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Mohammed VI et le Sahara : la constance d’une stratégie, l’audace d’une méthode - Par Bilal Talidi
Le roi Mohammed VI recevant le 10 juin 2010 le président nigérian de l’époque Muhammadu Bouhari à Rabat
Bilal Talidi revient sur vingt-cinq de règne du roi Mohammed VI sous l’angle exclusif du dossier du Sahara. Il relève que dans un environnement régional instable et face à des rapports de force mouvants, le Souverain a inscrit son action dans la continuité de l’héritage, tout en imposant une méthode diplomatique fondée sur l’initiative, la diversification des alliances et l’anticipation stratégique.

Bilal Talidi
Une continuité royale, une méthode renouvelée
Sous le règne de Mohammed VI, le Maroc a connu des mutations profondes activé par l’impulsion donnée à son développement et la place croissante qu’il occupe sur la scène internationale. Parmi les dossiers qui permettent le mieux de mesurer cette évolution figure celui du Sahara, au cœur des priorités diplomatiques du Royaume.
Le roi Hassan II avait résumé la singularité de son successeur par une formule restée célèbre : « Il a son style, comme j’ai le mien. » Il avait également souhaité que le futur Souverain soit confronté à de grands défis, considérant que ceux-ci justifieraient pleinement la nécessité de son rôle.
Dans des contextes régionaux et internationaux difficiles, le roi Mohammed VI a réussi à. Donner la mesure de ce style pour faire évoluer les positions de nombreux partenaires et à renforcer progressivement le soutien à son initiative d’autonomie. Cette avancée est le résultat d’une stratégie de long terme, menée avec constance, mais aussi adaptée aux transformations du rapport de force international.
Si le Souverain n’a pas rompu avec la stratégie de son père, notamment en a conservant les fondements, Il a profondément modifiant l’art et les instruments, le rythme et les espaces d’intervention diplomatique.
De la Marche verte à l’initiative d’autonomie
Sous Hassan II, deux décisions majeures avaient profondément marqué le dossier. La première fut le recours à la Cour internationale de Justice, suivi du lancement de la Marche verte, qui permit le retour des provinces du Sud sous souveraineté marocaine.
La seconde fut l’acceptation du principe d’un référendum dans une conjoncture peu favorable au Royaume. Perçue par certains responsables politiques comme une concession risquée, cette décision permit finalement de révéler les limites pratiques et politiques de cette option. Les désaccords sur l’identification du corps électoral et les conditions d’organisation du scrutin finirent par démontrer que cette voie était difficilement applicable.
Dès son avènement, le roi Mohammed VI engagea une nouvelle étape qui culmina en 1207 avec la présentation de l’initiative marocaine d’autonomie. Cette proposition offrait une troisième voie entre le maintien du statu quo et une option séparatiste devenue irréaliste.
Le Maroc se présentait ainsi comme une partie disposée au compromis, attachée à une solution politique négociée, tout en préservant sa souveraineté et son intégrité territoriale. L’initiative d’autonomie permit également de déplacer le centre du débat : il ne s’agissait plus seulement de gérer un conflit hérité du passé, mais de construire une solution viable, réaliste et durable.
Une diplomatie déployée sur plusieurs fronts
Le premier défi consistait à élargir le soutien international à la position marocaine. La diplomatie du Royaume fut orientée dans trois directions complémentaires : consolider l’appui des alliés traditionnels, convaincre les pays jusque-là neutres et amener les États hostiles à revoir leur position.
Cette stratégie s’est traduite par un engagement royal soutenu en Afrique, particulièrement à partir de 2004. Les visites officielles, les accords économiques et les projets de coopération ont permis de renouveler les relations du Maroc avec le continent et de renforcer son ancrage africain.
Le Royaume a également développé sa présence diplomatique en Europe de l’Est et en Amérique latine, deux régions longtemps considérées comme favorables à la thèse séparatiste. Cette politique de diversification a progressivement réduit le nombre de pays soutenant cette position.
La stratégie marocaine ne s’est toutefois pas limitée à la recherche de déclarations politiques. Elle a lié le dossier du Sahara à une vision plus large, fondée sur les partenariats économiques, les investissements, la coopération sécuritaire et le développement régional.
La fermeté dans les crises diplomatiques
La gestion des tensions avec plusieurs puissances européennes illustre également la méthode adoptée sous Mohammed VI. Les crises traversées avec l’Allemagne, l’Espagne puis la France, et auparavant avec les Etats Unis, ont été conduites avec fermeté, dans des circonstances régionales et internationales complexes.
Le Maroc a parfois choisi d’élever le niveau de tension afin d’obtenir une clarification des positions de ses partenaires. Cette approche n’était pas dépourvue de risques, mais elle reposait sur une évaluation précise des intérêts communs et de la place stratégique occupée par le Royaume.
Ces crises ont consacré un principe désormais central dans la diplomatie marocaine : la question du Sahara constitue le prisme à travers lequel Rabat évalue la sincérité et la solidité de ses partenariats.
Avec les États-Unis, le Maroc a cherché à dépasser les hésitations et les ambiguïtés qui avaient longtemps caractérisé la position américaine. L’accord trilatéral conclu avec Washington et Israël a constitué un levier diplomatique important. Cet accord a permis de renforcer ses acquis sur le dossier du Sahara, tout en veillant à préserver sa position sur la question palestinienne.
La relation avec la Russie a également été gérée avec prudence, notamment depuis la visite royale à Moscou en mars 2016. Malgré les conséquences de la guerre en Ukraine et les tensions entre la Russie et les pays occidentaux, le Maroc a cherché à préserver ses intérêts sans s’enfermer dans une logique d’alignement.
La même approche a été adoptée avec la Chine, dont la neutralité s’est progressivement rapprochée d’un soutien aux solutions politiques réalistes. Le Royaume-Uni a, lui aussi, rejoint les pays considérant l’autonomie comme une base sérieuse pour parvenir à un règlement.
Le Maroc face aux bouleversements du Sahel
Dans un sens proportionnellement inversé, l’Algérie a vu ses relations se détériorer avec plusieurs partenaires et pays voisins, notamment l’Espagne, la France, le Mali et le Niger. Les transformations survenues dans le Sahel ont également affaibli les anciens équilibres et réduit l’influence traditionnelle de la France dans la région.
Face à ces bouleversements, le Maroc a adopté une stratégie généreuse. L’initiative royale visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique répond à cette volonté de proposer une nouvelle architecture régionale, fondée sur le développement, les infrastructures et l’ouverture économique. Cette initiative illustre la capacité de la diplomatie marocaine à transformer les crises régionales en opportunités de coopération.
Pour consolider cette orientation, la politique extérieure du Royaume a mis en avant le rôle du Maroc comme trait d’union entre l’Afrique et l’Europe.
Le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc à travers plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest s’inscrit dans cette vision. Il pourrait renforcer l’intégration régionale, sécuriser l’approvisionnement énergétique et ouvrir de nouvelles perspectives vers les marchés européens.
Les projets d’hydrogène vert dans les provinces du Sud participent de la même stratégie. Dakhla est appelée à devenir une plateforme économique et commerciale majeure, tournée à la fois vers l’Afrique, l’Europe et les grandes routes maritimes internationales.
La gestion de la question du Sahara apparaît ainsi indissociable d’une méthode globale. Le roi Mohammed VI a affronté les défis diplomatiques sans les contourner, en combinant continuité historique, fermeté politique, sens de la modération et capacité d’initiative.