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Que reste-t-il du « Livre vert » ? – Par Hatim Betioui
Depuis sa prise du pouvoir en Libye à la suite du coup d’État du 1er Septembre, Kadhafi s’était attaché à doter le nouveau régime d’une référence idéologique à travers ce qu’il appelait la « Troisième théorie universelle », développée dans le « Livre vert ».
Le « Livre vert » s’est transformé en une constitution officieuse de la Libye, relève Hatim Betioui, tandis qu’émergeaient les « congrès populaires » et les « comités révolutionnaires », envahissant tous les espaces de vie en Libye, donnant corps à avant la proclamation, en 1977, de la « Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ».

Hatim Betioui
On raconte à propos du célèbre homme politique italien Giulio Andreotti, qui dirigea six gouvernements italiens, qu’il tenta de rapprocher le président américain Ronald Reagan du dirigeant libyen, le colonel Mouammar Kadhafi, sans parvenir à ses fins. Puis survint le raid américain contre la Libye dans la nuit du 15 avril 1986, dans une opération militaire baptisée « El Dorado Canyon ».
Selon ce qu’Andreotti confia à Abdelrahman Chalgham, ancien ministre libyen des Affaires étrangères à l’époque où celui-ci était ambassadeur à Rome, il avait tenté de remettre au président Reagan la version anglaise du « Livre vert » du colonel Kadhafi. Mais Reagan refusa de la prendre. Andreotti lui lança alors : « C’est un livre qui ne contient pas d’explosifs ». Reagan lui répondit : « Hitler aussi a écrit un livre intitulé “Mein Kampf”, avec lequel il a brûlé des êtres humains et fait la guerre au monde. Mao Zedong, lui, a écrit un Livre rouge qui a détruit la Chine ».
Une théorie pour légitimer le régime
Depuis sa prise du pouvoir en Libye à la suite du coup d’État du 1er Septembre, Kadhafi s’était attaché à doter le nouveau régime d’une référence idéologique à travers ce qu’il appelait la « Troisième théorie universelle », développée dans le « Livre vert ». Il cherchait à offrir à son système une légitimité doctrinale distincte des grands courants idéologiques dominants, tout en proposant une alternative au capitalisme et au communisme soviétique, convaincu que le monde avait besoin d’un nouveau modèle politique, économique et social.
Kadhafi avait commencé son parcours sous l’influence du nationalisme arabe et des idées du président Nasser, mais après la disparition de ce dernier et le recul du projet d’unité arabe, il s’orienta vers l’élaboration de sa propre philosophie politique.
Le « Livre vert » fut publié en trois étapes. La première partie, parue en 1975 sous le titre « La solution du problème de la démocratie : le pouvoir du peuple », critiquait la démocratie représentative, les partis et le parlementarisme, considérés comme des « instruments d’une dictature déguisée ». Kadhafi y lançait des slogans tels que : « Qui adhère à un parti trahit » ou encore « La représentation est une domestication ».
La deuxième partie parut en 1977 sous le titre « La solution du problème économique : le socialisme ». Kadhafi y développa des slogans comme : « Des partenaires, non des salariés », « La maison appartient à celui qui l’habite » ou encore « La terre n’appartient à personne ». Il y appelait à l’abolition de la grande propriété et au contrôle des richesses par l’État, tout en mettant en avant la justice sociale.
La troisième partie fut publiée en 1979 sous le titre « Le fondement social de la Troisième théorie universelle ». Elle abordait les questions de la famille, de la tribu, de la femme, de l’éducation et de la culture, dans une approche mêlant conservatisme social et certaines idées révolutionnaires.
Une constitution officieuse
Le « Livre vert » finit par devenir une constitution de facto de la Libye. Les « congrès populaires » et les « comités révolutionnaires » se multiplièrent, tandis qu’était proclamée, en 1977, la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste qui deviendra en 1986, en réaction au bombardement américain d’avril de la même année, la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.
Le colonel Kadhafi ordonna également que l’enseignement du livre devienne obligatoire dans les écoles et les universités libyennes. Ses citations envahirent tous les espaces du pays, des aéroports aux hôtels, des institutions publiques aux commerces et cafés. Même les espaces publics n’y échappèrent pas : elles devinrent omniprésentes, comme les fleurs, les arbres, la poussière ou l’oxygène. Le contenu du livre s’imposa aussi comme le principal titre permanent des journaux du pays.
Mais dans la pratique, l’application de la théorie de Kadhafi resta très éloignée des slogans brandis par le « Livre vert ». Le résultat fut l’absence de pluralisme politique, l’élimination des partis, la disparition des institutions élues, la domination des comités révolutionnaires et des appareils sécuritaires, ainsi que la concentration du pouvoir réel entre les mains du colonel Kadhafi au nom du « pouvoir du peuple ».
Des ressemblances, mais…
Le « Livre vert » peut-il être pour autant considéré comme l’équivalent du « Petit Livre rouge » de Mao Zedong ou de « Mein Kampf » d’Adolf Hitler ?
Il existe effectivement des points communs entre le « Livre vert » et ces ouvrages, dans la mesure où il s’agit d’un texte fondateur d’une idéologie politique directement liée à la personnalité du dirigeant, utilisé comme instrument de fabrication de la légitimité idéologique et de mobilisation au sein des rouages de l’État, tout en acquérant une dimension « quasi sacrée » auprès des partisans. Mais les différences entre ces livres demeurent profondes et considérables.
« Mein Kampf », par exemple, est un ouvrage marqué par un nationalisme et un racisme explicites, étroitement liés à l’idéologie nazie, au culte de la puissance militaire et à l’expansionnisme. Le « Petit Livre rouge », quant à lui, n’est qu’un recueil de citations et de courtes maximes de Mao Zedong, des raccourcis de la pensée du grand Timonier. Le Livre vert , en revanche, se rapproche davantage d’un manifeste politico-social cherchant à proposer un modèle alternatif de gouvernance.
Si le livre d’Hitler a laissé une empreinte immense et destructrice dans l’histoire européenne et mondiale, le Petit Livre rouge a joué un rôle central dans la Révolution culturelle chinoise qui aurait, d’un certain point de vue, préparé, malgré ses abus, les Chinois à la politique économique menée par son successeur Deng Xiaoping après l’évincement rapide de Hua Guofeng, et a influencé de nombreux mouvements en dehors de la Chine, particulièrement en Occident.
Le « Livre vert », lui, est resté d’une influence limitée à la Libye et à certains cercles africains et arabes, comparé aux grandes idéologies qui ont marqué le XXe siècle.
Le vain conseil de Heikel
Dans ses mémoires intitulés « Mes années », le ministre Chalgham raconte que le journaliste égyptien Mohamed Hassanein Heikal, apprenant que Kadhafi travaillait à l’élaboration d’une théorie idéologique globale, lui fit parvenir un message par l’intermédiaire de Mohamed Abou Al-Qassem Al-Zouaï, compagnon du colonel et membre de la première cellule civile de la révolution du 1er Septembre. Le message avertissait que le colonel serait le premier à contredire et à regretter ce qu’il allait écrire et publier.
Heikal rappelait qu’après la publication par Nasser de la déclaration du 30 mars 1968, ce dernier avait rapidement découvert qu’il s’était lui-même fabriqué une corde pour entraver sa pensée, son mouvement et sa liberté d’action. Il aurait maudit le jour où il avait décidé de publier ce texte, réalisant que ce sont les événements et les évolutions internes et internationales qui tracent les lignes des cartes politiques et fixent les signalisations qui les régissent. Et cela alors même que c’était Heikal lui-même qui avait rédigé la déclaration à partir des grandes lignes fournies par Nasser.
Kadhafi ne prêta aucune attention au message de Heikal et poursuivit son projet, rêvant d’édifier un système politique, économique et social différent de tous les modèles dominants dans le monde. Mais il finit par se heurter à la révolution du 17 février 2011, qui mit un terme à quarante-deux années d’un règne aussi controversé que singulier.