Maures à la côte ! Par Mohamed Benabdelkader

Maures à la côte ! Par Mohamed Benabdelkader

Sous une forme modernisée, El Mundo ressuscite l’ancien cri de veille des côtes ibériques : « Moros en la costa ! ». Jadis lancé par les populations littorales lorsqu’elles apercevaient à l’horizon des embarcations venues de l’autre rive de la Méditerranée, ce signal « Maures à la côte ! » annonçait l’approche d’un danger supposé.

1
Partager :

Dans cette chronique, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader s’amuse de la manière dont certains médias espagnols, notamment le quotidien El Mundo, abordent les évolutions du dossier du Sahara marocain et la montée en puissance des capacités militaires du Royaume. À partir de la couverture médiatique de la mort d’un cadre du Polisario lors d’une opération militaire, il critique la tendance récurrente à présenter le Maroc sous l’angle d’une menace stratégique pour l’Espagne, témoignant de la persistance de représentations historiques et de schémas narratifs qui occultent les réalités du terrain et des relations maroco-espagnoles.

Mohamed Benabdelkader

Le communiqué diffusé par le Front Polisario le 7 juin dernier, dans lequel il annonçait la mort de Lahbib Mohamed Abdelaziz, fils de l’ancien chef historique du mouvement séparatiste, Mohamed Abdelaziz, ainsi que deux autres membres de la milice lors d’une opération militaire, a suscité un intérêt particulièrement marqué dans les médias espagnols, tant publics que privés.

La couverture médiatique et les analyses publiées ont adopté, pour la plupart, une approche descriptive, présentant l’événement comme un épisode significatif dans l’évolution du conflit du Sahara, avec un accent particulier sur la dimension symbolique de la mort du jeune dirigeant - considéré par plusieurs observateurs comme l’un des candidats à fort potentiel pour succéder à Brahim Ghali à la tête du Polisario - ainsi que sur le rôle croissant des drones dans la stratégie militaire marocaine. Le tout a été interprété à la lumière d’un contexte particulièrement sensible, marqué par la visite dans les camps de Tindouf de l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies pour le Sahara, Staffan de Mistura.

Récit ennuyeux d’une menace marocaine

Dans ce contexte, El Mundo s’est distingué dans le paysage médiatique espagnol en restant fidèle, une fois de plus, à son cadrage favori concernant le Maroc. Plutôt que de se concentrer sur les implications internes pour le Polisario ou sur les véritables responsabilités de l’événement, le quotidien a choisi de l’inscrire dans le récit ennuyeux de la menace stratégique que représenterait le Maroc pour l’Espagne.

Ainsi, avec une légèreté insupportable, l’épisode a été intégré à un discours récurrent dans lequel la modernisation militaire marocaine, ses capacités technologiques émergentes et sa projection régionale croissante sont présentées comme des facteurs susceptibles de modifier l’équilibre de sécurité dans l’environnement stratégique espagnol.

Dans les débats politiques et médiatiques au Maroc, une blague est devenue populaire. Elle sert de métaphore parfaite pour décrire ceux qui ramènent tout à leur sujet favori, déformant tous les événements pour qu’ils s’insèrent dans un unique moule préétabli, quelle que soit leur relation avec le sujet en question. On raconte qu’à l’école, il y avait un élève qui ne réussissait bien qu’un seul thème en expression écrite : la description de jardins. C’était son obsession. Le jour de l’examen est arrivé et le professeur leur a demandé de rédiger un texte sur « un voyage en avion ». L’élève, imperturbable, a commencé ainsi : « L’avion a décollé de l’aéroport normalement, mais soudain il a eu une panne technique, a perdu de l’altitude et s’est écrasé directement dans un magnifique jardin… ». Et à partir de là, le reste de l’examen consistait en pages après pages remplies de descriptions détaillées de fleurs, d’arbres, de fontaines, de pelouse parfaitement tondue et de sentiers pavés. Imposible de l’éloigner de son jardín.

À ce genre de personnes, on les appelle au Maroc « les abatteurs d’avions » : ceux qui, peu importe le sujet initial, trouvent toujours le moyen de faire s’écraser l’avion dans leur obsession favorite pour pouvoir en parler.

Eh bien, en lisant l’article d’El Mundo sur la mort d’un dirigeant séparatiste alors qu’il conduisait une action armée contre le Maroc, on ne peut s’empêcher de penser à cet élève des jardins. Le quotidien espagnol semble en effet reproduire la même astuce du jardin. Le titre annonçait: « Le Maroc lance une guerre de drones dans le conflit silencieux du Sahara », tandis que le chapeau soulignait que « La mort de l’héritier du Polisario révèle un muscle technologique en appareils non pilotés très supérieur à celui de l’Espagne ». Dès l’entrée, l’avion s’écrase bruyamment dans le jardin du supposé « danger marocain » !

L’abatteur d’avions

Même dans le journalisme, avec toute sa diversité d’approches, il semble que le dernier mot revienne parfois à l’«abatteur d’avions ». Cependant, cette stratégie de « chute dans les jardins » révèle ses limites analytiques évidentes, en imposant un cadrage qui tend à simplifier excessivement la réalité et à forcer son intégration dans des narratifs déjà connus. Cela réduit la compréhension du sujet en question et oriente l’opinion publique vers des schémas interprétatifs simplifiés et potentiellement alarmistes.

S’il est évident que l’informativité du travail journalistique dépend de la capacité d’un article ou d’un reportage à apporter une information utile, nouvelle, pertinente ou même inattendue au lecteur, il faut aussi souligner que la qualité d’un produit médiatique doit reposer sur la transmission de données, de faits et d’événements d’intérêt public de manière objective, véridique et claire.

Cependant, cet idéal normatif de l’informativité contraste avec certaines pratiques de cadrage médiatique qui réinterprètent de manière sélective ce qui est considéré comme une « nouvelle pertinente ». En ce sens, El Mundo semble comprendre le principe de l’informativité à sa propre manière, que nous pourrions qualifier de celle de l’« abatteur d’avions », en déplaçant le focus de l’événement concret - la mort d’un séparatiste armé en pleine opération militaire - vers ce qu’il présente comme sa véritable dimension informative : l’utilisation par le Maroc de drones de dernière génération (Bayraktar, Wing Loong, entre autres), perçus comme un facteur d’alarme stratégique en termes de surveillance et de potentiel de projection d’une supposée menace pour le Détroit, ainsi que pour Ceuta et Melilla. De cette perspective, on souligne l’existence d’un possible déséquilibre militaire asymétrique dans un pays voisin, avec lequel l’Espagne entretient des relations complexes, ce qui permet de transformer un épisode d’un conflit géopolitique entre le Maroc et l’Algérie en une affaire d’intérêt direct pour la sécurité nationale de l’Espagne.

Jouer à détruire des avions au-dessus des jardins est devenu pour El Mundo une stratégie systématique de recadrage / recyclage journalistique. Peu importe le point de départ - une opération militaire au Sahara, une action bilatérale ou tout événement diplomatique dans la région -, l’avion finit toujours par s’écraser dans le même jardin : celui d’un Maroc émergent, inquiétant et menaçant !

Le stratagème de Schopenhauer

Chaque fois que le sujet principal menace de s’aventurer sur des terrains inconfortables, le journal recourt à sa technique favorite consistant à faire tomber l’avion dans le jardin, un procédé qui présente un parallèle notable avec la célèbre stratagème 29 de Schopenhauer dans L’art d’avoir toujours raison. Selon lui, quand on est en train de perdre l’argument ou sa propre narration, le plus efficace est de changer brusquement de sujet vers un autre vaguement lié (ou complètement étranger), de préférence pour attaquer l’adversaire sur son point le plus faible.

C’est ainsi que dans les titres d’El Mundo se produit une distraction délibérée, soudain on commence à parler de quelque chose de complètement différent - en l’occurrence, le « danger marocain » pour l’Espagne - en feignant qu’il existe une relation logique permettant un contre-argument profond. Dès le titre et le lead, l’avion du récit journalistique s’écrase dans un schéma interprétatif bien établi, celui d’un Maroc systématiquement perçu à travers le prisme de la menace, où toute manifestation de puissance, d’innovation ou d’excellence tend à être requalifiée en source d’inquiétude pour l’Espagne.

Le même artifice a été appliqué avec une précision chirurgicale dans la couverture réservée par El Mundo à la Réunion de Haut Niveau du 3 décembre 2025 à Madrid. En suivant le manuel à la lettre, le titre principal disait : « Le Gouvernement blinde la réunion de haut niveau avec le Maroc avec un avertissement du Front Polisario : “Une fois consolidée l’occupation du Sahara, la suite sera les Canaries”. » Avec une incroyable économie narrative, le journal parvenait, en une seule ligne, à impliquer le Polisario et les îles Canaries dans une réunion institutionnelle bilatérales. En sollicitant un représentant de la bande séparatiste pour commenter l’événement, le quotidien sert ainsi à l’opinion publique espagnole le cocktail idéal, une généreuse dose de manipulation, une touche d’anxiété géopolitique et la certitude réconfortante que l’ennemi « expansionniste », comme tout bon ennemi, ne se repose jamais. Tout cela, bien sûr, sous l’apparence d’un journalisme professionnel et responsable.

Maures à la côte !

Cette distraction, qu’elle soit subtile et presque imperceptible ou ouvertement grossière, obéit toujours au même mécanisme : elle établit une connexion forcée, artificielle et souvent ridicule avec le sujet initial. À peine un fil ténu, mais suffisant pour sauver les apparences de cohérence journalistique.

Le véritable objectif d’El Mundo n’est pas d’informer, mais de détourner l’attention du noyau gênant de l’événement vers un terrain plus propice. C’est alors que le journal semble gagner précipitamment sa tour de guet imaginaire pour sonner l’alarme et ressusciter, sous une forme modernisée, l’ancien cri de veille des côtes ibériques : « Moros en la costa ! ». Jadis lancé par les populations littorales lorsqu’elles apercevaient à l’horizon des embarcations venues de l’autre rive de la Méditerranée, ce signal « Maures à la côte ! » annonçait l’approche d’un danger supposé. Plus qu’une simple expression populaire, il témoigne d’un imaginaire historique façonné par les siècles de confrontation qui ont suivi la Reconquista. Au fil du temps, cette représentation de l’« autre » maghrébin s’est sédimentée dans certaines couches de la culture politique et populaire espagnole, au point que l’expression a survécu à son contexte d’origine pour devenir une métaphore réflexe de l’alerte et de la menace, recentrée exclusivement sur le  Maroc. Aujourd’hui encore, bien que détachée de sa signification première, elle continue de renvoyer, explicitement ou implicitement, à une appréhension du voisin marocain.

De cette manière, ce qui aurait pu être une analyse sérieuse et concrète, se transforme en une nouvelle livraison de l’éternel et ennuyeux récit de menace existentielle. Le lecteur, convenablement distrait, ne pense plus à ce qui se passait réellement, mais au danger ancestral qui, une fois de plus, guette depuis le sud. Le tour ne rate jamais : quand la vérité dérange, il y a toujours un Maure opportun prêt à envahir le titre.

La vérité est que certains secteurs politiques et médiatiques espagnols ne supportent pas de voir un Maroc fort, en bonne forme diplomatique et militaire. Chaque fois que Rabat démontre une capacité opérationnelle (comme dans cette attaque par drone), les nerfs s’activent, les alarmes se déclenchent et les exigences ridicules de condamnation surgissent, comme si la simple existence d’un voisin souverain et assertif constituait en soi une menace intolérable.

Cette réaction contraste ouvertement avec le discours officiel répété par les hauts responsables de l’État espagnol, qui ne cessent de louer le Maroc comme un partenaire fiable et stratégique pour la sécurité de l’Espagne en matière de contrôle des migrations, de coopération antiterroriste, de stabilité dans le Détroit et au Maghreb. Tandis que La Moncloa et les Affaires étrangères perçoivent la relation comme mature et avantageuse, certains médias et formations politiques semblent incapables d’accepter qu’un Maroc plus puissant fasse partie de cette équation.

Au fond, ce qui les dérange n’est pas tant la mort d’un membre du Polisario en pleine opération militaire, mais l’image d’un Maroc qui avance, modernise son armée et gagne des positions. Cette gêne en dit plus sur les propres contradictions et nostalgies idéologiques de ces acteurs que sur la réalité du Maroc ou la dynamique régionale du conflit du Sahara.