Le Coran entre les langues : traduire le sens, préserver le souffle – Par Abdeljlil Lahjomri

Le Coran entre les langues : traduire le sens, préserver le souffle – Par Abdeljlil Lahjomri

Chaque traduction des sens du Coran constitue, en partie, le miroir de son époque, du niveau de connaissance qu’elle a rendu possible et de l’horizon intellectuel dans lequel elle a pris forme. (Abdeljlil Lahjomri)

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Dans cette contribution à l’ouverture du colloque de l’Académie du Royaume du Maroc (13 -14 mai) consacré à la traduction des sens du Coran, Abdeljelil Lahjomri interroge les rapports entre le texte révélé, les langues humaines et les contextes culturels. Le secrétaire perpétuel de l’Académie revient sur les enjeux intellectuels, linguistiques et herméneutiques liés à la transmission du texte coranique au-delà de l’arabe, en soulignant les défis de fidélité, d’interprétation et de compréhension. Entre réflexion sur l’histoire des traductions coraniques, place du mushaf dans la tradition marocaine et défis posés par l’intelligence artificielle, le secrétaire perpétuel plaide pour une approche rigoureuse et nuancée de la circulation du texte coranique entre les langues et les contextes culturels.

Abdeljlil Lahjomri - Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc

Le Coran entre les langues : entre révélation et expression humaine

 « Le Coran entre les langues : d’hier à aujourd’hui, enjeux du contexte et secrets de l’expression » est un sujet d’une immense portée, aux cheminements subtils et aux horizons étendus. Il touche, d’une part, au Livre de Dieu, et, d’autre part, aux modalités de sa compréhension, de sa transmission et de sa réception à travers les langues et les cultures.

L’examen de ce thème est d’une importance et d’une nécessité réelles, car il aborde une question qui dépasse les limites du simple transfert linguistique pour interroger la relation entre l’expression divine et les limites du langage humain ; entre le texte originel, dont la sacralité procède de la Révélation, et les langues qui tentent d’en approcher les significations et d’ouvrir aux hommes les voies de la méditation de son contenu.

C’est là que réside toute la valeur de cet examen, puisqu’il touche à l’une des questions les plus sensibles des études coraniques, une question qui exige à la fois savoir, équité, discernement et sens de la juste mesure.

Le Coran dans la conscience musulmane à travers les siècles

Le Saint Coran est demeuré, au fil des siècles, profondément présent dans la vie des musulmans, bien au-delà de la seule récitation. Il a façonné les sensibilités, la culture et la vision du monde.

L’attention portée au Coran ne s’est pas limitée à sa mémorisation, à son exégèse ou à la déduction de ses prescriptions. Elle a également concerné sa rhétorique, les formes de son éloquence, ses finalités et les modalités de sa transmission.

Réfléchir à la question de sa présence entre les langues ne revient pas à examiner un sujet marginal ou circonstanciel. Il s’agit plutôt du prolongement naturel d’une longue histoire de service rendu à ce Livre sacré et d’un effort continu visant à faciliter l’accès à ses significations pour ceux dont l’arabe n’est pas la langue.

Cette problématique gagne encore en importance du fait qu’elle se situe dans un espace de savoir complexe, où les sciences coraniques croisent la linguistique, où la traduction rencontre l’interprétation, et où les questions d’identité interagissent avec les enjeux de communication et de dialogue entre les cultures.

La traduction du Coran : un enjeu de sens et de méthode

Cette pluralité des approches ne constitue pas une simple diversité formelle. Elle répond à une exigence méthodologique imposée par la nature même du sujet. Car lorsque le Coran entre dans le champ de circulation des langues autres que l’arabe, il ne soulève pas uniquement la question de la langue.

Il soulève également celle du sens, de la fidélité, de la méthode, ainsi que celle des limites de ce qui peut être transmis et de ce qui demeure irréductible à toute autre langue.

L’un des principaux apports intellectuels et scientifiques de ce colloque réside dans le fait qu’il nous permet d’aborder sa question centrale — la traduction des sens du Coran — loin des simplifications et des jugements préétablis, afin de reformuler les interrogations avec davantage de précision et de profondeur.

Il ne s’agit pas d’envisager la traduction sous l’angle d’une acceptation absolue ou d’un rejet absolu, mais de la considérer comme une pratique intellectuelle exigeant une conscience aiguë de la nature du texte coranique, une compréhension des différences entre les langues, ainsi qu’une attention aux contextes culturels et historiques dans lesquels naissent les traductions.

Relire l’histoire des traductions coraniques

Dans cette perspective, ce colloque ouvre la voie à une relecture scientifique rigoureuse de l’héritage des traductions coraniques à travers les siècles, non dans une simple logique d’inventaire historique, mais dans un objectif de compréhension, d’évaluation et de mise à profit.

Chaque traduction des sens du Coran constitue, en partie, le miroir de son époque, du niveau de connaissance qu’elle a rendu possible et de l’horizon intellectuel dans lequel elle a pris forme.

Certaines traductions ont porté le souci de faire connaître le texte coranique. D’autres ont cherché à l’expliquer et à le commenter. D’autres encore se sont inscrites dans des contextes polémiques, doctrinaux, orientalistes, missionnaires ou pédagogiques.

Toutes ces dimensions font de l’étude de cet héritage traductif une porte d’entrée essentielle pour comprendre l’histoire de la réception du Coran dans le monde, ainsi que les transformations qu’a connues son image dans les différentes langues.

Dans ce contexte, il nous faut évoquer avec attention et considération le lien étroit que les Marocains ont entretenu, tout au long de leur longue histoire, avec le Saint Coran : à travers sa copie, sa vocalisation, sa récitation psalmodiée, sa mémorisation et la vénération qui lui a été accordée.

Le Maroc a vu naître des traditions profondément enracinées dans le service rendu au Coran. Elles se sont manifestées dans la copie des manuscrits coraniques, le perfectionnement de leur calligraphie et de leur ornementation, le soin apporté au tracé et à la vocalisation, l’enracinement des écoles coraniques et des kouttabs, ainsi que dans l’honneur réservé aux gens du Coran et à ceux qui le portent et le transmettent.

Le rapport du Marocain au mushaf s’est également inscrit profondément dans la conscience collective, au point que sa présence est devenue une composante de la vie savante, spirituelle et sociale, transmise de génération en génération dans les maisons, les mosquées, les zaouïas et les cercles du savoir.

Cette attention marocaine portée au mushaf ne constitue pas seulement une expression de religiosité. Elle témoigne d’une conscience civilisationnelle profonde de la centralité du Coran dans la formation de l’être humain, la préservation de l’identité et l’orientation de l’édifice culturel.

Le Mushaf Mohammed VI numérique et les enjeux contemporains

Dans le cadre de la Haute Sollicitude dont le Commandeur des croyants, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste et le glorifie, ne cesse d’entourer le Livre sacré de Dieu, et dans le souci de renforcer la diffusion du Saint Coran tout en accompagnant la transition numérique, l’application du Mushaf Mohammed VI numérique a été mise en place.

Cette application facilite l’accès au Saint Coran selon la lecture Warsh d’après Nafi‘, tout en proposant des services scientifiques complémentaires comprenant l’exégèse, l’analyse grammaticale ainsi que la traduction des sens des versets en anglais, en espagnol et en français.

Elle permet également d’écouter les récitations d’un ensemble de grands lecteurs marocains, avec une navigation fluide entre lecture, écoute et consultation du contenu scientifique intégré à l’application.

Traduire le Coran à l’ère numérique et de l’intelligence artificielle

La question de la traduction des sens du Coran tire aujourd’hui toute son actualité des transformations du monde contemporain, où les moyens de communication s’accélèrent, les référentiels se croisent et le besoin d’une connaissance précise et responsable des textes fondateurs des cultures et des religions ne cesse de croître.

Le Saint Coran est désormais présent dans de multiples espaces mondiaux. Il est lu par le croyant comme par le non-croyant, par le chercheur comme par le lecteur ordinaire, dans des contextes où les motivations et les modes de compréhension diffèrent.

Cette réalité nous impose de dépasser la simple conception de la traduction des sens comme nécessité pratique pour la considérer comme une responsabilité intellectuelle, éthique et civilisationnelle.

La question ne se limite plus aujourd’hui à demander : comment traduire ? Elle s’est élargie à d’autres interrogations tout aussi essentielles : comment distinguer traduction et interprétation ? Comment traiter la singularité rhétorique et expressive du Coran lorsqu’elle se confronte à des langues différentes par leur structure et leur charge culturelle ? Comment tirer parti des technologies modernes, des supports numériques et de l’intelligence artificielle sans compromettre la rigueur scientifique ni réduire le texte à de froides équivalences linguistiques ?

Une rencontre pour ouvrir de nouveaux horizons de recherche

Ce colloque, par la diversité des expertises qu’il rassemble et la complémentarité des visions qu’il réunit, est appelé à constituer une étape scientifique féconde à travers les communications, les débats et les perspectives de coopération qu’il ouvrira, ainsi que par les possibilités qu’il offrira de poursuivre la recherche et de construire des projets communs dépassant le cadre de cette rencontre.

Car les véritables colloques ne se mesurent pas au nombre de leurs séances, mais à l’impact qu’ils produisent, aux nouvelles questions qu’ils suscitent et à la conscience scientifique plus mûre et plus profonde qu’ils contribuent à faire émerger.

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