Médecine : La nouvelle bataille du secteur libéral - Par Dr Anwar CHERKAOUI

Médecine : La nouvelle bataille du secteur libéral - Par Dr Anwar CHERKAOUI

Plus que tout autre secteur, celui de la santé, qui touche directement à la vie des gens, a besoin d’une régulation forte et rigoureuse.

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La médecine libérale, longtemps souveraine et maitre du secteur, parfois hautaine et crânuese, se retrouve subitement soumise à rude concurrence par des groupes de la ‘’médecine industrielle’’. Dans sa tribune, Dr Anwar Cherkaoui dresse un tableau alarmiste de la montée en puissance des groupes privés dans le secteur médical. Pour le Quid.ma, il ne s’agit pas de prendre le parti de l’un et de l’autre. Plus que tout autre secteur, celui de la santé, qui touche directement à la vie des gens, a besoin d’une régulation forte et rigoureuse. Si cette tribune exprime plus qu’une inquiétude, une angoisse d’une composante de la médecine nationale, son raisonnement repose sur quelques angles morts. Il oppose de manière binaire investisseurs et médecins, comme si l’économie et la médecine relevaient de logiques incompatibles, alors que les systèmes de santé performants savent (doivent) précisément articuler les deux. Sans que l’expression de ces angoisses ait entièrement raison ou totalement tort, ce qui est certain sans équivoque c’est que la Santé au Maroc souffre de plusieurs manques et a besoin de toutes les bonnes volontés soignantes. Le Quid.ma a un point de vue sur le sujet, il y reviendra. En attendant, il serait sain que ce soient les acteurs et les professionnels du secteur de s’engager dans le débat.

Par Dr Anwar CHERKAOUI

  Expert en communication médicale et journalisme de santé

Le constat est général, presque unanime, murmuré dans les couloirs des cliniques comme dans les salles d’attente des cabinets : depuis que le marché des soins s’est ouvert aux investisseurs non médecins, le paysage médical marocain ne ressemble plus tout à fait à ce qu’il était.

Hier encore, les médecins construisaient leurs cabinets comme on construit une maison : pierre après pierre, patient après patient, réputation après réputation.

Aujourd’hui, les investisseurs bâtissent des groupes hospitaliers comme on monte une start-up : business plan, levée de fonds, branding, stratégie de conquête.

Et la bataille ne se joue plus seulement sur le terrain de la qualité médicale, mais sur celui — redoutable — du marketing, du management et de la rentabilité.

 Les nouveaux acteurs : des maîtres du marché, pas de la médecine

Les nouveaux investisseurs privés ne sont pas hors-la-loi. Ils ne sont même pas hors-jeu. Ils jouent avec les règles… mais ce sont les règles du marché, pas celles du serment d’Hippocrate.

Ils parlent en parts de marché, en taux de croissance, en lignes de bilan. Ils raisonnent en flux, en marges, en amortissements.

Ils manient l’arme du marketing digital comme un chirurgien manie le scalpel : avec précision, efficacité et sans émotion.

Face à eux, le médecin libéral ressemble souvent à un footballeur venu disputer un match de Ligue des Champions… avec des basckets usées.

 Le médecin : sommé de jouer un double rôle qu’il n’a jamais appris

Le médecin marocain libéral n’a pas été formé pour cette bataille-là.

À la faculté, on lui a appris à traiter une embolie, pas à lire un tableau de cash-flow.On lui a enseigné à palper un foie, pas l’optimisation des coûts. On lui a transmis l’art du diagnostic, pas celui du marketing digital.

Et pourtant, la réalité le rattrape. Il doit devenir gestionnaire, manager, communicant, stratège…

Tout cela après 10, 15 et  20 années d’étude, des gardes interminables, parfois un internat douloureux et une spécialité arrachée à la sueur du front.

Le médecin ne voulait qu’une blouse blanche immaculée.

On lui demande désormais de porter aussi un costard taillé pour les managers.

 L’inégalité des armes : une concurrence silencieuse mais féroce

Car la vraie question est là : la bataille est-elle égale ?

D’un côté, des groupes puissants, structurés, dotés de budgets marketing dignes d’agences bancaires, capables de sponsoriser des dossiers de presse, des campagnes d’affichage, des influenceurs, des pages Facebook boostées.

De l’autre, un médecin indépendant qui doit compter ses dépenses, gérer son secrétariat, payer son loyer, renouveler son matériel, respecter son code de déontologie — et, malgré tout, rester humain.

Le match est joué avant même le coup d’envoi.

C’est un Marocain de quartier face au Real Madrid.

 Quand le commerce avance plus vite que l’éthique

Le danger n’est pas l’investissement privé en soi — il peut être une chance, un moteur, un accélérateur du progrès.

Le danger, c’est quand le commerce avance plus vite que l’éthique. Quand l’objectif n’est plus de soigner mieux, mais de remplir mieux. Quand le patient devient un “client” et que l’acte médical devient un “produit”.

Les campagnes de publicité remplacent la confiance. Les packages remplacent l’examen clinique. Le reporting financier remplace le colloque singulier.

Et la médecine risque alors de perdre son âme, comme un instrument de musique mal accordé qui continue à jouer, mais sans vibration humaine.

Comment rééquilibrer le jeu 

Pour que le combat soit équitable, il faut redonner aux médecins, ou bien qu’ils se donnent à eux-mêmes, les armes qu’ils n’ont jamais reçues :

Une formation en gestion et management en formation de base et continue. Une valorisation de l’exercice libéral pour éviter la fermeture traumatisante  des cabinets

Un cadre régulateur qui protège l’éthique et limite l’hyper-commercialisation. Une présence plus forte des ordres professionnels

Un accompagnement à la digitalisation et à l’apprentissage des techniques d’une communication moderne et responsable.

Le Maroc peut gagner cette transformation. Mais pas en laissant les médecins se débrouiller seuls dans une arène où les règles du marché remplacent les règles de la médecine.