Ils ne parviendront jamais à leurs fins ! 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader

Ils ne parviendront jamais à leurs fins ! 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader

Figure 1Propos Royaux : Le Maroc reste fier d’avoir eu à offrir un mois de joie populaire et d’émotion sportive, et de contribuer au rayonnement de l’Afrique et de son football

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Dans la première partie de cette chronique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a décortiqué la manière dont le communiqué du Cabinet Royal post CAN, mobilise l'arsenal rhétorique d'Aristote en combinant l'éthos (crédibilité), le pathos (émotions) et le logos (logique) pour apaiser les émotions collectives, défendre l'image du Royaume et réaffirmer son leadership panafricain. Après avoir analysé comment les verbes attribués au Souverain structurent le message, cette deuxième partie examine les verbes accordés à la nation, avant de se concentrer sur les adjectifs articulant l’argumentation, pour conclure sur la construction rhétorique de l’identité africaine el la réponse Royale à la quête de sens.

Mohamed Benabdelkader

Outre les verbes structurants rattachés au Souverain, le communiqué attribue explicitement une volonté d’action à un deuxième acteur central, incarné par le Maroc, le peuple, la nation le Royaume, fusionnant ainsi subjectivité collective et souveraineté institutionnelle dans une synergie patriotique : Le Royaume réalise un bond qualitatif sur la voie du développement et du progrès. Le Maroc reste fier d’avoir eu à offrir un mois de joie populaire et d’émotion sportive, et de contribuer au rayonnement de l’Afrique et de son football. Le Royaume du Maroc restera un grand pays africain et poursuivra son engagement déterminé et constant en faveur d’une Afrique unie et prospère. Alors que les marocains ont contribué admirablement à ce succès historique, ont soutenu de manière exemplaire leur équipe nationale, les enfants talentueux des Marocains du Monde ont fait le choix patriotique de porter le maillot de l’équipe nationale, le peuple marocain sait faire la part des choses et ne se laissera pas entrainer dans la rancœur et la discorde.

Lire aussi : Ils ne parviendront jamais à leurs fins !1/2 – Par Mohamed Benabdelkader

Cette double attribution forge une articulation dialectique Peuple/Royaume, tissant une chaîne métaphorique fluide : la volonté populaire dynamise la performance étatique, l’Etat à son tour canalise l’énergie populaire et amplifie le rayonnement continental, une rhétorique fusionnelle incarnant l’unité indissoluble Nation-État face à la crise.

Des adjectifs articulant l’argumentation

Les adjectifs constituent des marqueurs privilégiés de positionnement énonciatif, particulièrement structurants en communication de crise. Loin de se limiter à une simple description du référent, ils encodent une évaluation et orientent l’interprétation du récepteur. Dans le communiqué du Cabinet Royale, ils s’articulent autour de trois foncions rhétoriques principales, qui alimentent la stratégie discursive globale. 

La première fonction est celle de qualification et de précision, où les adjectifs repérés dans le communiqué, confèrent des traits descriptifs concrets, localisés ou mesurables, circonscrivant les faits sans excès d'interprétation subjective. Ainsi, différentes villes précise la répartition géographique de l'effort citoyen ; dernières minutes qualifient la temporalité précise de l'épisode critique ; 8ème meilleure rappelle un classement mondial factuel et valorisant ; de haut niveau   décrit objectivement la qualité de la politique sportive et infrastructurelle ; de long terme élargit la temporalité de la vision stratégique ; et toujours plus ambitieux caractérise les partenariats renforcés avec les pays africains.

Dans la deuxième fonction évaluative/axiologique, de nombreux adjectifs déploient un jugement de valeur explicite (positif ou négatif), positionnant les référents dans une morale ou une hiérarchie de mérite, afin de consolider l'ethos national et Royal. Cette charge axiologique transcende la simple description pour engager une logique argumentative :

  • Positifs valorisants: belle (contribution citoyenne positif, esthétique et moral) ; historique (succès fondateur marquant une ère) ; exemplaire (soutien populaire vertueux) ; remarquable (performance méritoire) ; volontariste (politique proactif) ; talentueux (compétences  diasporiques) ; fier (orgueil patriotique) ; excellents (supériorité sportive) ; singulier (modèle marocain unique et remarquable) ; performant (modèle marocain  efficace et éprouvé) ; éclairée (Vision Royale sagace) ; grande (fête footballistique d’ampleur exceptionnelle) ; fructueuse (coopération : productive et bénéfique) ; grand (pays africain au statut incontestable) ; déterminé (engagement  résolu); constant (engagement  durable).
  • Négatifs dissuasifs:   fâcheux (incidents regrettables) ; très déplorables (agissements fortement condamnables) ; hostiles (desseins malveillants).

La troisième fonction rhétorique des adjectifs relève du cadrage sémantique, orientant l’interprétation globale, en projection positive, qui transmue la crise en triomphe collectif et rayonnement national, où l’on peut distinguer deux types de cadrage :

  • Cadrage positif transfigurateur: reconnu et salué (succès internationalement validé, neutralisant les critiques) ; patriotique (choix des joueurs en loyauté nationale) ; qualitatif (bond mesurable et structurant) ; magnifique (manifestation en beauté collective) ; naturelle (fraternité interafricaine en perspective inévitable) ; populaire (joie en adhésion massive) ; prospère/unie (l’Afrique : en optimisme cohésif)
  • Cadrage atténuateur: malheureux (épisode euphémisé en accident ponctuel) ; tristement entachée (crise réduite à une tache mineure et passagère).

Ces adjectifs transcendent la simple description, ils opèrent une évaluation normative des référents et actions, structurant l'argumentation et forgeant un sens orienté vers l’avenir. Leur classement révèle une stratégie discursive maîtrisée : les adjectifs positifs et valorisants (80% du total) dominent et irriguent le récit de succès, tandis que les adjectifs négatifs et péjoratifs sont isolés, euphémisés et immédiatement contrebalancés, assurant un cadrage apaisé et surplombant de la crise.  Cette prédominance ne vise pas simplement à soulager le peuple marocain dans ce contexte de crise émotionnelle, mais déprécie d’emblée les acteurs des desseins hostiles voués à l’échec, rendant la rancœur non seulement inutile, mais irrationnelle.

L'usage intensif d'adjectifs élogieux dans le communiqué Royal (avec ferveur, admirablement, belle contribution, succès historique) déploie une stratégie rhétorique sophistiquée pour dominer le pathos, submerger la crise et rétablir la normalité. Ces qualificatifs hyperboliques métamorphosent l'événement sportif en triomphe collectif, érigent la CAN en exploit national et génèrent une catharsis lexicale, qui éclipse les fâcheux incidents. Face à la rareté des qualificatifs négatifs (malheureux, fâcheux, très déplorables, hostiles), cette profusion positive déséquilibre le champ sémantique vers une euphorie mesurée inoculant un pathos triomphal contre la rancœur et les narratifs rivaux amplifiés sur les réseaux sociaux.

Aristote concevait la rhétorique non comme un simple vecteur d'information rationnelle, mais comme une force transformative agissant sur les passions de l'âme (pathémata), elle ne transmet pas des faits inertes, mais reconfigure l'âme (psychè). Ainsi, dans le communiqué du Cabinet Royal analysé, adjectifs et verbes ne décrivent pas la réalité, il la façonne "Les desseins hostiles ne parviendront jamais à leurs fins" ne prédit pas l'échec des autres, il l'énonce comme accompli, rendant la victoire de la nation inéluctable par la parole Royale. De même, « Le peuple marocain sait faire la part des choses » ne constate pas une sagesse préexistante, mais l’instaure par l’énonciation elle-même. En énonçant le peuple sage, le Roi le rend tel. Cette performativité - politesse stratégique et acte de langage persuasif - relève d’une rhétorique de reconnaissance plutôt que de contrainte. De même, en remerciant la belle contribution des marocains le Souverain valide leur effort par une réappropriation collective, distribuant inclusivement le triomphe dans une catharsis patriotique.

Construction rhétorique de l’identité africaine

Pour la construction rhétorique de l’identité africaine du Maroc, le communiqué mobilise trois registres linguistiques majeurs : un premier registre déclaratif-ontologique employant des phrases d’être très nettes, au présent et au futur, qui posent l’africanité comme une essence, non comme un choix conjoncturel "Le Royaume du Maroc est et restera un grand pays africain".
On est dans un registre déclaratif solennel, typique du discours d’État : la phrase ne discute pas, elle énonce ce qui est comme une vérité. Un deuxième registre éthique et historique mobilisant un lexique de la fidélité et du temps long :"fidèle à l’esprit de fraternité, de solidarité et de respect qu’il a toujours cultivé à l’égard de son continent", il s’agit d’un registre de constance (toujours) et de loyauté (fidèle) qui perçoit l’identité africaine comme une fidélité ancienne, non une posture opportuniste. Enfin un troisième registre inclusif et continental, par l’usage récurrent de syntagmes comme "fraternité interafricaine”, rayonnement de l’Afrique et de son football", "Afrique unie et prospère", ce qui place le Maroc à l’intérieur du “nous” africain, pas à côté. C’est un registre panafricain, qui abolit la frontière nous/eux, fait du Maroc un acteur de et dans l’Afrique.

Il convient de rappeler que le Discours Royal a été consacré à plusieurs reprises à la valorisation de l’identité africaine du Maroc, soulignant son ancrage indéfectible sur le continent et son rôle pionnier dans son unité et sa prospérité. Le communiqué du Cabinet royal post CAN, constitue une nouvelle occasion de renforcer cette identité en la rendant plus dynamique. Loin de se contenter de rappeler un fait géopolitique, le communiqué produit et met en scène une identité africaine assumée, stable et active. Lorsqu’il souligne que la réussite du Maroc est une réussite africaine, le communiqué signifie que le Maroc ne conçoit pas son succès en dehors de celui de l’Afrique. Il concrétise ainsi un positionnement du Maroc comme acteur africain actif et contributeur altruiste, engagé en faveur d’une Afrique unie et prospère, "notamment par le partage de ses expériences". Cette appartenance n’est pas statique (nous sommes africains), mais dynamique (nous agissons pour l’Afrique), au-delà de "nous sommes en Afrique", c’est le "nous portons l’Afrique" qui s’impose par la performativité Royale.

Quête de sens et réponse Royal

La recherche de sens en temps de crise désigne le processus psychologique et collectif par lequel les individus ou groupes confrontent l'absurdité ou le chaos pour reconstruire un cadre cohérent et mobilisateur. Elle est particulièrement cruciale en contexte politique, où elle aide à restaurer la cohésion sociale et la légitimité du leadership, d’où l’importance d’une communication de crise performante en mesure de gérer la perception, l’émotion et l’information dans un contexte d’incertitude et de forte pression médiatique et sociale.

En situation de crise, la perte de repères génère un vide existentiel, marqué par désorientation, déception et questionnement sur le "pourquoi" des événements (défaite, attentat, pandémie). Donner un sens à la souffrance, active une adaptation post-traumatique, favorisant résilience et récupération de confiance via l'identification de valeurs profondes ou de nouvelles perspectives. La défaite du Maroc en finale de la CAN 2025 face au Sénégal (1-0 en prolongation) a généré effectivement un trauma collectif intense chez les marocains, amplifié par l'enjeu d'une victoire à domicile après des mois d'euphorie nationale. Le communiqué du Cabinet royal, publié quatre jours après la finale, a effectivement joué un rôle clé en construisant un sens positif et unificateur à cette déception sportive.

Le message porté par le communiqué du Cabinet Royal, canalise cette quête de sens en transformant le traumatisme sportif en récit unificateur qui apaise l'incertitude, combat la défiance et oriente les comportements collectifs. Pour y parvenir, il mobilise les marqueurs classiques de la gestion de crise adaptés au registre diplomatique et symbolique marocain : reconnaissance rapide des faits, réduction de l’anxiété collective, restauration du sentiment de contrôle, cadrage narratif protecteur et projection glorifiante vers une Afrique unie et prospère.

La CAN 2025 au Maroc a été marquée par un succès organisationnel global salué (infrastructures, accueil, rayonnement africain), mais aussi par une finale tendue Maroc-Sénégal avec des incidents graves dans les dernières minutes (agressions, menaces de boycott du terrain, polémiques arbitrales, etc.), ainsi que par une  vague de dénigrement médiatique en forme d’accusations de tricherie, de tentatives de discrédit de l’organisation marocaine, de la relance de narratifs hostiles sur les réseaux sociaux et certains médias. Devant la sensibilité de cette situation, le communiqué du Cabinet Royal répond en trois temps : 1. Félicitations et fierté pour la réussite historique et la singularité du modèle marocain ; 2. Minimisation relative des incidents, vu que la fraternité interafricaine reprendra le dessus une fois la passion retombée ; 3. Message ferme sur les attaques, comprenant la reconnaissance explicite des « desseins hostiles », dénigrement et tentatives de discrédit, mais aussi l’affirmation que ça ne marchera pas, que le peuple marocain sait faire la part des choses et ne se laissera pas entraîner dans la rancœur et la discorde.

À l’instar de l’expression "les desseins hostiles ne parviendront jamais à leurs fins", d’autres chefs d’État ont déployé dans leur stratégie discursive de communication de crise cette même formule rhétorique rassurante et déterminée : les assaillants (terroristes, médiatiques, politiques) n’aboutiront jamais à leurs fins. Cette négation du risque futur (ne parviendront jamais/ ne réussiront jamais/ ne passeront jamais) constitue un procédé rhétorique fondamental en communication de crise politique, pour trois raisons : elle rassure en abolissant l’incertitude, le « jamais » performatif efface symboliquement la menace, elle transforme la peur en confiance, l’ennemi n’est plus puissant, mais structurellement perdant, elle mobilise par la victoire anticipée, l’énoncé fait advenir triomphe et unité nationale.

Dans le contexte post CAN 2025, le communiqué du Cabinet Royal mobilise brillamment cette technique très sophistiquée contre les “desseins hostiles” concernant le dénigrement médiatique, les tentatives du discrédit continentale et les manipulation relatives aux tentations de repli identitaire. Il ne dit pas juste « on a gagné moralement », mais « vos tentatives de nous faire plier / diviser / discréditer échoueront structurellement parce que nous sommes plus solides que ça ». C’est exactement la cartouche rhétorique ultime pour clore une crise hybride (sportive + médiatique + potentiellement géopolitique) sur une note de victoire stratégique, même après une défaite sur le terrain.

Le message transmis par le communiqué du Cabinet Royal revêt une importance géopolitique majeure, il répond avec une sagesse stratégique exemplaire aux manœuvres hostiles visant à instrumentaliser cet évènement sportif pour freiner le leadership africain du Maroc. Face à une crise multisources – dénigrement médiatique, déception sportive, instrumentalisation géopolitique – Sa Majesté le Roi Mohammed VI assume pleinement sa responsabilité comme Représentant suprême de l’Etat et Symbole de l'unité de la Nation. L'intervention royale se déploie précisément là où les risques symboliques culminent : au cœur de la menace existentielle contre les ambitions panafricaines marocaines, elle transforme ainsi la crise sportive en affirmation géopolitique majeure, consacrant le leadership marocain comme inaltérable face aux contingences éphémères.