Les nouvelles armes de la Nécropolitique - Par Mohammed Noureddine Affaya

Les nouvelles armes de la Nécropolitique - Par Mohammed Noureddine Affaya

L’intention d’Israël, depuis le début, est de rendre l’ensemble de la bande de Gaza inhabitable (L’universitaire juif spécialiste de l’Holocauste Omer Bartov)

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Le philosophe et académicien Mohammed Noureddine Affaya analyse dans cette chronique la transformation des politiques de domination et de destruction à travers l’usage de la technologie, de l’intelligence artificielle et des dispositifs médiatiques dans les guerres contemporaines. En s’appuyant sur les analyses d’intellectuels comme Achille Mbembe et Pankaj Mishra, il revient sur la guerre à Gaza, les mécanismes de déshumanisation et les nouvelles formes de légitimation de la violence de masse.

Mohammed Noureddine Affaya

La raison est aujourd’hui attaquée dans sa compétence et dans nombre de ses fonctions, parce qu’elle a été progressivement remplacée par une rationalité instrumentale qui l’a réduite à des traitements mécaniques ou à des assemblages algorithmiques de l’information. La technique est désormais en train de s’imposer comme le langage principal de la raison. Comme le souligne le penseur camerounais Achille Mbembe, « la raison instrumentale, ou la raison telle qu’elle s’est transformée à l’intérieur de la technique, est exploitée de manière répétée comme une arme ». Une arme qui a atteint des degrés inédits de brutalité avec les systèmes d’intelligence artificielle utilisés par Israël et les États-Unis dans leurs guerres à travers l’espace arabe.

Le regard de Pankaj Mishra sur Gaza

Dans un ouvrage du penseur indo-britannique Pankaj Mishra intitulé « Le monde après Gaza » (2026), l’auteur ouvre sa réflexion par une citation du poète polonais Czesław Miłosz, ce juif ayant survécu à l’extermination nazie à Auschwitz. Après avoir vu les destructions causées par les bombardements américains au Vietnam, tuant des centaines de milliers de Vietnamiens, Miłosz avait comparé ces atrocités aux crimes de Hitler et de Staline. Il exprimait alors le sentiment d’une complicité honteuse face à la cruauté et à la sauvagerie de cette guerre, affirmant : « Lorsque l’on éprouve de la compassion tout en étant incapable d’agir, on entre dans un état de colère impuissante. »

Pankaj Mishra reprend cette citation pour décrire ce qui s’est produit à Gaza. Il établit en effet que la direction israélienne — qu’il considère comme la plus extrémiste, raciste et suprématistes de l’histoire du pays — n’a pas hésité, après les événements du 7 octobre, à exploiter le sentiment dominant de violation, de perte et de terreur afin de mettre en œuvre une Nécropolitique la plus atroce qu’ait connue ce millénaire. Et ce pour mettre en œuvre ce que l’universitaire juif spécialiste de l’Holocauste Omer Bartov, une stratégie, depuis le début, pour rendre l’ensemble de la bande de Gaza inhabitable en affaiblissant sa population jusqu’à ce qu’elle soit exterminée, ou à tout faire pour fuir le territoire. Bartov s’interroge alors avec amertume : « Pourquoi l’Occident a-t-il exclu les Palestiniens, avec une telle cruauté, de l’alliance du devoir humanitaire et de la responsabilité ? »

L’effacement du crime derrière les récits

Pankaj Mishra indique que le débat autour de la nature de ce qui s’est déroulé à Gaza comporte une forte volonté de désinformation et de dissimulation du crime majeur. Il n’est donc pas possible de se perdre dans les controverses autour de la qualification des violences israéliennes — « légitime défense », guerre justifiée, nettoyage ethnique ou crimes contre l’humanité.

Pour Mishra, ce que chacun peut constater, c’est qu’un État occupant et agresseur a commis de graves violations morales, juridiques et humaines, révélant les formes les plus extrêmes de la brutalité et du meurtre. Toutes les méthodes d’extermination ont été utilisées : privation de nourriture, d’eau et de médicaments, bombardements indiscriminés depuis les airs, la terre et la mer, liberté laissée aux tireurs d’élite visant les enfants, sans oublier les opérations reposant sur des algorithmes d’intelligence artificielle.

Dans ce contexte, l’État israélien aurait tenté de dissimuler ses crimes par tous les moyens, y compris en ciblant des journalistes (250 selon les organisations internationales) et des influenceurs utilisant les réseaux sociaux,  sans oublier la mobilisation de puissantes machines de désinformation opérant en Europe et aux États-Unis, où Israël bénéficie d’une influence médiatique, culturelle et émotionnelle importante.

À travers les salles de rédaction des grands journaux, des chaînes de télévision et des plateformes d’analyse et d’information occidentales, ont été construites des narrations opposées aux faits et aux massacres documentés sur le terrain. Des expressions comme «camps de réfugiés », « Palestiniens », « territoires occupés », « nettoyage ethnique » ou «génocide » ont été scrupuleusement évitées, ou hystériquement rejetés par des journalistes.

Israël et ses soutiens sont également allés à un affrontement ouvert avec le droit international, visant les décisions de la Cour pénale internationale et de la Cour internationale de Justice, qui ont jugé Benjamin Netanyahou et son ministre de la Défense Yoav Gallant comme « criminels de guerre ».

Au-delà des médias, des responsables politiques, des plateformes influentes, des hommes d’affaires et les grandes entreprises de la Silicon Valley (Facebook, X, Youtube…) ont également participé à l’occultation de la réalité des destructions et des massacres commis à Gaza et en Palestine.

La mise en scène de la mort et l’effondrement moral

Pour Pankaj Mishra, la mise en scène du meurtre était à la fois saisissante pour l’esprit et terrifiante pour la conscience humaine. Les appels lancés par les habitants de Gaza — citoyens ordinaires, écrivains, journalistes ou artistes — tentaient d’alerter le monde sur les violences et les massacres qu’ils subissaient. Mais Israël traquait ces appels, les surveillait, localisait leurs émissions afin de bombarder les lieux d’où ils provenaient, d’éliminer ceux qui diffusaient les messages et de détruire les bâtiments voisins au-dessus de tous ceux qui y trouvaient refuge, grâce aux technologies de l’intelligence artificielle.

Cette situation a engendré un sentiment proche de l’humiliation, né de l’impuissance matérielle et politique ainsi que de l’incapacité à agir. À la fin de l’année 2024, Mishra observait que de nombreuses personnes éloignées du massacre avaient le sentiment d’être emportées par un immense paysage de destruction, de mort, de misère, de privation et d’épuisement. Réapparaissait le célèbre tableau « Guernica » de Pablo Picasso, représentant des silhouettes hurlantes et des chevaux affolés sous les bombardements, au milieu d’un vaste champ de ruines.

À Gaza, cependant, les images dépassaient le récit même de « Guernica ». Les politiques israéliennes de destruction y ont produit des scènes difficilement concevables : un père portant dans ses bras le corps décapité de sa fille, des victimes mutilées, des blessés, des enfants devenus orphelins, des déplacés, des corps ensevelis sous les décombres.

Ces images ont suscité un choc immense, une colère profonde et un sentiment collectif de deuil chez tous ceux qui conservent encore une part de sensibilité humaine. Pankaj Mishra ne cache pas non plus son dégoût face aux comportements de soldats israéliens, qu’il range dans ce qu’il appelle un « mal infantile » : des soldats dansant avec les vêtements de femmes palestiniennes tuées ou déplacées, filmant ces scènes et les diffusant sur TikTok.

Des centaines de vidéos montrant des soldats célébrant le bombardement de quartiers entiers, filmant leur destruction et affichant leur satisfaction devant la mort de leurs habitants ont été ainsi diffusées.

La nécropolitique comme doctrine assumée

Ces scènes ne sont pas isolées, dans la mesure où la « nécropolitique » appliquée par l’État israélien relève d’une logique méthodique et assumée publiquement par plusieurs responsables politiques. En témoignent les scènes de célébration au sein de la Knesset après l’adoption, le 30 mars 2026, d’une loi sur l’exécution des prisonniers palestiniens — date qui correspond symboliquement à la Journée de la Terre célébrée par les Palestiniens. Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir est alors entré dans l’édifice avec une bouteille de champagne, partageant avec les députés de la coalition gouvernementale un toast célébrant l’adoption de cette loi.

Il n’en reste pas moins qu’en réalité, avec ou sans lois, l’État israélien ne respecte pas l’humanité des Palestiniens dans le traitement réservé aux prisonniers, aux détenus et aux enfants, dont certains restent emprisonnés durant des décennies sans jugement et subissent des formes extrêmes de torture et d’humiliation.

La Palestine est ainsi devenue une question intellectuelle révélatrice de la profondeur de la crise morale mondiale, mais aussi une interrogation permanente adressée à la conscience humaine.

Cette réflexion ne se limite pas à Gaza, à l’ensemble de la Palestine ou au Liban. Des crimes antérieurs attribués à Israël ont également conduit plusieurs intellectuels et penseurs juifs à revoir profondément leur regard sur Israël.

Le sociologue et philosophe Zygmunt Bauman avait ainsi passé trois années dans les territoires occupés dans les années 1970, animé par un sentiment de responsabilité morale lié aux souffrances juives durant la Shoah et par l’image d’Israël présentée par l’Occident comme une « haute figure morale » placée au-dessus de toute interpellation, puisqu’il semblait impossible de la considérer comme agresseur.

Mais après avoir été témoin des politiques de violence, de meurtre, de racisme et d’humiliation pratiquées par l’État israélien, Bauman a développé un sentiment tragique face à ce qu’il appelle « l’humeur agressive » et « l’érosion morale ». Les mythes du récit sioniste se seraient alors effondrés à ses yeux, le poussant à s’en éloigner en raison de ce qu’il considérait comme une trahison de la dimension humaine et une menace pour l’ensemble des valeurs morales universelles.

La déshumanisation comme prélude à la destruction

Pankaj Mishra part dans sa compréhension de ce qui s’est produit à Gaza d’un principe fondamental : dès que commence le processus de déshumanisation de l’autre, les projets de destruction se mettent en marche. C’est ainsi qu’après le « Déluge d’Al-Aqsa » du 7 octobre 2023, les dirigeants israéliens ont mobilisé tout ce que le corpus sioniste recèle de mépris et de haine envers les Palestiniens, considérés comme des « animaux humains ».

Dès le lendemain, ils ont décidé de couper l’eau, la nourriture et les médicaments, de détruire toutes les conditions de vie, de raser les infrastructures et de le détruire au-dessus des enfants, des femmes et des personnes âgées, ainsi que de tout ce qui bougeait à Gaza, afin de se venger de ce qu’avait fait le Hamas. Depuis lors, les habitants de Gaza continuent de subir le siège, la famine, les menaces et les morts quotidiennes.

L’effondrement moral des élites intellectuelles

Cette tragédie a produit ce que Mishra appelle un « désespoir moral » ainsi qu’un effondrement intellectuel. De grandes figures de la philosophie et de la pensée ont échoué à l’épreuve de la conscience morale, au premier rang desquelles le philosophe Jürgen Habermas. Ni lui ni les signataires de la « Déclaration de solidarité » avec Israël n’ont manifesté le moindre sursaut éthique face aux violences contre l’humanité commises par Israël, alors même qu’Habermas est supposé être l’un des grands théoriciens de la liberté, de la dignité, de la « vérité consensuelle », de la force et la primauté du meilleur argument dans l’espace public et du renouvellement des concepts de citoyenneté et de démocratie.

À l’inverse, les jeunes mobilisés dans les universités et les rues des États-Unis et de l’Europe n’étaient pas tenus de maîtriser toute l’histoire complexe et tragique de la question palestinienne. Mais ils savaient qu’il n’est ni politiquement ni moralement acceptable de tuer des enfants, des femmes et des personnes âgées, de détruire des immeubles sur leurs habitants ou de prendre plaisir aux scènes de mort et de destruction.

C’est pourquoi Mishra considère qu’un violent sentiment de trahison s’est propagé à travers le monde face au génocide subi par les Palestiniens.

Didier Fassin et la fracture morale mondiale

Le même sentiment d’indignation et de colère avait déjà été exprimé avec courage par le sociologue français Didier Fassin, dans un contexte médiatique, culturel et politique dominé par la propagande israélienne et marqué, en France, par un maccarthysme manifeste contre tous ceux qui osent critiquer Israël ou défendre les droits des Palestiniens.

Dans son ouvrage « Une étrange défaite. Sur le consentement à l’écrasement de Gaza » publié en 2024, Didier Fassin écrit : « L’acceptation de l’écrasement de Gaza a créé une immense fracture dans l’ordre moral du monde… La soumission à la destruction de Gaza et au massacre de ses habitants, ajoutée aux persécutions subies par les habitants de Cisjordanie, laissera des traces ineffaçables dans la mémoire des sociétés qui devront en répondre. »

L’intelligence artificielle comme instrument des politiques de mort

Cette nouvelle génération de violence, à laquelle participe l’intelligence artificielle à travers des systèmes de surveillance et de ciblage comme « Lavender » ou « Where’s Daddy? », avec la mobilisation des entreprises de la Silicon Valley au service de l’armée israélienne dans la gestion des politiques de mise à mort en Palestine et au Liban, exprime une nouvelle phase du projet culturel colonial occidental.

Elle révèle également une étape différente de l’évolution du capitalisme contemporain, qui ne cache plus ses tendances prédatrices ni son reniement explicite des principes que ses élites prétendaient défendre et diffusaient dans le monde dont la liberté, l’égalité et la justice.

Pareille dégradation des valeurs impose une vigilance intellectuelle à la hauteur des enjeux soulevés par l’intelligence artificielle, devenue l’expression d’un tournant intellectuel, existentiel et anthropologique sans précédent dans l’histoire des découvertes techniques produites par la « raison occidentale », désormais capable d’offrir aux États et aux différents pouvoirs despotique de nouveaux instruments pour l’exercice de la nécropolitique.

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