographie ne documente pas toujours une réussite ; bien souvent, elle compense son absence. Sur l’image, celui qui a préparé une recherche rigoureuse est placé au même niveau que celui qui n’a assisté qu’à la moitié d’une séance. Celui qui a débattu d’une idée y côtoie celui qui attendait simplement son certificat de participation. Celui qui est venu bâtir un partenariat apparaît aux côtés de celui qui cherchait seulement à figurer dans la publication officielle.
Tous deviennent alors partenaires d’un même succès visuel.
La photographie, le communiqué et la mémoire courte
Personne ne demande : qu’avez-vous réellement accompli ? Il suffit que l’observateur voie les participants alignés devant la bannière pour être convaincu qu’un événement majeur a eu lieu.
Commence alors le cycle de vie numérique de la conférence. L’équipe de communication publie la photographie sur la page officielle et les commentaires affluent : « Félicitations », « Toujours plus de rayonnement », « Activité remarquable », « Une présence académique exemplaire ». Des formules qui célèbrent davantage l’apparence que l’idée, davantage la visibilité que l’impact.
La conférence quitte alors la salle pour devenir une publication, puis une brève trace dans la mémoire collective, avant d’être ensevelie sous les images d’une autre rencontre, avec des visages semblables, des slogans similaires et des promesses familières.
Et le rituel ne serait pas complet sans le communiqué final. C’est là que les organisateurs annoncent que la rencontre a constitué une occasion importante d’échange d’expériences, qu’elle a appelé au renforcement de la coopération, ouvert des perspectives prometteuses et souligné la nécessité d’activer les partenariats.
Des formulations douces et rassurantes, qui ne dérangent personne et n’engagent aucun. Elles ressemblent au café de la pause : consommées rapidement, elles laissent une impression légère avant de disparaître.
Le plus amusant est que ces conclusions adoptent souvent le ton des vainqueurs : « Les travaux du colloque se sont achevés en soulignant l’importance de… » Comme si souligner constituait en soi un accomplissement, comme si dire équivalait à agir, comme si le développement durable attendait simplement une formule bien tournée pour devenir réalité.
Nous écrivons : renforcer la coopération, soutenir les partenariats, ouvrir des horizons, servir le développement durable. Nous écrivons tout, sans nous engager sur rien. Nous ouvrons la porte de l’avenir par une phrase élégante, non par un plan d’action, un budget ou des indicateurs d’évaluation.
Les conférences qui s’achèvent avec les applaudissements n’ont jamais commencé
Toutes les conférences n’ont pas vocation à provoquer une révolution industrielle ou à produire une invention majeure. L’exigence est plus simple et plus sérieuse : savoir pourquoi nous nous sommes réunis, ce que nous avons décidé, qui fera quoi, quand, avec quelles ressources et selon quels critères nous mesurerons les progrès accomplis.
Dans certaines de nos rencontres, ces questions paraissent presque inconvenantes, comme si elles risquaient de briser l’élégance du discours. Pourtant, elles constituent le minimum de respect dû à l’intelligence, au temps, à l’argent et aux personnes.
Une véritable conférence ne s’achève pas avec les applaudissements. Elle commence après eux. Elle commence lorsque les recommandations deviennent des dossiers de travail, lorsque les partenariats se transforment en contrats ou en programmes, lorsque les recherches trouvent des applications concrètes et lorsque les débats débouchent sur des décisions.
En revanche, la conférence qui ferme ses portes au moment du communiqué final demeure une simple saison du langage, produisant davantage de satisfaction que de connaissance.
Notre problème ne réside pas dans l’organisation des conférences. Il réside dans la confusion entre la conférence et l’accomplissement, entre la présence et l’influence, entre l’intention et l’action, entre le communiqué et le plan.
Les applaudissements ne produisent pas le savoir. Les photographies ne créent pas le développement. Les grandes déclarations ne remédient pas aux insuffisances quotidiennes lorsqu’elles restent suspendues au-dessus d’une tribune.
Parfois, nos conférences paraissent réussies parce qu’elles sont parfaitement organisées : les bannières sont à leur place, les chaises également, les attestations sont prêtes, les formules de remerciement bien rodées et la photographie irréprochable.
Mais cette perfection peut aussi masquer le vide.
Tout est présent, sauf la question essentielle
Avant d’organiser une nouvelle conférence, nous devrions commencer par interroger la précédente : qu’est-il advenu de ses promesses ? Qui a adopté ses recommandations ? Qui et qu’est-ce qui les a entravées ? Qu’est-ce qui est effectivement entré en phase d’exécution ? Qu’est-ce qui est resté un discours élégant conservé dans un dossier oublié ?
Ces questions ne sont pas hostiles à la science. Elles ne gâchent pas le plaisir des rencontres. Elles ne diminuent en rien la valeur des chercheurs. Au contraire, elles sont les seules capables de protéger les conférences contre leur transformation en simple décor institutionnel séduisant, dépourvu de véritable impact.
Une conférence n’est pas démentie par ses adversaires ; elle l’est par le lendemain.
C’est le lendemain que les promesses sont mises à l’épreuve, que les photographies révèlent leurs limites et que les mots dévoilent leur valeur ou leur fragilité.
Lorsqu’aucun projet n’émerge, qu’aucun suivi n’est assuré et qu’aucun effet concret n’est visible, nous comprenons que nous n’avons pas assisté à un événement scientifique, mais à un rituel élégant destiné à administrer le vide.
Nous nous rencontrons, nous parlons, nous applaudissons, nous prenons la photographie, nous rédigeons le communiqué, puis nous avançons vers un nouvel oubli.
Quelques mois plus tard, nous revenons presque dans la même salle pour ouvrir les mêmes horizons, annoncer le même succès et repousser la même action.
Réfléchissons-y ; et à bientôt pour une autre méditation.