Iran: La guerre qui fissure l’OTAN - Par Cherkaoui Roudani

Iran: La guerre qui fissure l’OTAN - Par Cherkaoui Roudani

Contrairement au conflit ukrainien, qui touche directement à la sécurité du continent européen, le théâtre périphérique de la guerre confronte l’Alliance à une situation où les intérêts des États membres ne sont pas pleinement alignés. Cette divergence se manifeste déjà dans la réticence de plusieurs gouvernements européens et d’autres membres de l’OTAN, à répondre aux appels de Washington en faveur d’une participation militaire contre l’Iran ou à la sécurisation du détroit d’Ormuz.

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La guerre au Moyen-Orient agit comme un révélateur des fragilités internes de l’OTAN, confrontée à des divergences croissantes entre ses membres sur la nature des menaces et les modalités d’engagement. Cherkaoui Roudani, docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense, analyse comment entre vision américaine d’une alliance globalisée et prudence européenne centrée sur la défense du flanc oriental, le conflit met en lumière une tension stratégique profonde, susceptible de redéfinir durablement l’équilibre et la cohérence de l’architecture sécuritaire occidentale.

Cherkaoui Roudani

L’OTAN entre dans l’une des phases les plus critiques de son histoire contemporaine. La guerre qui s’étend aujourd’hui au Moyen-Orient pourrait dépasser le cadre d’une crise régionale pour devenir un véritable tournant structurel de l’architecture stratégique occidentale. L’enjeu ne réside pas uniquement dans la capacité de l’Alliance à répondre à un nouveau théâtre d’instabilité, mais dans son aptitude à préserver sa cohérence interne dans un système international de plus en plus fragmenter. À mesure que s’accentuent les divergences entre ses membres quant à la hiérarchie des menaces et à l’étendue de l’action collective, l’OTAN se trouve confrontée à un défi plus insidieux que la pression extérieure : l’érosion progressive de son unité stratégique.

Comme l’avait souligné Henry Kissinger, les périodes de transition du système international sont des moments de recomposition, durant lesquels les institutions héritées d’un ordre ancien doivent s’adapter à une nouvelle distribution de la puissance. L’OTAN, conçue dans le cadre rigide de la bipolarité de la guerre froide, évolue désormais dans un environnement stratégique beaucoup plus fluide, marqué par la simultanéité des crises et l’incertitude des équilibres. La clarté de sa mission initiale — la défense collective face à une menace unique et identifiée — a laissé place à un paysage stratégique plus ambigu, caractérisé par la multiplication des foyers de tension.

Depuis la fin de la guerre froide, l’Alliance atlantique a traversé plusieurs cycles d’adaptation. Dans les années 1990, elle s’est redéployée comme un instrument de stabilisation régionale, notamment dans les Balkans. Après les attentats du 11 septembre 2001, elle a entamé une phase d’intervention globale, projetant ses capacités bien au-delà de son espace géographique d’origine, comme en témoigne l’engagement en Afghanistan. Plus récemment, à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014 et de l’invasion de l’Ukraine en 2022, l’OTAN a réaffirmé sa fonction première : la dissuasion territoriale et la protection du flanc oriental européen face à la Russie.

Toutefois, la guerre actuelle au Moyen-Orient introduit une complexité stratégique d’une nature différente. Contrairement au conflit ukrainien, qui touche directement à la sécurité du continent européen, ce théâtre périphérique confronte l’Alliance à une situation où les intérêts des États membres ne sont pas pleinement alignés. Cette divergence se manifeste déjà dans la réticence de plusieurs gouvernements européens — ainsi que d’autres membres de l’OTAN — à répondre aux appels de Washington en faveur d’une participation militaire contre l’Iran ou à la sécurisation du détroit d’Ormuz.

Cette hésitation ne relève pas d’un simple calcul tactique. Elle renvoie à une interrogation plus fondamentale : que doit défendre l’OTAN aujourd’hui, et jusqu’où peut-elle s’étendre sans risquer de diluer sa raison d’être ? Derrière les divergences politiques se dessine une transformation plus profonde : l’effritement progressif du consensus stratégique transatlantique qui structurait l’Alliance depuis la guerre froide.

Pendant plusieurs décennies, les États-Unis et leurs alliés européens partageaient une hiérarchie relativement stable des menaces, centrée sur la sécurité du continent européen et la gestion des crises périphériques dans un cadre globalement consensuel. Aujourd’hui, ce cadre commun tend à se fissurer. Washington envisage de plus en plus l’OTAN comme une plateforme stratégique globale, capable d’intervenir sur plusieurs théâtres simultanés, du Moyen-Orient à l’Indo-Pacifique, dans une logique de compétition systémique. À l’inverse, une partie croissante des capitales européennes continue de percevoir l’Alliance comme un dispositif de défense territoriale, ancré dans la sécurité de l’espace euro-atlantique.

Cette divergence traduit l’émergence d’un dualisme stratégique au sein même de l’Alliance : d’un côté, une vision américaine d’une OTAN globalisée, appelée à gérer les crises du XXIe siècle ; de l’autre, une conception européenne plus circonscrite, attachée à la défense du cœur euro-atlantique. Si cette tension venait à s’approfondir, elle pourrait marquer le passage d’un consensus stratégique à une architecture fragmentée, caractérisée par des priorités concurrentes.

Les implications d’une telle évolution sont majeures. Historiquement, la cohésion de l’OTAN a reposé moins sur une convergence absolue des intérêts que sur une perception partagée de la menace. Lorsque cette perception diverge, la logique interne de l’Alliance s’en trouve fragilisée. La crise actuelle pourrait ainsi constituer non pas une simple divergence conjoncturelle, mais la première fissure visible dans son socle stratégique depuis la fin de la guerre froide.

Cette tension se reflète déjà dans les positions publiques adoptées par plusieurs États européens. Nombre de dirigeants ont invoqué l’absence de mandat des Nations unies, l’absence de consensus au sein de l’Union européenne ou de l’OTAN, ainsi que le défaut de consultation préalable, pour justifier leur refus d’une implication directe. Dans une lecture kissingerienne, une alliance ne se maintient pas uniquement par la puissance de ses moyens, mais par la clarté de sa finalité politique. Or c’est précisément cette clarté qui semble aujourd’hui vaciller.

Pour de nombreuses capitales européennes, une guerre contre l’Iran ne relève pas du cœur de mission de l’Alliance. Une participation directe créerait un précédent de surextension stratégique, brouillant la distinction entre défense collective et intervention expéditionnaire. Cette prudence s’inscrit dans une lecture plus large des priorités géopolitiques.

À cet égard, la pensée de Mackinder demeure éclairante. En soulignant le rôle pivot de l’Europe orientale dans l’équilibre eurasiatique, il rappelle que la stabilité de ce théâtre reste déterminante pour l’ordre international. Tant que la guerre en Ukraine se poursuit, les Européens considèrent que la priorité stratégique doit rester concentrée sur le flanc oriental. L’ouverture d’un second front majeur au Moyen-Orient risquerait de disperser les ressources, l’attention politique et les capacités décisionnelles nécessaires à la gestion du théâtre européen.

Parallèlement, le Moyen-Orient conserve une importance stratégique majeure, notamment dans sa dimension maritime. Alfred Thayer Mahan avait montré que la maîtrise des routes maritimes constitue un pilier de la puissance mondiale. Les détroits, les corridors énergétiques et les routes commerciales de la région, en particulier le détroit d’Ormuz, restent essentiels pour les flux énergétiques globaux.

Cependant, c’est précisément à ce point de convergence entre importance stratégique et risque opérationnel que la divergence transatlantique s’accentue. Les Européens reconnaissent l’importance de la liberté de navigation, mais refusent que sa protection se transforme en logique de cobelligérance dans un conflit dont ils ne maîtrisent ni les objectifs politiques ni les dynamiques d’escalade. Ce qui est perçu à Washington comme une mission de sécurisation peut être interprété à Téhéran comme une extension du conflit.

Le risque d’escalade constitue ainsi une préoccupation centrale. La sécurisation du détroit d’Ormuz n’est pas une opération neutre dans un contexte de guerre ouverte. L’ambiguïté des objectifs et des règles d’engagement peut entraîner une implication progressive et non maîtrisée. Dans ce contexte, plusieurs États privilégient la désescalade et les voies diplomatiques plutôt qu’un engagement militaire direct.

Au-delà de ces considérations immédiates, la guerre au Moyen-Orient produit également des effets indirects sur l’équilibre stratégique global. La Russie, engagée dans une confrontation prolongée en Ukraine, a tout intérêt à voir l’OTAN confrontée à une multiplication des crises. L’ouverture d’un nouveau front stratégique contribuerait à diluer les ressources et l’attention occidentales, offrant à Moscou un espace de manœuvre accru pour prolonger la guerre d’usure et intensifier la pression sur le flanc oriental.

La Chine, quant à elle, tire profit d’une dynamique différente mais tout aussi significative. À mesure que les États-Unis mobilisent leurs capacités militaires, diplomatiques et navales au Moyen-Orient, leur concentration stratégique sur l’Indo-Pacifique s’en trouve affaiblie. Pékin bénéficie ainsi d’un double effet : l’étirement de la puissance américaine et la fragmentation progressive de la cohérence stratégique occidentale, deux dynamiques qui renforcent sa marge de manœuvre en Asie.

Ces évolutions rejoignent l’analyse de Zbigniew Brzezinski, pour qui la stabilité de l’Eurasie dépend de la capacité des puissances occidentales à maintenir une cohérence stratégique sur plusieurs théâtres. Lorsque cette cohérence se fragilise, les puissances concurrentes disposent d’opportunités accrues pour redéfinir les équilibres régionaux.

Enfin, la mémoire stratégique européenne joue un rôle non négligeable. Les expériences irakienne et afghane ont laissé une empreinte durable, montrant comment une alliance peut perdre en cohésion lorsqu’elle s’engage dans des opérations aux objectifs flous, aux bases juridiques contestées et aux issues incertaines. Cette mémoire nourrit aujourd’hui une prudence accrue face à toute nouvelle implication militaire.

Au fond, le débat actuel dépasse la question de l’intervention dans un conflit particulier. Il porte sur la nature même de l’Alliance au XXIe siècle. Une partie croissante des Européens cherche à redéfinir les termes de la solidarité atlantique, en distinguant coopération stratégique et subordination automatique. Pour ces États, la pérennité de l’OTAN dépend de sa capacité à maintenir une hiérarchie claire des menaces, dans laquelle la Russie demeure prioritaire, le Moyen-Orient reste un espace à contenir, et la sécurisation des flux ne conduit pas mécaniquement à l’engagement militaire.

En définitive, la guerre au Moyen-Orient agit comme un révélateur des dilemmes structurels de l’Alliance atlantique. Entre ambition globale et discipline stratégique, entre solidarité et autonomie, l’OTAN se trouve confrontée à un choix déterminant. Dans un système international marqué par la simultanéité des crises, son avenir dépendra moins de la seule puissance de ses armées que de sa capacité à préserver une cohérence stratégique. Sans celle-ci, l’Alliance pourrait découvrir que les alliances ne s’effondrent pas uniquement sous la pression de leurs adversaires, mais sous l’effet de la dispersion de leurs centres de gravité.

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