La vaine attente de Nadeem Aslam - Par Dr Samir Belahsen

La vaine attente de Nadeem Aslam - Par Dr Samir Belahsen

L'auteur dévoile cette dimension existentielle universaliste, où « l’attente », ce temps suspendu, devient le symbole criant de la persistante frustration face aux injustices, aux promesses déçues, à l’espoir repoussé, presque illusoire et aux rêves effondrés.

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Dans « La Vaine attente », le romancier pakistanais Nadeem Aslam livre une fresque poignante sur l’Afghanistan en guerre, où se croisent des destins brisés par les conflits, l’exil et la violence. À travers une galerie de personnages hantés par l’absence et l’espoir déçu, Samir Belahsen raconte l’exploration par Aslam de l’attente comme une expérience universelle, à la fois douloureuse et nécessaire. Se faufilant dans les interstices du désenchantement et la persistance de l’espoir, le roman se penche sur les fractures politiques et morales d’un monde instable, tout en interrogeant la capacité des individus à préserver leur humanité face à l’oppression.

Samir Belahsen

« Il n'existe pas de désespoir plus désespéré que celui qui vient d'un espoir déçu ». William Faulkner

« Les rêves sont les réponses d’aujourd’hui aux questions de demain. »   Edgar Cayce 

Comme le centre de gravité du monde semble s’orienter vers l’Est, intéressons-nous à la littérature Pakistanaise !

Et comme le monde semble traverser l’attente, Nadeem Aslam s’impose.

Nadeem Aslam est un écrivain Pakistanais d'expression anglaise, né en 1966, en 1980 sa famille, a dû fuir le régime du général Zia Lhak, vers l’Angleterre. Il a notamment publié La Cité des amants perdus en 2006, La Vaine attente en 2009 et Le Jardin de l’aveugle en 2014.

Chez Nadeem Aslam, l’attente est souvent vaine et déchirée. C’est une tension qui approche la condition humaine, la quête de sens face à l'incertitude et à la longue inefficacité apparente des efforts individuels et collectifs. L'auteur dévoile cette dimension existentielle universaliste, où « l’attente », ce temps suspendu, devient le symbole criant de la persistante frustration face aux injustices, aux promesses déçues, à l’espoir repoussé, presque illusoire et aux rêves effondrés.

L’attente vaine, traduit par Claude Demanuelli, est le reflet des tensions sociales et politiques modernes.

Si la démarche de Nadeem Aslam est une chronique de désenchanté, il nous surprend par une réflexion sur l’exigence de la persistance de l’espoir, malgré tout.  Même vaine, l’attente reste essentielle pour l'évolution sociale. Aslam invite à une lecture critique de nos aspirations et de nos frustrations…

L’histoire se déroule en Afghanistan dans un contexte socio-politique d’une profonde instabilité.

Le roman récapitule des événements de conflit, de répression et de déplacement que cette zone d’Asie mineure connait depuis des décennies en donnant voix aux victimes-témoins de ces turbulences.

L’histoire

"La vaine attente", est la rencontre de plusieurs expériences individuelles dans un conflit prolongé. Des trajectoires personnelles s'entrelacent. Des espoirs se juxtaposent, les désillusions et les résistances aussi.

Aslam insiste sur la persistance d'une mémoire collective fragilisée, tout en soulignant la résilience humaine face à l'adversité.

Des fragments de vies qui donnent au message une portée universelle, la lutte quotidienne contre l'oppression et le désespoir.

On est en 2005, en Afghanistan à Usha, située à une cinquantaine de kilomètres de Jalalabad, près de la frontière pakistanaise.(Usha c’est aussi le prénom de l’épouse de J.D Vance et signifie l’aube)

 Ici, la politique empiète sur la vie de tous les jours et la bouleverse. La région fait partie des symboles du "patrimoine mondial de brutalité" pour reprendre l’expression de l’auteur.

Une belle maison, des murs ornés de fresques persanes, les plafonds recouverts de livres cloués et une serre où autrefois on distillait des parfums, c’est là qu’un docteur anglais, Marcus Caldwell, s'est installé quarante ans plus tôt par amour pour sa femme médecin Qatrina. Ils ont eu une fille, Zameen.

Cette maison va réunir des êtres esseulés, leur attente, leurs attentes, leurs amours et leurs haines. Des histoires d'amour et d'oubli impossible. Que ce soit d’une amante, d’un frère ou d’une épouse, victimes de la cruauté d'autres humains…, le pardon effleuré n’est jamais atteint, ni à soi, ni aux autres.

Les personnages sont torturés par la vie, par la mort  et par des questions qui demeurent sans réponses.

Mais les fleurs, les parfums et les oiseaux sont toujours là.

Il y a la Russe Lara à la recherche de son frère, soldat porté disparu pendant l'invasion Soviétique (1979). Elle est venue de Saint-Pétersbourg, elle attend…

L'Américain David, est lui un ex-agent de la CIA qui avait « aidé » les Afghans à chasser l'occupant soviétique, il rêve de retrouver Zameen qu’il avait connue lors d’une mission à Peshawar…Zameen était la fille de Marcus Caldwell, elle a été enlevée par un chef de tribu. Et depuis, David sillonne le pays pour retrouver sa bienaimée ou, au moins, son fils adoptif.

Il y a aussi Marcus l’Anglais qui espère puis désespère de retrouver sa fille Zameen et son petit-fils Bihzad.

Depuis de longues années, il vivait en Afghanistan où il a épousé Qatrina, une afghane pour qui il s'était converti à l'islam et qui a été lapidée par les talibans.

Il y a enfin, Casa, le jeune orphelin afghan formé et endoctriné par les talibans et qui brûle de faire ses preuves. Orphelin, il avait été placé dans les camps d'entraînement des talibans. Fabriqué pour le martyr, il attend, déboussolé, de faire ses preuves…

L’attente et la fragilité rassemblent tous ces êtres face aux bouleversements sociaux et politiques.

Ils partagent l'espoir, la désillusion et la lutte pour garder leurs croyances dans un monde hostile.

A travers ces personnages, Aslam Nadeem nous invite à penser le rôle de l’individu et de la société pour sauvegarder l’humanité face aux violences, aux haines et aux défaillances morales du pouvoir.

Contre le flou moral qui définit la condition humaine, le récit appelle à une conscience critique et à une action solidaire.

Le regard de Nadeem est lucide et engagé sur des défis moraux qui sont encore d'actualité, sinon présents dans la région et ailleurs.Dans "La vaine attente", le récit à la troisième personne est souvent alterné par des dialogues, des monologues de pensées intérieures, des parties de narration indirecte et des voix secondaires.

Cette polyphonie du texte offre un grand espace à la nuance et une crédibilité accrue de cette immersion profonde dans les enjeux liés à l’attente, à la patience et à la désillusion, 

Résonances contemporaines

Le roman invite à une réflexion critique sur l’impact des conflits et des violences récurrentes dans la région du Pakistan. Entre l’espoir et le désenchantement quelles sont les limites de l’engagement individuel quand l’ordre social est aliénant ?

Devant les préoccupations liées à l’injustice, à l’oppression et à la marginalisation, quelles seraient les voies possibles pour un changement réel ?

La prose d’Aslam Nadeem, réaliste et poétique à la fois, dénonce les dysfonctionnements systémiques et questionne la résilience individuelle, le désenchantement et la perte d’espoir face à une réalité souvent déshumanisante.