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L’art et la politique, une relation sous tension – Par Bilal Talidi
Hassan El Fad s’est retrouvé placé au centre d’une bataille qu’il n’avait pas choisie, chacun tentant d’interpréter ses propos à l’aune de ses propres intérêts politiques.
Ne gâchez pas l’art en le mêlant à la politique, hurle Bilal Talidi. Il revient dans cette chronique sur le recours croissant aux artistes dans les stratégies électorales qui relance le débat sur les rapports entre création artistique et compétition politique. Recherche de popularité, instrumentalisation des figures culturelles, recrutement partisan et polémiques médiatiques, cette dynamique soulève des interrogations sur la place des artistes dans l’espace public.

Bilal Talidi
Quand les partis investissent le terrain artistique
L’implication des artistes dans la vie politique n’est pas un phénomène nouveau au Maroc. Depuis plusieurs décennies, des figures du cinéma, du théâtre, de la chanson ou du sport ont rejoint des partis politiques, soutenu des campagnes électorales ou accepté des investitures pour des élections locales et législatives. Pourtant, le débat actuel ne porte pas sur le droit des artistes à faire de la politique. Cette question relève des libertés individuelles et ne suscite guère de contestation de principe. Ce qui alimente aujourd’hui la controverse concerne plutôt l’usage politique de la popularité artistique dans le cadre de la compétition électorale.
Le sujet a récemment refait surface avec l’intérêt manifesté par plusieurs partis pour des personnalités issues du monde culturel. Le Rassemblement national des indépendants, à la tête du gouvernement, comme le Parti de la justice et du développement, désormais dans l’opposition, se sont vu reprocher d’utiliser la notoriété des artistes pour gagner la bataille de l’opinion. Cette tendance ne se limite plus aux seules investitures. Elle touche aussi les prises de position d’artistes dont les déclarations, parfois anodines au départ, sont récupérées par les acteurs politiques et transformées en enjeux de confrontation idéologique.
Le cas du terme « Harkaoua », utilisé par l’humoriste Hassan El Fad dans une intervention publique, illustre cette évolution. Le mot, accompagné d’une définition présentée comme « sociologique », a rapidement quitté le terrain artistique pour devenir un sujet de polémique politique. Hassan El Fad s’est ainsi retrouvé placé au centre d’une bataille qu’il n’avait pas choisie, chacun tentant d’interpréter ses propos à l’aune de ses prismes politiques.
Cette tendance à attirer les artistes vers le champ partisan s’est particulièrement développée avec l’émergence du Parti authenticité et modernité. Dès sa création, ce parti avait cherché à constituer un large front réunissant responsables politiques, intellectuels, artistes et acteurs médiatiques dans une perspective moderniste opposée aux islamistes. Une logique comparable avait déjà existé dans certaines expériences politiques du monde arabe, notamment en Égypte et en Syrie, où les artistes avaient été mobilisés comme relais symboliques dans les affrontements idéologiques.
Le tournant du PJD et la bataille de l’image
À ses débuts, le Parti de la justice et du développement ne semblait pas particulièrement intéressé par le recrutement d’artistes. Il considérait davantage l’action politique sous un angle idéologique et organisationnel que culturel. L’art ne figurait pas parmi ses priorités stratégiques, tandis que son fonctionnement interne favorisait les militants issus de ses propres structures plutôt que des personnalités extérieures.
Mais cette position a progressivement évolué sous l’effet de la concurrence politique. L’entrée de l’artiste Yassine Ahajjam sur les listes électorales du PJD lors des élections de 2011 a marqué un tournant. Cette candidature, rendue possible grâce au quota réservé aux propositions de la direction du parti, avait une double fonction : répondre à la stratégie de recrutement menée par le Parti authenticité et modernité et casser l’image d’un PJD hostile et allergique à l’art et aux artistes.
Le message était clair : l’arrivée des islamistes au pouvoir ne signifiait pas une guerre contre le monde culturel. Cette évolution s’est accompagnée, durant les années où Abdalilah Benkirane dirigeait le gouvernement, d’une relation plus visible entre le PJD et certains artistes. Plusieurs personnalités du monde culturel ont été reçues à son domicile ou au siège de la primature, tandis que Benkirane lui-même assistait à certaines manifestations artistiques.
Dans le même temps, le RNI développait sa propre stratégie d’ouverture vers les figures culturelles. L’investiture de l’actrice Fatima Khair ou le rapprochement avec d’autres artistes connus participaient de cette logique de séduction mutuelle entre politique et notoriété artistique. Aujourd’hui encore, plusieurs artistes affichent publiquement leur soutien au parti et saluent son action gouvernementale.
Hassan El Fad, pour sa part, s’est toujours présenté comme un artiste gardant ses distances avec les formations politiques. Son œuvre a rencontré un succès populaire considérable, y compris auprès des électeurs et sympathisants islamistes. Mais la polémique autour du terme « Harkaoua » l’a malgré lui fait basculer dans un affrontement politique où chaque camp tente de récupérer à sa manière son image.
Certaines voix proches du PJD ont vu dans son humour une manière de caricaturer les classes populaires, de tourner en dérision leurs représentations sociales et leurs comportements, sans s’attaquer aux causes économiques et politiques de la marginalisation. Selon cette lecture critique, la satire de Hassan El Fad viserait davantage les catégories dominées que les groupes détenant le pouvoir économique ou social.
Une popularité électorale aux résultats limités
À l’inverse, les adversaires des islamistes ont interprété les attaques contre Hassan El Fad comme une opportunité politique. Défendre l’artiste devenait une manière de défendre une certaine vision de la société, mais aussi de gagner un soutien symbolique dans la bataille électorale. L’artiste, son humour et sa popularité se sont ainsi transformés à son insu en capital politique.
Cette instrumentalisation des artistes soulève toutefois une question essentielle : quelle est l’efficacité réelle de cette stratégie ? Les expériences passées montrent que la présence de célébrités dans les institutions politiques produit rarement des résultats significatifs. Les parcours parlementaires de Yassine Ahajjam ou de Fatima Khair ont souvent été jugés ternes et peu influents.
Plus encore, leur engagement politique n’a pas nécessairement renforcé les partis qu’ils représentaient. Dans certains cas, c’est au contraire leur propre image publique qui s’est trouvée affaiblie et troublée par leur proximité avec la chose partisane.
Le phénomène révèle également une autre réalité : pour certains artistes marginalisés ou en perte de visibilité, la politique devient parfois un moyen de retrouver une place dans l’espace public. Lorsqu’un artiste estime avoir été exclu du champ culturel, il peut voir dans le rapprochement avec un parti une possibilité de réintégration professionnelle, de protection ou de compensation symbolique.
Ce phénomène touche différents courants politiques. Des artistes disposant de peu d’opportunités, parfois fragilisés par l’évolution du secteur culturel ou par le déclin de leur notoriété, deviennent des cibles de recrutement partisan. Certains adoptent un discours critique sur le monde artistique ou cherchent à se rapprocher des centres de décision dans l’espoir de retrouver une visibilité perdue.
Mais cette logique pose un problème de fond. L’artiste qui dépend de la proximité politique pour maintenir sa présence dans le champ culturel finit par légitimer sa carrière en dehors des critères artistiques eux-mêmes. Quant à celui qui espère transformer les règles du secteur culturel à travers l’action politique, l’expérience récente montre les limites de cette ambition.
Les risques d’une confusion entre art et politique
Le débat autour de l’œuvre de Hassan El Fad demeure légitime. La satire sociale et culturelle fait partie intégrante du travail artistique et du débat public. Tous les courants politiques, y compris les islamistes, produisent eux-mêmes des critiques de la société et des comportements collectifs.
Mais certains reprochent à l’humoriste de contribuer, consciemment ou non, à produire une forme d’acceptation des déséquilibres sociaux en concentrant sa satire sur les comportements populaires plutôt que sur les mécanismes économiques et politiques qui produisent les inégalités. Cette critique s’inscrit dans une lecture inspirée des analyses marxistes de « l’idéologie dominante ».
Pour autant, réduire l’œuvre de Hassan El Fad à cette seule dimension paraît excessif. Sa satire vise souvent l’ensemble des contradictions sociales et politiques du pays, bien au-delà des seules classes populaires. Ceux qui apprécient son humour y voient une critique globale des comportements collectifs et des dysfonctionnements de la société marocaine.
Et il est regrettable qu’une partie du public exige des artistes une posture militante explicite, à l’image de l’humour plus frontal et premier degré de Mohamed Basso dans sa dénonciation de la corruption ou des abus. Cette attente réduit parfois la diversité des formes artistiques à une seule conception de l’engagement et la transforme en harangue.
Le paradoxe devient encore plus visible lorsque certains défendent les artistes marginalisés tout en considérant le succès matériel d’un artiste populaire comme une forme de trahison sociale ou de repositionnement de classe.
Au final, l’entrée des artistes dans les logiques de recrutement politique et électoral apparaît comme une source de fragilisation à la fois pour la politique et pour l’art. Les conflits partisans finissent par contaminer le champ artistique, déjà confronté à de nombreuses difficultés structurelles.
Plutôt que de rivaliser pour attirer les célébrités, les partis politiques pourraient concentrer leurs efforts sur l’amélioration des conditions de création, la démocratisation du soutien public à la culture, le renforcement de la gouvernance du secteur et la promotion de critères artistiques transparents dans l’accès aux médias publics et aux financements.