Législatives 2026 : la démocratie ne peut plus attendre les partis – Par Soukaina Regragui

Législatives 2026 : la démocratie ne peut plus attendre les partis – Par Soukaina Regragui

Le pays compte encore trente-quatre partis. Faut-il comprendre qu’il existe autant de projets de société ?

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La campagne des législatives du 23 septembre 2026 s’est ouverte le 10 septembre. Elle ne doit pas offrir un nouvel épisode de querelles partisanes, mais obliger les trente-quatre formations politiques à répondre aux attentes concrètes des Marocains. Après la Constitution de 2011, les appels répétés du Roi à la responsabilité et des années de promesses, les électeurs veulent des programmes, une gouvernance saine et des résultats qui réduisent enfin les fractures sociales et territoriales.

Soukaina Regragui*

Assez de vacarme partisan

Que les partis nous épargnent le populisme. Les citoyennes et les citoyens n’ont plus besoin qu’on leur ressasse leurs difficultés. Ils les vivent chaque jour et les commentent abondamment sur les réseaux sociaux. Ce qu’ils attendent, ce sont des solutions, des choix clairs et des engagements dont ils pourront demander compte.

Le pays compte encore trente-quatre partis. Faut-il comprendre qu’il existe autant de projets de société ? Cet émiettement nourrit plutôt l’impression que chaque formation défend sa place, ses calculs et ses intérêts immédiats. Les luttes intestines remplacent le débat, les attaques personnelles et ad hominem tiennent lieu de programme et l’électeur n’apparaît plus qu’au moment où son bulletin devient nécessaire.

Dans ces conditions, l’abstention et le vote blanc expriment moins l’indifférence qu’un désaveu. Le vote blanc signifie qu’aucune offre ne convainc. Bouder les urnes, en revanche, abandonne le terrain et expose le scrutin à toutes les récupérations. Le vote reste un pouvoir et une responsabilité. Il doit sanctionner, choisir et ouvrir une voie, même lorsqu’aucun choix ne satisfait pleinement.

La défiance ne date pas d’hier. Le slogan « tous pourris » avait contribué à la victoire du Parti de la justice et du développement aux législatives du 25 novembre 2011. Depuis, le PJD, ironiquement rebaptisé par ses adversaires « Parti de l’injustice et du sous-développement », a connu à son tour la débâcle de 2021. Le gouvernement conduit depuis lors par Aziz Akhannouch s’est distingué par un déficit de communication que les manifestations successives ont rendu plus visible. Le silence politique ne calme pas les frustrations. Il les accumule.

Le Roi face à l’effacement des partis

Le Maroc a longtemps vécu sous un État autoritaire. Il demeure conduit par un Roi disposant de pouvoirs constitutionnels et supraconstitutionnels, arbitre pérenne placé au-dessus de formations dont le mandat ne dure que cinq ans. Il serait faux de dire que rien n’a changé. Il serait tout aussi faux d’affirmer que tout a changé. Beaucoup a bougé, mais une question demeure : qu’ont réellement apporté les partis à cette évolution ?

Le régime marocain reste hybride. Le jeu parlementaire oppose une majorité et une opposition dans un pluralisme réel, avec une liberté d’expression garantie dans les limites de lignes rouges admises par une large part de la société et contestées par des défenseurs des droits humains. Les nouvelles technologies rendent désormais chimérique toute volonté de museler durablement la parole publique. Un smartphone suffit à organiser une mobilisation que les appareils traditionnels ne contrôlent plus.

La monarchie, elle, conserve la confiance d’une société qui doute de ses institutions représentatives et gouvernementales. Lorsque les revendications s’adressent directement au Roi, c’est aussi parce que les partis ne remplissent pas leur rôle. Les grandes orientations et les chantiers royaux avancent ; l’enseignement, la santé, le pouvoir d’achat, l’emploi et la dignité restent pourtant au cœur des demandes en 2026. Aux élus de répondre de ce qui relève de leur responsabilité.

Mohammed VI les avait rappelés à l’ordre dans son discours du 30 juillet 2016 : « Assez de surenchère patriotique dans des règlements de compte personnels ou la quête d’intérêts partisans étriqués. » Il invitait les formations à présenter des candidats compétents, intègres et animés par le souci de servir le citoyen. Dix ans plus tard, l’avertissement garde une actualité embarrassante.

Les promesses inachevées de 2011

Le discours royal du 9 mars 2011, prononcé après les manifestations du 20 février, annonçait un référendum constitutionnel, un gouvernement responsable et une séparation plus équilibrée des pouvoirs. La Constitution adoptée le 1er juillet 2011 a renforcé le chef du gouvernement issu du suffrage universel, élargi le rôle du Parlement et reconnu à l’opposition un statut constitutionnel. Elle a également inscrit la reddition des comptes.

Ces avancées n’ont toutefois pas produit tous leurs effets. Le Roi demeure l’autorité suprême, Commandeur des croyants et Représentant suprême de la nation. Le politologue Jean-Noël Ferrié décrivait la Loi fondamentale de 2011 comme un compromis raisonnable entre l’ancienne Constitution et celles des monarchies constitutionnelles européennes. Le Maroc reste donc dans une transition démocratique dont le terme dépend aussi de la capacité des partis à exercer les pouvoirs qu’ils réclamaient.

Cette faiblesse politique profite mécaniquement au pouvoir monarchique, qui devient le principal promoteur des idées et peut s’attribuer les avancées faute de concurrence crédible des pouvoirs législatif et exécutif. La démocratie ne consiste pourtant pas à faire du bruit dans l’hémicycle. Elle exige des feuilles de route qui tiennent la route, un travail suivi et une confrontation d’idées respectueuse de l’intérêt général. Les commissions parlementaires travaillent peut-être avec plus de sérieux que ne le laisse croire le spectacle des séances publiques. Encore faut-il le montrer et en rendre compte.

Femmes et jeunes ne peuvent plus servir de décor électoral. Leur promotion ne doit pas commencer quelques jours avant le scrutin, puis disparaître avec les affiches. Les mêmes dirigeants refusent trop souvent de transmettre le flambeau, tandis que les partis, incapables de se réformer de l’intérieur, peinent à faire émerger de nouvelles figures. En 2026 comme en 2021, quelques visages jeunes réapparaissent dans le décorum des campagnes. Cela ne suffit plus.

Le Maroc à deux vitesses

La démocratie se juge aussi à ce qu’elle change dans la vie. Le Maroc avance, stagne, recule parfois, puis repart. Ses réformes juridiques courent souvent devant le temps social. Les attentes grandissent au milieu de chantiers inachevés et les disparités territoriales demeurent la blessure la plus visible.

Dans son discours du 30 juillet 2015, Mohammed VI avait dénoncé l’écart entre le « Maroc utile » et le « Maroc oublié ». En octobre 2017, il fustigeait encore l’immobilisme et les retards de certaines régions. Le constat revenait dans les discours de 2019 et 2020, puis dans celui du 29 juillet 2025 : « Il n’y a de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses. » En 2026, la formule fleurit dans les meetings. Ceux qu’elle visait sauront-ils enfin garantir à toutes les régions l’éducation, la santé, les infrastructures, l’emploi et une vie digne ?

Le nouveau modèle de développement devait répondre à cette exigence. En 2018, le Roi appelait à sa conception ; en 2019, il créait une commission chargée de formuler des propositions. Le rapport lui a été remis la même année. Qu’en ont fait les gouvernements et les responsables politiques qui se sont succédé ? Les Marocains attendent toujours la réponse.

Les urnes comme épreuve de vérité

Depuis le premier scrutin législatif du 17 mai 1963, l’histoire électorale marocaine a connu les élections truquées, les scores démesurés et les référendums aux « oui » soviétiques. La transition voulue par Hassan II en 1999 et poursuivie par Mohammed VI a installé, malgré des irrégularités, une plus grande impartialité de l’administration. C’est un acquis. Il reste menacé par l’achat des voix, la corruption et les manipulations par l’argent, encore dénoncés pendant les campagnes de 2021 et de 2026.

La démocratie marocaine n’est ni un échec total ni une œuvre achevée. Le pluralisme, inscrit dès la Constitution du 7 décembre 1962, le Code des libertés publiques, le gouvernement issu du suffrage universel et la place reconnue à la société civile constituent des acquis réels. Mais rien n’est définitivement gagné. Tout pouvoir peut être tenté de restreindre les libertés lorsqu’il se sent menacé, comme l’avait montré le durcissement de 1973 après les coups d’État manqués de 1971 et 1972.

Les mobilisations du Printemps arabe l’ont rappelé : la rue peut faire tomber les régimes les plus autoritaires. Au Maroc, ni le Mouvement du 20 février, ni la genz12, ni l’émigration collective à Sebta n’ont remis en cause le monarque. Préserver cette stabilité suppose que les urnes restent le premier moyen de sanction, sans nier le droit de manifester.

Le scrutin du 23 septembre 2026 sera donc une épreuve et une preuve. Aux électeurs de ne pas abandonner leur pouvoir. Aux partis de rompre avec les combinaisons, les alliances de circonstance et les transhumances dictées par les intérêts personnels. La démocratie se construit dans la durée, mais elle ne se construit pas toute seule. Elle exige des citoyens qui votent et des responsables qui méritent leurs voix.

*Membre fondatrice de l’Union de l’Action Féministe, Observatrice politique et sociale, Essayiste, Auteure de Royaume du Maroc, Une démocratie à l’épreuve

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