Sénégal : de la prison commune à la dualité au sommet de l’État – Par Hatim Betioui

Sénégal : de la prison commune à la dualité au sommet de l’État – Par Hatim Betioui

Au pouvoir, Sonko a continué à adopter un discours révolutionnaire, populiste et souverainiste. Faye, de son côté, a tenté de projeter une image plus calme et pragmatique afin de rassurer

1
Partager :

L’éviction du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko par le président Bassirou Diomaye Faye marque une nouvelle étape dans les tensions qui traversent le pouvoir depuis l’arrivée au sommet de l’État du tandem issu du Pastef. Hatim Betioui revient sur la promiscuité au sommet de l’Etat qui a débouché sur des divergences stratégiques et une compétition institutionnelle, plongeant le Sénégal dans une phase politique délicate.

Hatim Betioui

Une rupture attendue au sommet de l’exécutif

Le limogeage du Premier ministre sénégalais et allié du président, Ousmane Sonko, le 22 mai dernier, n’a pas constitué une surprise. Il est plutôt l’aboutissement prévisible d’une crise latente.

Bassirou Diomaye Faye, arrivé à la présidence du pays en 2024, a franchi une étape décisive en démettant l’ensemble du gouvernement avant de nommer l’économiste Ahmad Aminou Lo à la tête du nouvel exécutif.

Très populaire au sein du parti d’opposition Pastef , opposé à l’ancien président Macky Sall, Sonko avait été emprisonné puis empêché de se présenter à l’élection présidentielle en raison de plusieurs affaires judiciaires. Cette situation avait conduit Faye à devenir le candidat de substitution. À l’époque, leurs partisans avaient lancé le slogan : « Diomaye, c’est Sonko ». Mais ce mot d’ordre s’est rapidement heurté aux réalités du pouvoir.

 Deux visions du pouvoir et de l’État

Une fois au pouvoir, il est apparu clairement que l’alliance qui avait fonctionné dans l’opposition commençait à se fissurer à l’intérieur des institutions. Le Sénégal donnait progressivement l’image d’un pouvoir bicéphale, alors que les deux hommes étaient initialement perçus comme un « une seule tête dans deux corps ». Une compétition discrète s’est alors installée autour de la question de savoir qui dirigeait réellement le pays.

Sonko a adopté un discours révolutionnaire, populiste et souverainiste, notamment à l’égard de l’influence française et des entreprises étrangères. Faye, de son côté, a tenté de projeter une image plus calme et pragmatique afin de rassurer les investisseurs et les partenaires internationaux.

Cette divergence a entraîné des désaccords sur la gestion des contrats pétroliers et gaziers ainsi que sur la renégociation de certains accords économiques, notamment avec le FMI.

La tension s’est accentuée lorsque Sonko a commencé, en 2025, à adresser des critiques indirectes au président Faye, évoquant « l’absence de fermeté » et la faiblesse du pouvoir exécutif. Ces déclarations ont été perçues comme une transgression sans précédent au sein même du pouvoir.

Les proches du président considéraient que la poursuite du discours mobilisateur de Sonko menaçait la stabilité des institutions. À l’inverse, les partisans de Sonko estimaient que Faye s’éloignait progressivement du projet de « changement radical ».

Réformes contrariées et attentes sociales

Le tandem Faye-Sonko avait pourtant tenté de lancer plusieurs réformes destinées à lutter contre la corruption, renforcer la transparence, revoir les accords liés à l’énergie, soutenir l’économie locale et réduire la dépendance extérieure.

Le pouvoir a également bénéficié du démarrage de la production de pétrole et de gaz au Sénégal. Toutefois, les attentes populaires se sont révélées largement supérieures aux capacités réelles de mise en œuvre des réformes.

Les difficultés économiques et sociales sont alors devenues plus visibles, notamment à travers la hausse des prix, le chômage des jeunes et la lenteur dans l’application des promesses électorales.

Après l’éviction de Sonko de la primature, beaucoup pensaient que l’autorité du président Faye allait se renforcer. Mais l’élection de Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale, seulement quatre jours plus tard, a bouleversé les équilibres politiques et maintenu son influence au cœur des institutions de l’État.

Le centre de gravité de la rivalité s’est ainsi déplacé du gouvernement vers le sommet même du système politique.

Des précédents historiques aux incertitudes sénégalaises

La relation entre Sonko et Faye rappelle plusieurs modèles historiques comparables, notamment celle qui liait Gamal Abdel Nasser à Abdel Hakim Amer, ou encore Vladimir Poutine à Dmitri Medvedev.

Dans le cas égyptien, Amer faisait partie des plus proches compagnons de Nasser après la révolution de 1952. Mais il s’est progressivement transformé en centre de pouvoir autonome au sein de l’armée, ouvrant la voie à une rivalité implicite qui s’est achevée après la défaite de 1967, lorsque Nasser l’a placé en résidence surveillée avant sa mort dans des circonstances controversées.

En Russie, la relation entre Poutine et Medvedev relevait davantage d’un échange de rôles politiques. Medvedev a occupé la présidence entre 2008 et 2012, tandis que Poutine assumait la fonction de Premier ministre tout en conservant le pouvoir réel. Leur relation n’a jamais débouché sur un affrontement public, restant dans le cadre d’un partenariat déséquilibré.

À l’inverse, la relation entre Faye et Sonko apparaît plus complexe. Elle a traversé trois phases successives : l’alliance militante et l’emprisonnement ensemble, le partage du pouvoir puis l’affrontement politique.

Malgré le départ de Sonko du gouvernement, son maintien comme figure politique et parlementaire majeure donne au paysage sénégalais l’image d’une « dualité du pouvoir » instable.

La question demeure désormais ouverte : cette relation évoluera-t-elle vers une rupture définitive, un affrontement ouvert ou vers un nouvel équilibre au sein du pouvoir ?

Dans tous les cas, le Sénégal semble entrer dans une phase politique sensible, marquée par une cohabitation prudente et une rivalité persistante entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.

lire aussi