''LA GUERRE DES METAUX RARES'', un livre de Guillaume Pitron - Par Mustapha SEHIMI

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Le graphite, le gallium, l’indium, le tungstène, l’antimoine et, bien sûr, les terres rares sont au cœur des nouveaux enjeux stratégiques qui n’épargnent pas le Maroc, partie prenante dans cette équation des métaux rares !

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Un livre à lire : il est édifiant. Fruit d’une enquête de six ans, l’auteur, guillaume Pitron, journaliste, a été récompensé en 2018 du prix du meilleur livre d’économie 2018. Il traite ici de la face cachée de la transition énergétique et numérique : une contre-histoire. Celle d’un récit d’une odyssée technologique qui a tant promis, et qui au final a charrié des périls colossaux. 

L’on nous avait promis un autre monde, un monde affranchi- enfin !... - du pétrole, des pollutions, des pénuries et même des tensions militaires. Patatras ! Il n’en est rien. Il explique, arguments et faits à l’appui, que nous sombrons dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares.

Leadership de la Chine

Voici deux ans, l’on se souvient de l’interdiction du président Trump au géant chinois Huawei l’accès au marché américain des télécoms.  La réponse de Pékin, en représailles, avait été menaçante : la suspension de l’exportation de terres rares à destination  de son rival. Gros émoi parmi les pays occidentaux : la dépendance de leurs industries stratégiques (énergies renouvelables, nouvelles mobilités, numérique, biotechnologies…) à des matières produites majoritairement par la Chine. Un leadership de Pékin dans la production de minerais tels que le graphite, le gallium, l’indium, le tungstène, l’antimoine et, bien sûr, les terres rares. Une situation qui est alors appréhendée sous l’angle de la sécurité nationale. Des faiblesses américaines apparaissent dans l’arsenal militaire US : les missiles intelligents, les chars Abrams et les jets furtifs F-35 sont en effet truffés de ces métaux. La guerre commerciale entre Washington et Pékin prend alors une dimension sécuritaire. Une vulnérabilité stratégique pour l’économie et l’armée des Etats-Unis. Un gros problème de sécurité minérale…

En 2020, la Chine a produit quatre batteries électriques sur cinq, commercialisées dans le monde. Une logique de remontée de la chaîne de valeur est en marche : ne plus se contenter de vendre des batteries, mais produire des batteries en Chine et vendre des voitures électriques au monde entier. Ainsi  six des dix plus grands constructeurs de véhicules électriques mondiaux sont désormais chinois… L’Europe a pris conscience, elle aussi, de cette situation ; reste la question de l’approvisionnement en métaux rares à des coûts compétitifs. La thèse dominante qui prévaut, dans les cercles des spécialistes et des décideurs publics, est celle-ci : le 21ème siècle sera un siècle des matières premières. De  charbon et de pétrole pour les centrales thermiques. D’uranium pour la filière nucléaire. De coproduites et de ressources forestières pour les habitats. Mais aussi de cobalt et de lithium pour les technologies des stockages d’électricité. Un siècle de terres rares et de cuivre pour les voitures à nouvelles énergies et des éoliennes, de graphite, d’étain et d’indium pour les villes connectées. Un siècle de métal.

La problématique est écologique : la quête d’un modèle de croissance plus écologique a plutôt conduit à l’exploitation intensifiée de l’écorce terrestre pour en extraire le principe actif, à savoir les métaux rares. Or, les impacts environnementaux sont encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière. Le constat d’ordre militaire et géopolitique n’est pas moindre : la pérennité des équipements les plus sophistiqués des armées occidentales qui dépend du bon vouloir de pékin. Et tous les pans les plus stratégiques des économies du futur, toutes les technologies aussi, vont décupler les capacités de calcul et partant se révéler totalement tributaires des métaux rares.

Depuis l’embargo chinois, les cartes minières sont activement en cours d’actualisation pour sécuriser les approvisionnements. Etats, multinationales et entrepreneures se sont ainsi lancés dans une course pour leur appropriation, et à l’échelle de la planète entière. De nouvelles alliances se scellent autour de l’exploitation de métaux rares : contrat d’exportation entre Tokyo et Dehli ; partenariats miniers Allemagne -Mongolie ; Corée du Sud- Corée du nord ; France- Kazakhstan… La transition énergétique et numérique va assurément aggraver les dissensions et les discordes et accentuer l’exacerbation de la géopolitique de l’énergie. Compte tenu de l’accroissement de la demande intérieure chinoise avec des besoins ne pouvant plus être satisfaits d’ici cinq ans, Pékin se mobilise pour répondre à cette contrainte. D’où une chasse aux métaux rares au Canada, en Australie, au Kirghizstan, au Pérou ou encore au Vietnam. L’Afrique, notamment, est aussi l’objet de toutes les convoitises – Afrique du Sud, Burundi, Madagascar, Angola.

Le Maroc partie prenante

Mais il y a plus : le Maroc dans tout cela ? Il est partie prenante dans cette équation des métaux rares ! A preuve, la découverte, voici quatre ans, par des scientifiques britanniques d’un incroyable gisement de tellure (ou tellurium) d’une teneur 50.000 fois plus élevée que celle des gisements terrestres. Ce métalloïde rare, proche du sélénium, est un semi-conducteur utilisé dans certains types de cellules photovoltaïques et dans les capteurs infrarouges. Cette  montagne sous-marine, le « Mont Tropic », est situé à 500 km des Canaries. Il est aussi utilisé pour la fabrication des batteries de voitures électriques de nouvelle génération. Le Maroc en 2019, a adopté deux lois sur les frontières maritimes fixant jusqu’à 200 milles marins la zone économique exclusive (ZEE) face à ses côtes.

Un contentieux s’est posé avec l’Espagne. Et c’est sur cette base-là que se fonde l’hostilité de Madrid, au printemps dernier, précédée par une crise avec l’Allemagne. Sur quoi, au fond ? Sur la marocanité du « Mont Tropic », Berlin comptant protéger son industrie automobile et les batteries des véhicules, et Madrid ne voulant pas que Rabat ait la propriété d’un métal aussi rare. Souveraineté du Royaume, souveraineté minérale aussi !