Politique
Remarques sur la composition et la formation du gouvernement - Par Bilal Talidi
C’était prévisible, la succession de Fouzi Lekjaa à Nadia Fettah a été accompagnée du renforcement du ministère de l’Économie et des Finances, par l’ajout de la mission d’assurer l’efficacité de l’action publique, qui consiste fort probablement à lui confier également le contrôle, la gouvernance, la convergence et la cohérence des projets, et à rompre avec la logique du financement sans suivi des effets.
La formation du gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri en dix-sept jours s’accompagne du maintien desministres de souveraineté et d’un partage des portefeuilles qui confie l’essentiel des secteurs productifs au PAM et à l’Istiqlal, et les principales responsabilités sociales à la gauche. Pour Bilal Taldi, cette répartition porte des messages politiques et laisse entrevoir de possibles frictions au sein de la majorité.
Bilal Talidi
Une formation rapide et une représentation féminine stable
Il importe de relever d’abord que la formation du gouvernement de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri n’a pas tardé. La majorité gouvernementale a été annoncée avant l’ouverture du Parlement et la constitution du gouvernement a pris dix-sept jours, un délai record comparé à celui des gouvernements précédents : trente-huit jours pour Abderrahmane Youssoufi, trente-cinq pour AbdalilahBenkirane et vingt-sept pour Aziz Akhannouch, à l’exception du gouvernement de Saad Dine El Otmani, dont la formation avait pris dix-neuf jours.
Ce constat ne confère aucun mérite particulier au gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri. Ce que l’on observe, c’est seulement un raccourcissement du délai de formation des gouvernements, de Youssoufi à El Mansouri. Le cas du gouvernement de Saad Dine El Otmani fait exception : la brièveté de sa formation s’explique par le fait qu’elle prolongeait des consultations dont le chef du gouvernement désigné alors, Abdalilah Benkirane, n’avait pasréussi à dénouer les blocages. Le gouvernement El Otmani est venu ôter le caillou de sa chaussure.
La deuxième remarque concerne la taille du gouvernement et la prise en compte du genre. Sa composition ne témoigne d’aucune avancée vers une réduction du nombre de ses membres. Elle indique en revanche une stabilité dans l’attribution des fonctions ministérielles aux femmes par rapport aux précédents gouvernements : celles-ci obtiennent un portefeuille supplémentaire par rapport au gouvernement Akhannouch, mais deux de moins que dans le gouvernement El Otmani.
Les messages du maintien des ministres de souveraineté et de la Justice
La troisième remarque porte sur le maintien des ministres dits de souveraineté à l’Intérieur, aux Affaires étrangères et aux Habous, auquel s’ajoute celui d’Abdellatif Ouahbi à la Justice. Cela s’explique par la poursuite des deux chantiers que sont le règlement définitif du dossier de l’unité territoriale et l’achèvement du renouvellement du champ religieux. Quant au maintien d’Abdelouafi Laftit à l’Intérieur, il récompense probablement sa réussite dans la conduite du processus électoral. Les résultats de celui-ci n’ont fait l’objet d’aucune contestation politique et ont produit une carte politique qui conjugue changement, adaptation aux évolutions de la situation internationale et régionale, et écoute de la mobilisation populaire, avec ce qu’elle exige de renforcement des institutions exécutive et législative.
Le maintien d’Abdellatif Ouahbi paraît problématique à beaucoup. Certains pensaient qu’il ferait les frais de la formation de ce gouvernement, en raison de ses erreurs dans la gestion du dossier de la Moudawana ou des tempêtes qu’il a soulevées contre les différents acteurs du système judiciaire. En réalité, son maintien adresse un message clair : le programme législatif porté par le ministère de la Justice doit être mené à son terme. Cela ne signifie pas pour autant que le Code de la famille sera adopté dans la version moderniste qu’il défend. Son maintien signifie simplement, tout particulièrement à l’adresse de l’extérieur, que le pouvoir exécutif entend sérieusement apporter un changement accueilli favorablement dans les milieux occidentaux. Mais l’existence d’une opposition forte au sein des institutions garantira à l’État l’équilibre nécessaire pour faire adopter ce que permettent sa Constitution et son identité, sans se retrouver dans l’embarras ni subir le chantage des pressions internationales.
Une architecture peu modifiée et un ministère des Finances renforcé
Sur le plan de l’architecture gouvernementale, aucun changement substantiel ne se dégage. Hormis le retour de la formation professionnelle au ministère de l’Éducation nationale, qui constitue son rattachement naturel plutôt qu’au secteur de l’emploi, le morcellement de certains secteurs ou leur regroupement peut être considéré comme le résultat des exigences de la négociation et de la pression exercée par chaque parti pour accroître sa part, sans nécessairement procéder d’une conception nouvelle.
Le renforcement du ministère de l’Économie et des Finances, par l’ajout de la mission d’assurer l’efficacité de l’action publique, peut être considéré comme reposant sur une conception qui vise à lui confier également le contrôle, la gouvernance, la convergence et la cohérence des projets, et à rompre avec la logique du financement sans suivi des effets. Cette conception répond aux dysfonctionnements survenus dans la distribution des aides publiques sans vérification de leur utilité, ce qui a conduit à gaspiller 280 milliards de dirhams dans le soutien au secteur des viandes, sans bénéfice ni effet pour les citoyens, comme l’a déclaré Fouzi Lekjaa lui-même.
Les secteurs productifs aux premiers partis et les responsabilités sociales à la gauche
Le bilan des gains et des pertes montre que la plus grande part est revenue au Parti authenticité et modernité et au Parti de l’Istiqlal, ce qui est logique au regard du nombre de sièges obtenus par chacun. Mais le point qui mérite l’attention est l’attribution des portefeuilles à forte dimension sociale aux deux partis de gauche, l’Union socialiste et le Parti du progrès et du socialisme. Ils ont obtenu les ministères de l’Éducation nationale, de la Santé, ainsi que de l’Emploi et de l’Inclusion sociale. Le PAM et l’Istiqlal se sont ainsi partagé, avec un certain équilibre, l’ensemble des secteurs productifs, tandis qu’un seul de ces portefeuilles a été accordé au PPS : celui de l’Énergie, des Mines et du Développement durable. Ce ministère ne dépasse pas un rôle de coordination entre les offices qui gèrent directement les richesses minières et énergétiques : l’Office chérifien des phosphates, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable, l’Office national des hydrocarbures et des mines, l’Agence marocaine pour l’énergie durable, Masen…
Le message politique de cette répartition est que la gauche assumera la responsabilité des secteurs qui touchent, d’une part, au domaine de l’idéologie et, d’autre part, à la prise en charge du coût social. Les grands secteurs productifs seront, eux, gérés de manière équilibrée par les deux partis arrivés en tête des élections. Dans sa nouvelle configuration, le ministère des Finances devra concilier le développement des ressources de ces secteurs et la réponse aux exigences de l’achèvement de l’État social.
Une présence technocratique limitée
La présence de Hassan Tariq au secrétariat général du gouvernement a été comptée par certains parmi les acquis de l’Union socialiste. Mais la photographie prise par Driss Lachgaravec les ministres de son parti, sur laquelle Hassan Tariq ne figure pas, indique que le secrétariat général du gouvernement relève de la composante technocratique de l’équipe gouvernementale.
Les technocrates, sans compter les ministres de souveraineté, ne sont pas absents de ce gouvernement. Hassan Tariq y siège comme secrétaire général du gouvernement, et Ahmed Rahhou comme ministre de l’Intelligence artificielle et de la Transformation numérique, sans qu’aucun habillage politique ne leur ait été donné. Leur nombre est très limité et leur présence s’explique par le niveau de compétence dont ils ont fait preuve dans les fonctions qu’ils ont exercées auparavant.
Des délégations susceptibles de provoquer des frictions
Un autre défi relancera les débats sur les délégations de compétences et créera peut-être des frictions entre ministres et ministres délégués, ainsi qu’entre les composantes de la majorité gouvernementale. Si le Parti de l’Istiqlal a garanti la cohérence entre la direction du ministère de l’Équipement et celle du ministère du Transport et de la Logistique, ainsi qu’entre le ministère de l’Industrie et du Commerce et le ministère délégué chargé du Commerce extérieur, des frictions apparaîtront entre les partis de la majorité dans plusieurs secteurs, notamment l’Éducation nationale et l’Agriculture.
Un dernier élément concerne l’absence du premier secrétaire de l’Union socialiste au gouvernement, alors que les trois secrétaires généraux des partis de la majorité y siègent. Cela signifie que la présence de Driss Lachgar au gouvernement est désormais perçue négativement et pourrait signifier que son maintien au sein de l’Union socialiste n’est plus qu’une question de temps.
