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La famille Le Pen, le holdup du siècle – Par Driss Ajbali
Jordan Bardella ne devrait rien ignorer de l’histoire de son parti. On peut y grandir, prospérer et s’enrichir même. Mais le leadership et la première place sont une question de sang. Le cercle familial, inintelligible et impénétrable, demeure ceint de miradors invisible
Dans cette chronique, l’essayiste et sociologue Driss Ajbali, spéciliste de l’immigration, décrypte les ressorts du fonctionnement de la famille Le Pen. Au-delà des ambitions individuelles, il retrace l'histoire d'un parti façonné par la logique dynastique, les stratégies médiatiques et les paradoxes politiques qui ont accompagné son ascension depuis sa création en 1972. Une lecture qui interroge la permanence du pouvoir familial, l'influence des médias et les transformations d paysage politique français.

Driss Ajbali
Le noyer est un arbre qui sécrète une substance organique toxique. Présente dans ses racines, ses feuilles et ses fruits, cette molécule agit comme un herbicide naturel. Si la famille Le Pen devait être un arbre, elle serait un noyer. Rien ne pousse dans son ombre. Il est fort à parier que la future plante appelée à s’étioler se nomme Jordan Bardella. Il risque de voir rapidement son étoile pâlir à l’ombre de l’ogresse qu’est Marine, cette femme pleine de cicatrices. Le seul exploit de Jordan, scolaire soit-il ou politique (en dehors du RN), c’est d’être né à St-Denis. Ce personnage, il est vrai, est une illusion d’optique. Et bien qu’on lui promette un avenir de Premier ministre, il ne faut pas que le jeunot oublie une des maximes préférées de Charles Pasqua : « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent ».
Autre floué, c’est le groupe Bolloré. Si on devait emprunter au hippisme sa grammaire, ce groupe a l’art de miser sur les mauvais chevaux. Dans les PMU de France, tenus le plus souvent par des Arabes, des Asiatiques ou des Turcs, les parieurs de tiercé, tout aussi majoritairement arabes, qualifient un cheval perdant, quand ils sont bienveillants, de tocard. S’ils sont contrariés, ils disent « qu’on ne peut pas faire d’un mulet un cheval de course ».
En 2022, le groupe Bolloré a misé sur Zemmour. On a vu le résultat. Depuis 2024, le groupe a mis tous ses moyens à la disposition de Bardella et ce, jusqu’à l’indécence. Qu’on en juge : toute la batterie médiatique du groupe, radio, télé, journaux avec ses stars Pascal Praud, Charlotte d’Ornellas, Geoffroy Lejeune… a allègrement ciré les pompes du jeune prodige, lui-même produit, presque cybernétique, du média training. L’Édition n’est pas en reste. Deux livres, chez Fayard, avec une tournée de dédicaces dans toute la France. Une soirée somptueuse, en son honneur, au prestigieux Théâtre Marigny en présence du ban et de l’arrière-ban de l’extrême droite. Depuis le 7 juillet, tout s’est effondré. Voilà Bardella relégué à un second rôle en attendant des jours meilleurs.
Jordan Bardella ne devrait rien ignorer de l’histoire de son parti. On peut y grandir, prospérer et s’enrichir même. Mais le leadership et la première place sont une question de sang. Le cercle familial, inintelligible et impénétrable, demeure ceint de miradors invisibles. Les deux Bruno, Mégret et Gollnisch, l’ont appris à leurs dépens. Bruno Mégret eut le tort de tenter une félonie. Il fut, le 11 décembre 1998, l’objet d’une formule assassine que Le Pen lui adressa dans un meeting à Metz : « Ce qui me différencie de César, qu'approchait Brutus le couteau à la main et qui releva sa toge pour se couvrir la tête, c'est que, moi, je sors mon épée et je tue Brutus avant qu'il me tue ». N’oublions pas le cas de Florian Philippot, le concepteur de la dédiabolisation.
Le RN d’aujourd’hui, c’est le FN avec une chirurgie plastique réussie. En 53 ans, ce parti a su, surtout sous la férule de Marine Le Pen, se normaliser, s’adapter et abandonner plusieurs de ses axes idéologiques, dont le Frexit et l’hostilité à l’euro ne sont pas les moindres. Mais là où Marine a réussi, c’est avec l’abandon de l’antisémitisme et de l’homophobie qui étaient la marque de fabrique de son père. L’extrême droite, viriliste, ne peut cependant se passer d’avoir un bouc-émissaire. L’immigration continue à remplir cette fonction, surtout avec sa dimension musulmane même si la patronne, à la différence d’Éric Zemmour, considère que la République compatible avec l’Islam.
Jean-Marie Le Pen a créé le Front national, le 5 octobre 1972. Il avait ainsi réussi à regrouper les divers mouvements et diverses personnalités d’extrême droite. Modeste, son objectif, à l’époque, visait le scrutin législatif de mars 1973. Un an auparavant, 1971, c’est l’année du Congrès d’Épinay. François Mitterrand prend la tête du nouveau Parti socialiste. Les deux hommes vont entamer, chacun à sa manière, une longue marche vers le pouvoir. En dix ans, Mitterrand accède au pouvoir suprême en 1981. Le Pen, tout en intoxiquant le débat politique, devra attendre 2002 pour accéder au second tour des présidentielles. Dans son parcours, il rencontrera honneurs et déshonneurs. Mais il n’accèdera jamais à la fonction suprême. Ce rêve, et c’est son legs, sa fille espère le réaliser.
Il est important de revenir sur cet épisode. Car la fortune, électorale et financière, du FN avant le RN, provient de deux sources : la gauche et les institutions européennes. Et c’est le paradoxe. Les deux choses que le FN n’a eu de cesse de combattre ont constitué son plus puissant tremplin.
C’est le machiavélisme socialiste qui lui a mis le pied à l’étrier. Avec la proportionnelle en 1986, avec la création de SOS Racisme en 1984 par un certain Julien Dray d’une autre facture. Et surtout avec la télévision. En 1983, Le Pen aura, en huit mois, huit passages télévisuels avant d’être invité, le 13 février 1984, à la plus grande messe médiatique de l’époque : l’Heure de vérité. Ce jour-là, les Français assisteront à la naissance d’une bête médiatique venue remplacer George Marchais. Face à des journalistes décontenancés, il développera à loisir sa fameuse hiérarchie des altérités : « J’applique en quelque sorte une hiérarchie des sentiments et des dilections. J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnues et des inconnues que des ennemis. Par conséquent, j’aime mieux les Français, c’est mon droit. J’aime mieux les Européens ensuite. Et puis ensuite, j’aime mieux les Occidentaux. Et puis j’aime mieux dans les autres pays du monde ceux qui sont nos alliés et ceux qui aiment la France. Cela me paraît être un bon critère. ». Il pouvait même se permettre ce que je qualifierai d’antisémitisme haut de gamme « Je considère les Juifs comme des citoyens comme les autres, mais pas comme des citoyens supérieurement protégés. Ils ne le sont pas plus que ne le sont les Bretons ou d'autres, et on finirait par croire qu'il en est ainsi et qu'il y aurait en quelque sorte deux catégories de Français dont certains seraient légalement mieux protégés que les autres. Certains le pensent aussi pour les étrangers. Je suis personnellement de ceux qui pensent que, dans notre pays, s'il doit y avoir une protection supérieure, elle doit être à l'égard des Français (...). Si l'antisémitisme consiste à persécuter les Juifs en raison de leur religion ou de leur race, je ne suis certainement pas antisémite (...). En revanche, je ne me crois pas pour autant obligé d'aimer la loi Veil, d'admirer la peinture de Chagall ou d'approuver la politique de Mendès France. Voilà quelle est ma position ».
La semence médiatique du 13 février donnera une belle moisson en juin. Élection à la proportionnelle intégrale à un seul tour, le scrutin européen est favorable au fait minoritaire. Il permet aux petites formations de se faire de la laine sur le dos des grandes. Le 17 juin 1984, le FN, qui faisait moins de 1 % avant 1981, recueille 10,95 % des suffrages et rafle dix sièges. Jean-Marie Le Pen avait beau détester l’Europe, il ne rechignera pas sur ses avantages. Et c’est d’autant plus précieux qu’avoir des élus européens offre plusieurs opportunités. Sans compter le prestige et la respectabilité, cela permet une visibilité plus grande et surtout cela procure des moyens pour les petites formations politiques, avec des subventions non négligeables. De ce dernier avantage, la famille Le Pen a usé et abusé. L’argent européen a ruisselé sur les majordomes, le chauffeur, les gardes du corps et autres petites mains. La décision du 7 juillet 2026 condamnant Marine Le Pen et toute une escouade d’élus RN n’est que l’aboutissement d’une filouterie qui dure depuis 1984.
En 1996, François Mitterrand décède, à l’âge de 79 ans, un 8 janvier. Le Pen est mort, à l’âge de 96 ans, en 2025, un 7 janvier. À eux deux, ils nous ont légué la France d’aujourd’hui. À la différence que personne ne perpétue l’héritage mitterrandien et surtout pas le Parti socialiste d’Olivier Faure. Alors que la force des Le Pen, c’est la famille. Une famille qui a réussi un double hold-up : à la droite, elle a subtilisé la défense de la nation. Et à la gauche, elle a piqué la défense du peuple.
Et cet héritage, familial d’abord, il ne sera cédé à personne.